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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2105407

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2105407

mercredi 17 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2105407
TypeDécision
PublicationC
Formation1re Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET ARSENE TAXAND (SELAS)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 15 mars et 28 octobre 2021, la société par actions simplifiée (SAS) Marianne Formation, représentée par Me Habibou, demande au tribunal :

1°) de prononcer la restitution de la taxe sur la valeur ajoutée qu'elle estime avoir acquittée à tort au titre de la période du 1er janvier 2018 au 30 juin 2020, pour un montant total de 816 302 euros portant intérêts, au titre des heures annulées tardivement par ses clients ainsi que des heures " périmées " ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- dès lors qu'elle n'est pas un intermédiaire transparent mais un fournisseur de services d'enseignement à la conduite, la contrepartie du prix payé par un élève n'est pas un droit d'accès à un cours mais une prestation de formation de conduite ;

- dans le contrat de formation conclu entre l'élève et la société, le service n'est individualisé qu'au moment de la réalisation effective du cours de conduite, ainsi qu'en atteste la circonstance que la zone géographique peut être modifiée après identification de l'élève et engendrer une modification du coût de la prestation ;

- toute taxe sur la valeur ajoutée facturée à tort, qui ne peut pas être déduite par le client, doit donner lieu à régularisation.

En ce qui concerne les heures annulées tardivement :

- dès lors qu'une indemnité ayant pour objet exclusif de réparer un préjudice commercial n'a pas à être soumise à la taxe sur la valeur ajoutée en l'absence de prestation de services effectuée à titre onéreux, elle est fondée à demander le remboursement de la taxe ajoutée acquittée par elle au titre des heures annulées par ses clients ;

- le fait générateur se produit lorsque le cours de conduite est effectué, les sommes acquittées par les élèves pouvant leur être restituées en cas de finalisation de la formation de façon anticipée ;

- conformément à la doctrine administrative et à la jurisprudence, le retard dans l'exécution d'une obligation contractuelle est de nature à entraîner un préjudice dont l'indemnité compensatrice n'entre pas dans le champ d'application de la taxe sur la valeur ajoutée ;

- les solutions dégagées par la jurisprudence quant aux réservations de vol ou de places de cinéma ne lui sont pas applicables dès lors que, dans ces deux cas, le service est réalisé indépendamment de la présence ou non du client et qu'elle n'a aucun intérêt à l'annulation tardive des cours ni à la péremption des heures ;

- dès lors qu'à leur versement, les sommes versées par les élèves ne sont pas directement liées à une prestation de service et que ce n'est que dans les cas d'annulation tardive que les sommes ne leur sont pas restituées, les sommes conservées par la société dans ce cas de figure ne peuvent être regardées comme constituant la contrepartie d'un service individualisable ;

- l'annulation tardive d'un élève expose la société à un préjudice, que la somme conservée permet d'indemniser, dès lors qu'elle suscite de l'insatisfaction pour les clients, pour les enseignants et la contraint à des démarches administratives de réorganisation de planning ;

- il n'est pas nécessaire qu'elle apporte la preuve de ce préjudice pour soutenir que les sommes conservées au titre des heures annulées tardivement ou périmées n'entrent pas dans le champ d'application de la taxe sur la valeur ajoutée, dès lors que le service de formation de conduite n'est pas individualisé et ne présente pas de contrepartie.

En ce qui concerne les heures périmées :

- les sommes conservées par l'entreprise correspondant aux heures de cours de conduite non utilisées dans les douze mois de leur achat ne sont pas directement liées à un service individualisable dès lors qu'aucun élément de la prestation n'est déterminé au moment du paiement et qu'aucun service n'a eu lieu en cas de péremption des heures payées ;

- en comptabilité, les heures de conduite encaissées mais non encore réalisées sont comptabilisées en compte 487 000 " produits constatés d'avance " et ne constituent donc pas encore un élément du chiffre d'affaires entrant dans le champ d'application de la taxe sur la valeur ajoutée ;

- ces sommes doivent être regardées comme des indemnités dès lors qu'un taux de péremption des heures trop important, qui conduirait les enseignants à rompre leurs relations avec la société, constitue un préjudice pour celle-ci.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 22 septembre 2021 et le 10 janvier 2022, le directeur régional des finances publiques d'Ile-de-France et de Paris conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'imposition ayant été établie d'après les bases indiquées dans la déclaration souscrite par la SAS Marianne Formation, celle-ci supporte la charge de la preuve ;

- le fait générateur de la prestation intervient lorsque la société requérante met son client en mesure de bénéficier des formations de conduite, soit lors de l'encaissement du prix ;

- les moyens soulevés par la SAS Marianne Formation ne sont pas fondés ;

- en application de l'article 283-3 du code général des impôts, la SAS Marianne Formation est tenue de reverser la taxe sur la valeur ajoutée au titre des heures annulées tardivement et périmées ;

- si le tribunal en venait à considérer que les heures annulées non remboursées ne doivent pas être soumises à la taxe sur la valeur ajoutée, la SAS Marianne Formation devrait régulariser la taxe sur la valeur ajoutée déduite au titre de ces sommes, afférentes aux heures annulées et versées aux moniteurs, conformément au principe de neutralité de la taxe sur la valeur ajoutée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lenoir,

- les conclusions de M. Guiader, rapporteur public,

- et les observations de Me Bandoui, substituant Me Habibou, représentant la SAS Marianne Formation.

Considérant ce qui suit :

1. La société par actions simplifiée (SAS) Marianne Formation exploite une plateforme en ligne permettant la mise en relation de clients, élèves en conduite automobile, avec des enseignants, partenaires de la société, agissant en qualité de prestataires indépendants. Par une réclamation en date du 20 juillet 2020, la SAS Marianne Formation a sollicité la restitution de la taxe sur la valeur ajoutée acquittée à tort, selon elle, au titre de la période comprise entre le 1er janvier 2018 et le 30 juin 2020, à hauteur de 267 227 euros et 549 075 euros, correspondant respectivement au montant conservé par la société correspondant aux heures de cours de conduite annulées moins de quarante-huit heures avant l'heure prévue et au montant conservé par la société correspondant aux heures de cours de conduite non utilisées par ses clients dans un délai de douze mois. Cette réclamation ayant fait l'objet d'une décision implicite de rejet, la SAS Marianne Formation demande, par la requête susvisée, la restitution de ce montant de taxe sur la valeur ajoutée au titre de la période du 1er janvier 2018 au 30 juin 2020, pour un montant total de 816 302 euros portant intérêts.

Sur les conclusions à fin de décharge :

2. Pour soutenir que présente un caractère exagéré la taxe sur la valeur ajoutée évaluée conformément à ses déclarations au titre de la période comprise entre le 1er janvier 2018 et le 30 juin 2020, la société Marianne Formation fait valoir que la prestation de service qu'elle propose à ses clients consiste en la réalisation de cours de conduite, contrepartie effective du prix versé par ceux-ci lors de leur abonnement, que le fait générateur consiste par suite en la réalisation du cours de conduite et que les sommes conservées par la société en cas d'annulation tardive d'un cours de conduite, en application de l'article 8.3 de ses conditions générales de vente, ou en l'absence de l'utilisation de ces crédits au-delà d'une période de douze mois, constituent des indemnités relatives aux préjudices d'image, de relation avec les professeurs indépendants et de supplément de travail administratif occasionnés.

3. Aux termes de l'article 256 du code général des impôts : " I. Sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée les livraisons de biens et les prestations de services effectuées à titre onéreux par un assujetti agissant en tant que tel. () ". L'article 269 de ce code dispose que : " 1. Le fait générateur de la taxe se produit : / a) Au moment où la livraison, l'acquisition intracommunautaire du bien ou la prestation de services est effectué ; / () 2. La taxe est exigible : / a) Pour les livraisons et les achats visés au a du 1 et pour les opérations mentionnées aux b et d du même 1, lors de la réalisation du fait générateur ; / () c) Pour les prestations de services autres que celles visées au b bis, lors de l'encaissement des acomptes, du prix, de la rémunération ou, sur option du redevable, d'après les débits. () "

4. En premier lieu, il résulte de l'interprétation de l'article 2 de la sixième directive du Conseil du 17 mai 1977 en matière d'harmonisation des législations des Etats membres relatives aux taxes sur le chiffre d'affaires, dont l'article 256 du code général des impôts assure la transposition, retenue par la Cour de justice de l'Union européenne, notamment dans un arrêt du 23 décembre 2015, Air France-KLM et Hop !-Brit Air SAS, C-250/14 et C-289/14, qu'une prestation de services n'est effectuée à titre onéreux au sens de cette disposition que s'il existe entre le prestataire et le bénéficiaire un rapport juridique au cours duquel des prestations réciproques sont échangées, la rétribution perçue par le prestataire constituant la contre-valeur effective du service fourni au bénéficiaire et que tel est le cas s'il existe un lien direct entre le service rendu et la contre-valeur reçue, les sommes versées constituant une contrepartie effective d'un service individualisable fourni dans le cadre d'un tel rapport juridique.

5. Ainsi que l'expose la société dans sa requête, la SAS Marianne Formation assure une activité de centrale de réservation permettant de concilier les demandes en heures de conduite de ses clients, afin de préparer l'examen correspondant, avec les disponibilités des enseignants, partenaires indépendants de la société. Les clients s'acquittent du prix de la formule choisie lors de leur commande et voient, en contrepartie, leur compte crédité du nombre d'heures de cours de conduite correspondant, leur permettant de réserver des heures de conduite, en déterminant lors de cette réservation ultérieure l'enseignant, l'horaire et le point de rencontre. Dans ces conditions, dès lors que l'achat de la formule par le client permet à celui-ci de réserver à tout moment, pendant une période limitée et sous réserve de la disponibilité des professeurs partenaires de la société, des heures de conduite correspondant au nombre d'heures créditées sur leur compte, la contrepartie du prix versé lors de l'achat de la formule est constituée par le droit qu'en tire le client de bénéficier de l'exécution des obligations découlant du contrat conclu avec la société lors de cet achat, sans qu'ait d'incidence à cet égard la circonstance qu'il mette en œuvre ce droit ou non, en annulant dans un délai inférieur à quarante-huit heures un cours de conduite ou en ne procédant pas à leur réservation dans un délai de douze mois, la société devant être regardée comme ayant réalisé la prestation dès lors qu'elle met le client en mesure de réserver des heures de conduite sous les réserves convenues.

6. Si la société soutient que, contrairement à un trajet en avion ou une séance de cinéma, l'heure de conduite n'est pas réalisée si le client annule tardivement ou n'utilise pas ses crédits, cette circonstance est sans incidence sur la nature de la contrepartie du prix versé, qui s'apprécie du point de vue de ce client, de même que la circonstance que le client dispose de la faculté d'obtenir le remboursement de tout ou partie du prix acquitté, en cas d'annulation dans un délai supérieur à quarante-huit heures ou en cas de réussite à l'examen, et que la société ait inscrit en comptabilité ces sommes au compte " produits constatés d'avance ".

7. Par suite, les sommes conservées par la société au titre de la période du 1er janvier 2018 au 30 juin 2020, correspondant aux heures annulées tardivement par ses clients ou " périmées ", doivent être regardées comme la contre-valeur effective d'une prestation de service, soumises à la taxe sur la valeur ajoutée. Le moyen tiré de ce que les sommes conservées n'ont pas de lien direct avec une prestation de service et ne peuvent être considérées comme une contrepartie individualisable doit par suite être écarté.

8. En deuxième lieu, si le fait générateur de la taxe sur la valeur ajoutée et son exigibilité interviennent en principe au moment où la livraison du bien ou la prestation de services est effectuée, elle devient toutefois exigible dès l'encaissement, à concurrence du montant encaissé, lorsque des acomptes sont versés avant que la prestation de services ne soit effectuée. Pour que la taxe sur la valeur ajoutée soit exigible sans que la prestation ait encore été effectuée, il faut et il suffit que tous les éléments pertinents du fait générateur, c'est-à-dire de la future prestation, soient déjà connus et donc, en particulier, que, au moment du versement de l'acompte, les biens ou les services soient désignés avec précision. Enfin, le caractère intégral et non partiel du paiement du prix n'est pas susceptible de remettre en cause une telle interprétation.

9. S'il résulte de ce qui précède que le fait générateur de la taxe intervient lorsque le client, en bénéficiant des heures de conduite auxquelles il a droit, bénéficie de la prestation convenue ou, à défaut, à l'expiration du délai qui lui était ouvert pour en bénéficier, il résulte de l'instruction que les éléments constitutifs de la prestation sont déjà connus lors de l'achat de la formule. A cet égard, la circonstance que la tarification puisse différer selon la zone géographique est sans incidence dès lors que ces paramètres sont exposés avec précision à l'article 6.1.1 des conditions générales de vente. Par suite, la taxe sur la valeur ajoutée acquittée au moment de l'achat de cette formule devient exigible dès l'encaissement de son prix par la SAS Marianne Formation, ainsi que le fait valoir le service.

10. En troisième lieu, il résulte de ce qui a été dit aux point 4 à 7 que le montant conservé par la SAS Marianne Formation constitue la rémunération de la prestation de service décrite au point 5, même si le client n'a pas effectivement suivi d'heures de conduite. En tout état de cause, la société n'apporte aucun élément de preuve quant à l'existence d'un quelconque préjudice que ces sommes permettraient d'indemniser, alors qu'elle a perçu, tant dans le cas d'une annulation tardive que dans celui d'heures " périmées ", le paiement intégral de la prestation. Elle ne peut pas plus utilement soutenir qu'il est dans son intérêt que les cours de conduite soient effectués ni se prévaloir, sur le fondement implicite de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales, de la documentation référencée BOI-TVA-BASE-10-10-30, paragraphe n°70, dès lors qu'aucun rehaussement d'imposition antérieure n'est intervenu et que cette doctrine est relative aux pénalités de retard. Au demeurant il ressort des termes de l'article 8.3 des conditions générales de vente que " tout cours de conduite non annulé ou non modifié sur le Site quarante-huit heures (48) heures avant l'heure prévue pour le commencement de votre cours de conduite, sera considéré comme dû et ne sera pas remboursé ou recrédité sur votre Compte ".

11. Il résulte de tout ce qui précède, dès lors que la société n'établit pas le caractère exagéré de la taxe sur la valeur ajoutée qu'elle avait acquitté et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les moyens soulevés en défense, que les conclusions présentées par la SAS Marianne Formation tendant à la restitution de la taxe sur la valeur ajoutée qu'elle estime avoir acquittée à tort au titre de la période du 1er janvier 2018 au 30 juin 2020, pour un montant total de 816 302 euros portant intérêts, au titre des heures annulées tardivement par ses clients ainsi que des heures " périmées " doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

12. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par la SAS Marianne Formation doivent dès lors être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SAS Marianne Formation est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SAS Marianne Formation et au directeur régional des finances publiques d'Ile-de-France et de Paris.

Délibéré après l'audience du 20 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Rohmer, président,

Mme Dousset, première conseillère,

M. Lenoir, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 janvier 2024.

Le rapporteur,

A. LENOIR

Le président,

B. ROHMERLa greffière,

S. CAILLIEU-HELAIEM

La République mande et ordonne au ministre délégué auprès du ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, chargé des comptes publics, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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