vendredi 30 décembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2107096 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 3e Section - 2e Chambre |
| Avocat requérant | CABINET LA BRUYERE C.D.C (SELARLU) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 avril 2021 et 6 août 2021, la société Ryanair designated activity compagny (" la société Ryanair "), représentée par Me Bernard (cabinet La Bruyère C.D.C), demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 13 janvier 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur lui a infligé une amende de 10 000 euros pour avoir débarqué sur le territoire français un passager démuni de visa ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est illégale dès lors que le procès-verbal du 21 février 2020 n'a pas été remis à un représentant de la société habilité à le recevoir et à présenter des observations avant le 7 décembre 2020, ce qui l'a privée de la possibilité de présenter ses observations à ce titre et sur les documents de voyage en cause, en violation de l'article
R. 625-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est illégale dès lors que le passager disposait d'une carte de résidence délivrée par le Royaume-Uni qui lui permettait de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres, sans visa, en application des articles 5 et 6 de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 ;
- ni les articles R. 121-1 et R. 121-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni aucun autre texte n'imposait au transporteur de vérifier si le passager titulaire d'une carte de séjour en qualité de membre de la famille d'un citoyen de l'Union européenne disposait d'un justificatif attestant qu'il rejoignait le membre de sa famille ;
- elle est illégale dans la mesure où il n'est pas précisé si la décision de refus d'entrée a été notifiée au passager avec l'assistance d'un interprète comme l'article L. 111-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile l'exige ;
- elle est illégale compte tenu de l'illégalité de la décision de refus d'entrée ;
- elle méconnaît le principe d'individualisation des peines garanti par l'article 8 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et le principe de proportionnalité.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juillet 2021, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- le moyen tiré du vice de procédure est infondé dans la mesure où la société a fait obstacle à la notification de la copie du procès-verbal du 20 février 2020 incluant le formulaire de refus d'entrée ; en tout état de cause, elle n'a a pas été privée d'une garantie dans la mesure où elle a pu présenter ses observations sur le projet de sanction et sur le procès-verbal sur lequel il se fonde avant l'intervention de la sanction ;
- les autres moyens de la requête sont infondés.
Par une ordonnance du 7 septembre 2021, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 septembre 2021 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;
- le règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 ;
- le règlement (CE) 2018/1806 du Parlement européen et du Conseil du 14 novembre 2018 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des transports ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme A,
- les conclusions de Mme Privet, rapporteure publique,
- et les observations de Me Ozsevgec, représentant la société Ryanair.
Considérant ce qui suit :
1. Par une décision du 13 janvier 2021, le ministre de l'intérieur a infligé à la société Ryanair, sur le fondement des articles L. 625-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicables, une amende de 10 000 euros pour avoir, le 21 février 2020, débarqué sur le territoire français un passager de nationalité équato-guinéenne, en provenance de Londres (Royaume-Uni), démuni de visa Schengen. Par la présente requête, la société Ryanair demande l'annulation de cette décision.
Sur le bien-fondé de la sanction :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 6421-2 du code des transports : " Le transporteur ne peut embarquer les passagers pour un transport international qu'après justification qu'ils sont régulièrement autorisés à atterrir au point d'arrivée et aux escales prévues. " Aux termes de l'article L. 625-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors applicable : " Est punie d'une amende d'un montant maximum de 10 000 € l'entreprise de transport aérien ou maritime qui débarque sur le territoire français, en provenance d'un Etat avec lequel ne s'applique pas l'acquis de Schengen, un étranger non ressortissant d'un Etat de l'Union européenne et démuni du document de voyage et, le cas échéant, du visa requis par la loi ou l'accord international qui lui est applicable en raison de sa nationalité. () ". Aux termes de l'article L. 625-5 du même code, dans sa version applicable au litige : " Les amendes prévues aux articles L. 625-1 et L. 625-4 ne sont pas infligées : / () 2° Lorsque l'entreprise de transport établit que les documents requis lui ont été présentés au moment de l'embarquement et qu'ils ne comportaient pas d'élément d'irrégularité manifeste. "
3. Ces dispositions font obligation aux transporteurs aériens de s'assurer, au moment des formalités d'embarquement, que les voyageurs ressortissants d'Etats non membres de l'Union européenne sont en possession de documents de voyage leur appartenant, le cas échéant revêtus des visas exigés par les textes, non falsifiés et valides. Les irrégularités manifestes qu'il appartient au transporteur de déceler sous peine d'amende lors, au moment de l'embarquement, du contrôle des documents requis, sont celles susceptibles d'apparaître à l'occasion d'un examen normalement attentif de ces documents par un agent du transporteur.
4. Il appartient au juge administratif, saisi d'un recours de pleine juridiction contre la décision infligeant une amende sur le fondement des articles L. 625-1 et L. 625-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de statuer sur le bien-fondé de la sanction attaquée et de réduire, le cas échéant, le montant de l'amende infligée en tenant compte de l'ensemble des circonstances de l'espèce.
5. D'autre part, aux termes de l'article 2 du règlement 2016/399 du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) : " Aux fins du présent règlement, on entend par : 5) 'personnes jouissant du droit à la libre circulation au titre du droit de l'Union' : a) les citoyens de l'Union, au sens de l'article 20, paragraphe 1, du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, ainsi que les ressortissants de pays tiers membres de la famille d'un citoyen de l'Union exerçant son droit à la libre circulation, auxquels s'applique la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil () ". En vertu de l'article 3 de ce règlement, celui-ci s'applique à toute personne franchissant les frontières intérieures ou extérieures d'un Etat membre, sans préjudice des droits des personnes jouissant du droit à la libre circulation au titre du droit de l'Union. Aux termes de l'article 8 de ce règlement : " 2. Toutes les personnes font l'objet d'une vérification minimale visant à établir leur identité sur production ou sur présentation de leurs documents de voyage. Cette vérification minimale consiste en un examen simple et rapide de la validité du document autorisant son titulaire légitime à franchir la frontière et de la présence d'indices de falsification ou de contrefaçon () La vérification minimale () constitue la règle pour les personnes jouissant du droit à la libre circulation au titre du droit de l'Union. () 6. Les vérifications portant sur des personnes jouissant du droit à la libre circulation au titre du droit de l'Union sont effectuées conformément à la directive 2004/38/CE () ".
6. Enfin, aux termes de l'article 5 de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres, portant sur le droit d'entrée : " 1. Sans préjudice des dispositions concernant les documents de voyage, applicables aux contrôles aux frontières nationales, les États membres admettent sur leur territoire le citoyen de l'Union muni d'une carte d'identité ou d'un passeport en cours de validité ainsi que les membres de sa famille qui n'ont pas la nationalité d'un État membre et qui sont munis d'un passeport en cours de validité. Aucun visa d'entrée ni obligation équivalente ne peuvent être imposés au citoyen de l'Union. 2. Les membres de la famille qui n'ont pas la nationalité d'un État membre ne sont soumis qu'à l'obligation de visa d'entrée, conformément au règlement (CE) no 539/2001 ou, le cas échéant, à la législation nationale. Aux fins de la présente directive, la possession de la carte de séjour en cours de validité visée à l'article 10, dispense les membres de la famille concernés de l'obligation d'obtenir un visa () ". Aux termes de l'article 10 de cette directive : " 1. Le droit de séjour des membres de la famille d'un citoyen de l'Union qui n'ont pas la nationalité d'un État membre est constaté par la délivrance d'un document dénommé "Carte de séjour de membre de la famille d'un citoyen de l'Union" () ". Par ailleurs, l'article 6 de la directive, relatif au droit de séjour jusqu'à trois mois, dispose que : " 1. Les citoyens de l'Union ont le droit de séjourner sur le territoire d'un autre État membre pour une période allant jusqu'à trois mois, sans autres conditions ou formalités que l'exigence d'être en possession d'une carte d'identité ou d'un passeport en cours de validité. 2. Les dispositions du paragraphe 1 s'appliquent également aux membres de la famille munis d'un passeport en cours de validité qui n'ont pas la nationalité d'un État membre et qui accompagnent ou rejoignent le citoyen de l'Union ". En vertu de l'article R. 121-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable qui transpose ces dispositions : " Tout membre de sa famille mentionné à l'article L. 121-3, ressortissant d'un Etat tiers, est admis sur le territoire français à condition que sa présence ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il soit muni, à défaut de titre de séjour délivré par un Etat membre de l'Union européenne portant la mention " Carte de séjour de membre de la famille d'un citoyen de l'Union " en cours de validité, d'un passeport en cours de validité, d'un visa ou, s'il en est dispensé, d'un document établissant son lien familial. () ".
7. Il résulte de ces dispositions que la carte de séjour délivrée par un Etat membre en qualité de membre de la famille d'un citoyen de l'Union atteste que son titulaire bénéficie d'un droit de séjour, et donc d'entrée, sur le territoire des Etats membres. Ainsi, la possession d'une telle carte de séjour en cours de validité constitue une preuve suffisante de ce que le titulaire de cette carte a la qualité de membre de la famille d'un citoyen de l'Union, de telle sorte que l'intéressé a le droit, sans qu'une vérification ou une justification supplémentaire soit nécessaire, d'entrer sur le territoire d'un État membre en étant dispensé de l'obligation d'obtenir un visa en vertu de l'article 5, paragraphe 2, de la directive 2004/38/CE.
8. En l'espèce, il est constant que le passager débarqué par la société Ryanair le 21 février 2020 était en possession, lors de l'embarquement et du contrôle aux frontières, d'un passeport en cours de validité et d'une carte de séjour de " membre de la famille d'un citoyen de l'Union " en cours de validité, qui lui avait été délivrée par les autorités britanniques. Il résulte de l'instruction que les autorités françaises ont néanmoins estimé qu'en l'absence de justification par l'intéressé du fait qu'il accompagnait ou rejoignait sa compagne, citoyenne britannique, il ne bénéficiait pas d'un droit de séjour, et donc d'entrée, sur le territoire français, de sorte qu'il était soumis à l'obligation de présenter un visa Schengen. Toutefois, ainsi qu'il a été énoncé précédemment, le passager en cause, dès lors qu'il était en possession des documents requis pour l'entrée sur le territoire des Etats membres en vertu de l'article 5, paragraphe 2, de la directive 2004/38/CE et de l'article R. 121-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'était pas soumis à l'obligation de présenter, lors de l'embarquement et du contrôle aux frontières, un justificatif supplémentaire attestant de son droit au séjour en France. En tout état de cause, l'absence d'un tel justificatif lors de l'embarquement ne constituait pas une irrégularité manifeste qu'il appartenait à l'agent du transporteur de déceler à l'occasion de son examen des documents de voyage de l'intéressé. Par suite, la société Ryanair est fondée à soutenir que le ministre de l'intérieur ne pouvait pas légalement lui infliger une amende sur le fondement des articles L. 625-1 et L. 625-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la société Ryanair est fondée à demander l'annulation de la décision du 13 janvier 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur lui a infligé une amende de 10 000 euros.
Sur les frais liés au litige :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Ryanair et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 13 janvier 2021 du ministre de l'intérieur est annulée.
Article 2 : L'Etat versera à la société Ryanair une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Ryanair designated activity compagny et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 15 décembre 2022, à laquelle siégeaient :
- Mme Amat, présidente,
- Mme Armoët, première conseillère,
- Mme Nguyen, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 décembre 2022.
La rapporteure,
E. A
La présidente,
N. AmatLa greffière,
P. Tardy-Panit
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Conseil d'État — N° 516229
Le juge des référés du Conseil d'État a rejeté la requête de M. B... qui demandait la suspension de l'exécution de la loi du pays n° 2026-4 du 15 mai 2026 portant création du code des douanes de Polynésie française. Le requérant invoquait une atteinte grave à plusieurs libertés fondamentales, mais le juge a estimé qu'il n'apportait aucun élément caractérisant une situation d'urgence justifiant une mesure de sauvegarde à très bref délai. La décision a été prise sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, en application de la procédure simplifiée prévue à l'article L. 522-3 du même code.
01/06/2026
Conseil d'État — N° 515333
Le juge des référés du Conseil d'État a rejeté la requête de Mme A..., magistrate, qui demandait le report et l'encadrement de ses auditions par l'inspection générale de la justice (IGJ) dans le cadre d'une enquête administrative. La requérante invoquait une atteinte grave à ses droits de la défense, à sa dignité et à l'indépendance juridictionnelle. Le juge a estimé que l'audition prévue du 4 au 7 mai 2026, qui ne préjugeait pas de l'issue de l'enquête ni d'éventuelles poursuites disciplinaires, n'était pas susceptible de porter une atteinte manifestement disproportionnée à ses droits. La décision a été prise sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la condition d'urgence n'étant pas retenue comme caractérisant une illégalité grave.
03/05/2026
Conseil d'État — N° 509298
Le Conseil d'État rejette la requête de M. A... pour défaut d'intérêt à agir, les circonstances invoquées (qualité de citoyen, d'usager ou de professionnel) n'étant pas suffisamment directes et certaines pour contester la nomination du président du conseil d'administration de l'OFII. La portée de cette décision est de rappeler la rigueur du contrôle de l'intérêt à agir en matière de nominations aux emplois publics.
09/04/2026
Conseil d'État — N° 507528
Le Conseil d'État refuse d'admettre le pourvoi de La Poste contre l'ordonnance ayant suspendu la révocation de M. B..., estimant qu'aucun moyen sérieux n'est soulevé.
09/04/2026