jeudi 30 novembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2109538 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 3e Section - 2e Chambre |
| Avocat requérant | CABINET AARPI SARRE ROUXEL |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 23 avril 2021 et les 20 janvier, 6 février et 7 avril 2023, la société Bondi, représentée par Me Rouxel, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'ordonner, avant-dire droit, la désignation d'un expert judiciaire afin de déterminer la perte de chiffres d'affaires et de marge nette ainsi que d'évaluer tous les préjudices de la société, compte-tenu de la fermeture de la salle de danse de l'établissement depuis le 14 marsµ 2020 ;
2°) à titre principal, à défaut de médiation, de condamner l'Etat à lui verser la somme de 217 557 euros, majorée des intérêts au taux légal à compter du 23 décembre 2020 et de la capitalisation des intérêts, en réparation des préjudices financiers nés de la rupture d'égalité devant les charges publiques des mesures de lutte contre l'épidémie de COVID-19 pour la période de janvier à novembre 2020 ;
3°) à titre subsidiaire, à défaut de médiation, de condamner l'Etat à lui verser la somme de 84 319, 50 euros en réparation des préjudices financiers nés de la rupture d'égalité devant les charges publiques des mesures de lutte contre l'épidémie de COVID-19 pour la période du 22 juin au 30 octobre 2020 ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
Elle soutient que :
- la responsabilité sans faute de l'Etat doit être engagée sur le fondement de la rupture d'égalité devant les charges publiques résultant des mesures de lutte contre l'épidémie de COVID-19 ;
- elle a subi un préjudice grave et spécial du fait de la fermeture au public de sa salle de danse liée aux mesures réglementaires visant à lutter contre la propagation du virus COVID-19 dès lors que les salles de danse relevant des établissements recevant du public (ERP) de type P ont connu un sort particulier et spécial en comparaison des autres ERP nombreux à pouvoir ouvrir et même à l'intérieur du type P auquel elles appartiennent ; le dommage subi excède les aléas inhérents à son activité d'autant qu'elle n'avait pas de solution alternative pour l'exercice de son activité ;
- l'indemnisation de ses préjudices doit être évaluée à la somme de 217 557 euros pour la période de janvier à novembre 2020, période d'ouverture d'un grand nombre d'ERP, et, à titre subsidiaire, à la somme de 84 319, 50 euros pour la période du 22 juin au 30 octobre 2020 période où parmi les ERP, seules les salles de danse relevant d'un seul type d'ERP étaient visées par la fermeture.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 décembre 2022, le ministre des solidarités et de la santé conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par la société Bondi ne sont pas fondés.
La requête a été communiquée le 6 mai 2021 au Secrétariat général du gouvernement, qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Par une ordonnance du 11 avril 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 11 mai 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la construction et de l'habitation ;
- la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 ;
- la loi n° 2020-546 du 11 mai 2020 ;
- la loi n° 2020-856 du 9 juillet 2020 ;
- la loi n° 2020-1379 du 14 novembre 2020 ;
- l'ordonnance n° 2020-317 du 25 mars 2020 ;
- le décret n° 2020-293 du 23 mars 2020, notamment son article 8 ;
- le décret n° 2020-371 du 30 mars 2020 ;
- le décret n° 2020-548 du 11 mai 2020, notamment son article 10 ;
- le décret n° 2020-663 du 31 mai 2020 ;
- le décret n° 2020- 860 du 10 juillet 2020, notamment son article 45 ;
- le décret n° 2020-1048 du 14 août 2020 ;
- le décret n° 2020-1257 du 14 octobre 2020 ;
- le décret n° 2020-1262 du 16 octobre 2020 ;
- le décret n° 2020-1310 du 29 octobre 2020, notamment son article 45 ;
- l'arrêté du 14 mars 2020 portant diverses mesures relatives à la lutte contre la propagation du virus covid-19 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Guglielmetti ;
- les conclusions de Mme Privet, rapporteure publique ;
- et les observations de Me Sermot, représentant de la société Bondi.
Considérant ce qui suit :
Sur le cadre du litige :
1. Aux termes de l'article L. 3131-12 du code de la santé publique, issu de la loi du 23 mars 2020 d'urgence pour faire face à l'épidémie de Covid-19 : " L'état d'urgence sanitaire peut être déclaré sur tout ou partie du territoire métropolitain ainsi que du territoire des collectivités régies par les articles 73 et 74 de la Constitution et de la Nouvelle-Calédonie en cas de catastrophe sanitaire mettant en péril, par sa nature et sa gravité, la santé de la population ". L'article L. 3131-13 du même code précise que " L'état d'urgence sanitaire est déclaré par décret en conseil des ministres () / () / La prorogation de l'état d'urgence sanitaire au-delà d'un mois ne peut être autorisée que par la loi, () ". Aux termes de l'article L. 3131-15 du même code : " Dans les circonscriptions territoriales où l'état d'urgence sanitaire est déclaré, le Premier ministre peut, par décret réglementaire pris sur le rapport du ministre chargé de la santé, aux seules fins de garantir la santé publique : / () 5° Ordonner la fermeture provisoire et réglementer l'ouverture, y compris les conditions d'accès et de présence, d'une ou plusieurs catégories d'établissements recevant du public. " Ces mesures doivent être " strictement proportionnées aux risques sanitaires encourus et appropriées aux circonstances de temps et de lieu. Il y est mis fin sans délai lorsqu'elles ne sont plus nécessaires. "
2. L'émergence d'un nouveau coronavirus, responsable de la maladie à coronavirus 2019 ou Covid-19 et particulièrement contagieux, a été qualifiée d'urgence de santé publique de portée internationale par l'Organisation mondiale de la santé le 30 janvier 2020, puis de pandémie le 11 mars 2020. La propagation du virus sur le territoire français a conduit le ministre chargé de la santé puis le Premier ministre à prendre, à compter du 4 mars 2020, des mesures de plus en plus strictes destinées à réduire les risques de contagion. Pour faire face à l'aggravation de l'épidémie, la loi du 23 mars 2020 a créé un régime d'état d'urgence sanitaire, défini aux articles L. 3131-12 à L. 3131-20 du code de la santé publique, et a déclaré l'état d'urgence sanitaire pour une durée de deux mois à compter du 24 mars 2020. La loi du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ces dispositions a prorogé cet état d'urgence sanitaire jusqu'au 10 juillet 2020. L'évolution de la situation sanitaire a conduit à un assouplissement des mesures prises et la loi du 9 juillet 2020 a organisé un régime de sortie de cet état d'urgence. En raison d'une progression de l'épidémie, le décret du 14 octobre 2020 a déclaré l'état d'urgence sanitaire à compter du 17 octobre 2020 sur le territoire national et la loi du 14 novembre 2020 autorisant la prorogation de l'état d'urgence sanitaire et portant diverses mesures de gestion de la crise sanitaire a prorogé l'état d'urgence sanitaire jusqu'au 16 février 2021 inclus.
3. Le ministre chargé de la santé, sur le fondement de l'article L.3131-1 du code de la santé publique, par un arrêté du 14 mars 2020 portant diverses mesures relatives à la lutte contre la propagation du virus covid-19, puis le Premier ministre, sur le fondement de l'article
L. 3131-15 du code de la santé publique précité, par un décret du 23 mars 2020 prescrivant les mesures générales nécessaire pour faire face à l'épidémie de covid-19 dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire, ont édicté que les établissements recevant du public relevant du type P défini par le règlement pris en application de l'article R. 123-12 du code de la construction et de l'habitation disposant d'une salle de danse ne peuvent accueillir de public. Cette mesure d'interdiction d'ouverture au public des salles de danse a été maintenue par des décrets successifs, susvisés, en date des 11 mai, 31 mai, 10 juillet, 6 octobre et 29 octobre 2020.
4. Par ailleurs, un décret du 30 mars 2020 susvisé a fixé le champ d'application du fonds de solidarité à destination des entreprises particulièrement touchées par les conséquences, économiques, financières et sociales de la propagation de l'épidémie de covid-19 et des mesures prises pour limiter cette propagation, créé par une ordonnance du 25 mars 2020, ainsi que les conditions d'éligibilité et d'attribution des aides, leur montant et les conditions de fonctionnement et de gestion du fonds. Un décret du 14 août 2020 a adapté, pour les salles de danses, certaines dispositions du fonds de solidarité en disposant que pour les mois de juin, juillet et août 2020, les discothèques étaient éligibles au fonds de solidarité, sans condition d'effectif, de chiffres d'affaires et de bénéfice imposable. Outre le fonds de solidarité, le gouvernement a mis en place différents types d'aides telles que des exonérations ou aides relatives aux cotisations sociales et des mesures relatives au chômage partiel, ainsi que la possibilité de contracter un prêt garanti par l'Etat jusqu'au 30 juin 2021.
5. La société Bondi, qui exploite un bar musical, " Le café Oz ", situé au 8 boulevard Montmartre à Paris, dispose d'une salle de danse. En application des mesures réglementaires précitées d'application de la loi visant à lutter contre l'épidémie de la covid-19, elle a été contrainte de fermer sa salle de danse au public. Après avoir présenté une demande indemnitaire préalable, reçue le 23 décembre 2020, la société Bondi demande la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 217 557 euros, pour la période de janvier à novembre 2020, et, à titre subsidiaire, à lui verser la somme de 84 319, 50 euros, pour la période du 22 juin au 30 octobre 2020, correspondant aux préjudices subis résultant de la fermeture de sa salle de danse, sur le fondement de la responsabilité sans faute du fait de la rupture d'égalité devant les charges publiques.
Sur la responsabilité sans faute de l'Etat :
6. Il résulte des principes qui gouvernent l'engagement de la responsabilité sans faute de l'Etat que le silence d'une loi sur les conséquences que peut comporter sa mise en œuvre, ne saurait être interprété comme excluant, par principe, tout droit à réparation des préjudices que son application est susceptible de provoquer. Ainsi, en l'absence même de dispositions le prévoyant expressément, un bar musical disposant d'une salle de danse dont la fermeture a été ordonnée sur les pouvoirs de police dévolus au premier ministre et au ministre chargé de la santé par les dispositions précitées, est fondée à demander l'indemnisation du dommage qu'elle a subi de ce fait lorsque, excédant les aléas que comporte nécessairement une telle exploitation, il revêt un caractère grave et spécial et ne saurait, dès lors, être regardé comme une charge incombant normalement à l'intéressée.
7. L'ensemble des mesures d'aides financières citées au point 4 ci-dessus mises en place par le gouvernement à destination des entreprises touchées par les conséquences économiques, sociales et financières des mesures de fermeture prises pour limiter la propagation du virus, ne saurait être regardé comme une volonté expresse du législateur d'exclure l'engagement de l'Etat sur le fondement de la responsabilité sans faute du fait d'une rupture devant les charges publiques en raison de la loi. Par suite, la société Bondi est fondée à demander l'indemnisation du dommage qu'elle a subi, sous réserve de l'existence d'un préjudice spécial, grave et excédant les aléas que comporte nécessairement son activité.
Sur le préjudice invoqué par la société requérante :
8. La société requérante estime avoir subi un préjudice spécial dès lors que les ERP de type P disposant d'une salle de danse ont été les seuls établissements ayant fait l'objet des mesures successives de fermeture totale à compter du 14 mars 2020 alors que les autres ERP ont été autorisés, en particulier de juin à novembre 2020, à rouvrir. Toutefois, en défense, le ministre de la santé fait valoir, sans être sérieusement contredit, que l'ensemble des établissements relevant de la même catégorie de type P disposant d'une salle de danse, soit 1 600 établissements, étaient concernés par ces mesures de fermeture et d'interdiction d'accueil au public en application des dispositions règlementaires découlant de la loi relative à l'état d'urgence sanitaire. La circonstance alléguée par la société requérante que ces mesures visant cette catégorie d'EPR auraient concerné 0,25% des commerces en France, à la supposer établie, est sans incidence sur l'appréciation du caractère spécial du préjudice invoqué dès lors que cette appréciation porte sur la catégorie des établissements affectés par les mesures qui visent en l'espèce l'ensemble des établissements exploitant une salle de danse. Dans ces conditions, la société Bondi n'établit pas avoir subi un préjudice spécial. Elle n'est ainsi pas fondée à demander l'engagement de la responsabilité sans faute de l'Etat du fait de l'édiction de mesures règlementaires prises sur le fondement de la loi visant à lutter contre la propagation du virus covid-19.
9. Il résulte de tout ce qui précède que sans qu'il soit besoin de se prononcer sur le caractère de gravité des préjudices allégués et sur le caractère excessif des aléas inhérents à son activité subis, la demande indemnitaire de la société Bondi doit être rejetée. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande d'expertise avant dire droit de la société requérante, ni par ailleurs à la demande de médiation rejetée par l'Etat. Enfin, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société Bondi est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Bondi, au ministre de la santé et de la prévention et au Secrétariat général du Gouvernement.
Délibéré après l'audience du 16 novembre 2023, à laquelle siégeaient :
- Mme Salzmann, présidente,
- Mme Armoët, première conseillère,
- Mme Guglielmetti, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2023.
La rapporteure,
S. Guglielmetti
La présidente,
M. SalzmannLa greffière,
P. Tardy-Panit
La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2404071
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête d'Air France visant à annuler une amende de 10 000 euros infligée par le ministre de l'intérieur. La société était sanctionnée pour avoir débarqué un passager dépourvu de document de voyage valable en provenance de Bangkok, malgré ses allégations d'un contrôle à l'embarquement. Le tribunal a jugé que l'obligation de vérification des documents, prévue aux articles L. 821-6 à L. 821-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 6421-2 du code des transports, incombe au transporteur et que la preuve d'un contrôle effectif n'était pas rapportée en l'espèce.
30/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2407258
Le Tribunal Administratif de Paris rejette la requête de la société Air France, qui contestait une amende de 10 000 euros pour avoir transporté un passager muni d'un passeport contrefait. La juridiction estime que l'irrégularité du document était manifeste et décelable par un examen attentif lors de l'embarquement, et que la procédure suivie par le ministre de l'intérieur était régulière. La décision s'appuie sur les articles L. 821-6 à L. 821-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article L. 6421-2 du code des transports.
30/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2328289
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de Mme F... visant à annuler l'arrêté ministériel du 11 octobre 2023 autorisant son licenciement pour motif disciplinaire. La juridiction a estimé que les moyens soulevés, notamment ceux relatifs à la procédure disciplinaire et à l'appréciation des faits, n'étaient pas fondés. Elle a également déclaré irrecevables les conclusions de l'employeur demandant une amende pour recours abusif, relevant qu'il s'agit d'un pouvoir propre du juge. La décision s'appuie sur les dispositions du code du travail, notamment après le renvoi préjudiciel au Conseil constitutionnel concernant l'article L. 1232-3.
30/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2406708
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de la société Air France, qui contestait une amende de 10 000 euros pour avoir débarqué une passagère brésilienne munie d'un passeport manifestement altéré (pages manquantes). Le tribunal a jugé que l'irrégularité du document (l'absence de pages) constituait un élément d'irrégularité manifeste que les agents de la compagnie auraient dû déceler lors d'un examen normalement attentif au moment de l'embarquement, conformément aux articles L. 821-6 à L. 821-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et à l'article L. 6421-2 du code des transports. La décision du ministre de l'intérieur a donc été confirmée.
30/03/2026