vendredi 31 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2108851 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 5e Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | CARA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 avril 2021 et le 23 juin 2023, M. D C, représenté par Me Cara, doit être regardé comme demandant au tribunal dans le dernier état de ses écritures :
2°) d'enjoindre au ministre de la culture de restituer les biens dont il estime être le propriétaire, sous astreinte, ou, à défaut, de l'indemniser à hauteur de 400 000 euros conformément aux stipulations de l'accord de cession du 23 octobre 2013 et de l'indemniser des préjudices qu'il estime avoir subis à hauteur de 20 000 euros, assortis des intérêts au taux légal ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros, en application des dispositions des articles L. 761-1 et R. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les agissements de l'Etat, dont le refus de restituer sa part de l'ensemble dit " B E ", ressort de la compétence du juge administratif ;
- en refusant de restituer sa part de l'ensemble dit " B E, l'Etat a méconnu les dispositions des articles L. 231-4 du code du patrimoine et 716 du code civil, dès lors qu'il a la qualité d'inventeur et que la découverte était fortuite ;
- l'Etat a méconnu le contrat de cession du 23 octobre 2013 ;
- l'Etat méconnaît l'autorité de la chose jugée qui se rattache à l'ordonnance de non-lieu du 22 juin 2020 ;
- le ministre a commis voies de fait, un détournement de procédure et un détournement de pouvoir.
Par un mémoire en défense enregistré le 4 avril 2023, la ministre de la culture conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que :
- le juge administratif est incompétent pour connaître de conclusions à fin de restitution ;
- les conclusions indemnitaires sont irrecevables, dès lors qu'aucune demande indemnitaire préalable n'a été adressée à l'administration et qu'aucune décision n'a été prise à ce titre ;
- les moyens ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 23 juin 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 26 juillet 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code du patrimoine ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Hélard, premier conseiller,
- et les conclusions de Mme Lambrecq, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Le 24 septembre 2010, M. C découvre plusieurs objets sur un terrain appartenant à M. A. A la suite de fouilles archéologiques menées par les services de l'Etat à compter du mois de novembre 2010, un ensemble de torques, bagues, anneaux et lingots d'or, datés de la période des IIe - Ier siècles avant Jésus Christ, dit " trésor E ", est mis à jour. Par un courrier du 28 novembre 2012, la direction régionale des affaires culturelles, a indiqué à M. C que ce trésor, qu'il avait déclaré avoir découvert fortuitement, lui appartenait pour moitié en application l'article L. 531-16 du code du patrimoine et a l'a invité à transmettre ses coordonnées au Musée d'archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye en vue d'une possible acquisition. En avril 2013, l'ensemble a été confié à ce musée. Par un acte du 23 octobre 2013, M. C et M. A ont accepté de céder l'ensemble au Musée d'archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye pour un montant de 800 000 euros. Le 21 octobre 2014, à la suite de deux lettres du président de l'association Halte Au Pillage du Patrimoine Archéologique et Historique adressés aux services de l'Etat, le ministre de la culture a signalé au procureur de la République du tribunal de grande instance d'Arras que la découverte du trésor E semblait ne pas être fortuite et pouvait relever d'une infraction pénale. Par un avis du 21 juin 2017, le procureur de la République du tribunal de grande instance d'Arras a classé l'affaire sans suite. Le 4 janvier 2018, l'agent judiciaire de l'Etat a déposé une plainte avec constitution de partie civile auprès du tribunal de grande instance d'Arras pour utilisation sans autorisation d'un détecteur de métaux, réalisation de fouilles non autorisées et tentative d'escroquerie. Le 29 juillet 2020, le juge d'instruction a rendu une ordonnance de non-lieu. Par deux décisions du 19 novembre 2020, la ministre de la culture a classé l'ensemble des biens constituant " le trésor E " au titre des monuments historiques en application des dispositions de l'article L. 622-4 du code du patrimoine. Par un courrier notifié le 28 décembre 2021, M. C demande à la ministre de la culture de lui restituer les biens dont il estime être le propriétaire. Par un courrier du 21 janvier 2021, la ministre de la culture a accusé réception de sa demande en lui indiquant les voies et délais de recours. Par la présente requête, M. C doit être regardé comme demandant la restitution des biens dont il estime être le propriétaire, sous astreinte, ou, à défaut, de l'indemniser à hauteur de 400 000 euros conformément aux stipulations de l'accord de cession du 23 octobre 2013 et de l'indemniser des préjudices qu'il estime avoir subis à hauteur de 20 000 euros.
Sur les conclusions à fin de restitution
2. Aux termes de l'article 716 du code civil : " La propriété d'un trésor appartient à celui qui le trouve dans son propre fonds ; si le trésor est trouvé dans le fonds d'autrui, il appartient pour moitié à celui qui l'a découvert, et pour l'autre moitié au propriétaire du fonds. / Le trésor est toute chose cachée ou enfouie sur laquelle personne ne peut justifier sa propriété, et qui est découverte par le pur effet du hasard. "
3. Il n'appartient qu'au juge judiciaire de se prononcer sur la propriété d'un bien. Dès lors, les conclusions de M. C à fin de restitution des biens issu du " B E ", en application des dispositions citées au point précédent et qui ne se confondent pas avec des conclusions à fin d'annulation de la décision portant classement de cet ensemble au titre des monuments nationaux, relèvent de la compétence du juge judiciaire. Il en va de même pour les conclusions tendant au versement d'une somme d'argent correspondant à la valeur des biens dont il estime être le propriétaire. Partant, ces conclusions doivent être rejetées comme présentées devant une juridiction incompétente.
Sur les conclusions indemnitaires
4. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. "
5. Le courrier de M. C, tendant uniquement à la restitution des biens dont il estime être le propriétaire, ne peut être regardé comme une demande indemnitaire préalable et il ne résulte pas de l'instruction que le requérant ait adressé une telle demande à l'administration. A défaut de décision prise par l'administration sur une telle demande, la fin de non-recevoir tiré du défaut de liaison du contentieux ne peut être qu'accueillie.
Sur les frais d'instance
6. L'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat une somme à verser à M. C.
D E C I D E :
Article 1er : L'action en restitution de M. C est rejetée comme portée devant une juridiction incompétente pour en connaître.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3: Le présent jugement sera notifié à M. C et à la ministre de la culture.
Délibéré après l'audience du 7 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ho Si Fat, président,
Mme Kanté, première conseillère,
M. Hélard, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mai 2024.
Le rapporteur, Le président,
R. HélardF. Ho Si Fat
La greffière,
V. Lagrède
La République mande et ordonne à la ministre de la culture, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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