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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2111187

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2111187

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2111187
TypeDécision
PublicationC
Formation3e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET ALAIN LEVY ET ASSOCIES (SCP)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 26 mai 2021, 4 avril et 8 septembre 2022, la société BMCE Euroservices SA, représentée par Me Richard, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision du 8 avril 2021 de la ministre du travail en tant qu’elle refuse d’autoriser le licenciement de M. B... ;

2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 3 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
- la matérialité des faits est établie s’agissant du non-respect des diligences en matière de lutte contre le blanchiment d’argent ;
-compte tenu de la gravité des manquements reprochés et de leurs conséquences préjudiciables pour la société BMCE Euroservices, la faute commise est suffisamment grave pour justifier d’autoriser le licenciement de M. B... ; l’ancienneté de M. B... au sein de la société constitue contrairement à ce qu’a considéré la ministre du travail une circonstance aggravante des fautes commises dès lors qu’il avait parfaitement connaissance des règles en vigueur ; les agissements de M. B... lui ont causé un préjudice direct et personnel en l’exposant à d’éventuelles sanctions, en portant atteinte à son image de marque et en lui faisant subir un préjudice financier en termes de commissions de transferts et de gains de change ;

- l’intéressé ne peut utilement faire valoir qu’il a fait l’objet d’une discrimination syndicale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 juillet 2022, M. B..., représenté par Me Mallevays, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la société BMCE Euroservices la somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- les moyens invoqués par la société requérante ne sont pas fondés ;
- la demande de licenciement est en réalité motivée par son activité syndicale.

Par ordonnance du 15 juillet 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 16 septembre 2022.

La requête a été communiquée à la ministre du travail qui n’a pas produit d’observations.


Vu :
- les autres pièces du dossier ;

Vu :
- le code du travail :
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Madé,
- les conclusions de Mme Marcus, rapporteure publique,
- et les observations de Me Guillou, représentant la société requérante, et de Me Biaujaud, représentant M. B....


Considérant ce qui suit :

Par une décision du 13 octobre 2020, l’inspectrice du travail de l’unité départementale de Paris (17ème arrondissement) a refusé d’autoriser le licenciement de M. B..., employé comme chargé de clientèle au sein de la société BMCE Euroservices et exerçant le mandat de membre suppléant du comité économique et social. Par courrier du 4 décembre 2020, reçu le 8 décembre suivant, la société BMCE Euroservices a formé un recours hiérarchique contre cette décision auprès de la ministre du travail. Par une décision du 8 avril 2021, la ministre du travail a, d’une part, annulé la décision de l’inspectrice du travail du 13 octobre 2020, d’autre part, refusé d’autoriser le licenciement de M. B.... Par la présente requête, la société BMCE Euroservices demande l’annulation de cette décision en tant qu’elle refuse d’autoriser le licenciement de M. B....




Sur les conclusions à fin d’annulation :

2. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d’une protection exceptionnelle dans l’intérêt de l’ensemble des travailleurs qu’ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l’inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Un agissement du salarié intervenu en dehors de l'exécution de son contrat de travail ne peut motiver un licenciement pour faute, sauf s'il traduit la méconnaissance par l'intéressé d'une obligation découlant de ce contrat. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un acte ou un comportement du salarié qui, ne méconnaissant pas les obligations découlant pour lui de son contrat de travail, ne constitue pas une faute, il appartient à l’inspecteur du travail, et le cas échéant au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, si les faits en cause sont établis et de nature, compte tenu de leur répercussion sur le fonctionnement de l’entreprise, à rendre impossible le maintien du salarié dans l’entreprise, eu égard à la nature de ses fonctions et à l’ensemble des règles applicables au contrat de travail de l’intéressé.

3. En vertu de l’article 2.1 du code de déontologie et d’éthique professionnelle, dont l’intéressé a attesté avoir eu connaissance : « Les membres du personnel doivent faire preuve à tout moment, dans l’exercice de leurs fonctions de loyauté, d’honnêteté, d’intégrité morale et de bonne foi. (…) Ils doivent agir dans l’intérêt exclusif de BMCE Services ». Aux termes de l’article 3 de ce code : « Le personnel doit faire preuve de loyauté envers son employeur, d’intégrité (…) et respecter les normes d’éthique professionnelle élevées. » Aux termes de l’article 3.2 du même code : « Il y a conflit d’intérêts lorsqu’une personne a des intérêts privés ou personnels qui peuvent influencer ou sembler influencer l’exercice impartial et objectif de sa fonction. (…) Si un membre du personnel rencontre un conflit d’intérêts ou une opposition entre ses intérêts patrimoniaux et ses tâches professionnelles, il doit en informer son responsable hiérarchique qui, le cas échéant, doit confier le traitement du ou des dossiers concernés à un autre membre du personnel. Le personnel est tenu de prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter de se retrouver en situation même potentielle de conflit d’intérêts. (…) Aux termes de l’article 3.5 de ce code : « Le blanchiment d’argent consiste à donner une apparence légitime à de l’argent qui, en réalité provient d’activités illicites (trafic de stupéfiants, crimes, corruption, proxénétisme, trafic d’armes…) Le blanchiment d’argent désigne aussi plus largement des fonds en lien avec une infraction pénale comme par exemple des fonds issus de la fraude fiscale. La réglementation oblige BMCE Euroservices à avoir une connaissance actualisée de tous ses clients y compris des revenus et du patrimoine et à suivre leurs opérations. Le non-respect de ces obligations l’expose à une responsabilité disciplinaire, voire pénale. En conséquence les membres du personnel doivent respecter les procédures et manuels de BMCE Euroservices concernant la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme ». Par ailleurs, l’article 7.2 du manuel de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, dont l’intéressé a attesté avoir eu connaissance, définit la transaction suspecte comme « Toute transaction qui est complexe, inhabituelle, sans finalité économique, d’apparence illicite ou qui présente des indices de simulation ou de fraude ». Il résulte en outre des articles 7.4 et 8 de ce manuel que tout collaborateur qui détecte des indices de blanchiment de capitaux ou soupçonne que des sommes ou opérations proviennent de fraudes fiscales doit en informer la société.

4. Il ressort des pièces du dossier que la société BMCE Euroservices, filiale du groupe Bank of Africa (BOA), exerce, d’une part, une activité de transfert d’argent au profit d’une clientèle de particuliers marocains résidant à l’étranger vers leurs comptes bancaires marocains au sein de sa société mère, la banque marocaine BOA et, d’autre part, une activité d’intermédiation bancaire pour le compte de BOA correspondant à la rétribution accordée par BOA à la BMCE Euroservices au titre des dépôts, des crédits et de transfert de ses clients dans ses livres bancaires au Maroc. Les salariés de la société sont ainsi en contact avec un portefeuille d’environ 55 000 clients sur le territoire français pour les accompagner dans le cadre des opérations bancaires qu’ils souhaitent effectuer sur leurs comptes ouverts dans les comptes de la banque BOA. Les salariés de la banque BMCE Euroservices peuvent bénéficier de comptes bancaires ouverts dans les comptes de la banque marocaine BOA à des conditions préférentielles. M. B..., a été engagé au sein de la société BMCE Euroservices le 20 septembre 2007 en contrat à durée indéterminée et occupait à la date de la décision contestée un poste d’assistant de clientèle dans l’agence Paris-Clichy dans le 17ème arrondissement. Dans le cadre de ses missions, il était chargé d’être en contact avec des clients de la société BMCE Euroservices pour leur permettre de réaliser leurs opérations bancaires sur les comptes marocains qu’ils détiennent dans les livres de BOA. Le 23 juin 2020, la direction de la société a été alertée par le contrôle général du groupe BOA de suspicions de fraudes internes impliquant M. B... utilisant son compte bancaire personnel BOA au Maroc pour réaliser des transactions bancaires avec les clients de la société BMCE. A la suite de cette alerte, une enquête a été menée par le service de contrôle interne qui a recensé 40 virements bancaires impliquant des clients de la société BMCE Euroservices et/ou BOA ayant transité sur son compte personnel bancaire : 22 virements reçus entre le 6 mars 2017 et le 18 juin 2020 pour une valeur équivalente à 38 550 euros et 18 virements émis entre le 21 avril 2017 et le 8 avril 2020 pour une valeur équivalente à 36 370 euros. Le rapport définitif du contrôle interne du 27 juillet 2020 relève notamment que certains des mouvements bancaires laissent supposer que l’intéressé aurait servi d’intermédiaire entre des clients moyennant une commission et participé à des pratiques tendant à contourner la réglementation de l’office des changes marocains et les canaux de transferts de BMCE Euroservices en vue d’éviter de devoir justifier la provenance des fonds. Interrogé sur ces mouvements bancaires dans le cadre de l’entretien du 24 juillet 2020 mené dans le cadre de cette procédure de contrôle interne, l’intéressé, qui n’a pas contesté la réalité des transactions, a précisé qu’il s’agissait de services rendus à des amis en dehors de son activité professionnelle pour lesquels il n’avait pas touché le moindre avantage, et a fourni des justifications orales ou indiqué ne plus se souvenir de la nature de ces opérations. Néanmoins, par courrier du 13 février 2021, dans le cadre de l’instruction du recours hiérarchique de la société BMCE Euroservices, il a adressé à l’administration de nombreux justificatifs concernant ces opérations. Or, ainsi que cela est mis en exergue dans le rapport d’audit interne de la société BMCE Euroservices du 24 février 2021, ces pièces comportent de nombreuses incohérences remettant en cause leur authenticité, sont en contradiction avec les déclarations de l’intéressé du 24 juillet 2020 ou sont constituées par des attestations rédigées par M. B... lui-même et, ainsi, dépourvues de force probante. Par ailleurs, il ressort de l’avis technique provisoire du 12 mars 2021 et de l’avis technique complet du 20 avril 2021, postérieur à la décision contestée mais révélant des faits antérieurs, émanant d’une graphologue conseil, experte en écriture près de la Cour d’appel de Paris, que la plupart des mentions manuscrites et des signatures des clients figurant sur ces documents ont été falsifiées.

5. Il résulte de ce qui précède que l’intéressé, qui ne conteste pas avoir réalisé les opérations bancaires litigieuses, n’a été en mesure de donner aucune justification crédible concernant ces opérations de nature à contredire utilement les conclusions du rapport d’audit interne de la société, fournissant, au contraire, des explications contradictoires et de faux documents comportant des mentions manuscrites et des signatures de clients falsifiées pour justifier ses agissements. Il s’ensuit qu’en réalisant de nombreuses opérations bancaires sur une durée de plus de trois ans avec des clients de la société BMCE et de la société BOA sans en informer sa hiérarchie, M. B..., qui avait, compte tenu de son ancienneté de 13 années dans l’entreprise, une parfaite connaissance de son cadre de travail et de ses obligations professionnelles, a délibérément méconnu ses obligations de loyauté et d’intégrité envers son employeur, de respect de normes d’éthique professionnelle élevées, d’action dans l’intérêt exclusif de la société et d’information de son employeur de tout conflit d’intérêts, mises à sa charge par le code de déontologie et d’éthique professionnelle, ainsi que l’obligation d’informer sa hiérarchie de toute transaction suspecte, mise à sa charge par le manuel de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Par ailleurs, ainsi que le fait valoir la société requérante, le comportement de M. B... lui a nécessairement causé un préjudice financier, en la privant des commissions résultant de ces mouvements bancaires, ainsi qu’un préjudice moral compte tenu de l’atteinte à sa réputation et du risque juridique encouru du fait de ces transactions suspectes. Par suite, et alors qu’il ne ressort pas des pièces du dossier que le licenciement serait motivé par les fonctions représentatives de M. B..., les faits reprochés à l’intéressé, qui traduisent la méconnaissance d’obligations découlant de son contrat de travail et sont constitutifs d’agissements malhonnêtes et déloyaux, constituent une faute d’une gravité suffisante pour justifier son licenciement en dépit de l’absence d’antécédents disciplinaires. Dès lors, la société requérante est fondée à soutenir que la décision de la ministre du travail refusant de lui accorder une autorisation de licenciement est entachée d’une erreur d’appréciation.

6. Il résulte de tout ce qui précède que la décision de la ministre du travail du 8 avril 2021 doit être annulée en tant qu’elle refuse d’autoriser le licenciement de M. B....


Sur les conclusions à fin d’application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :


7. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 1500 euros à la société BMCE Euroservices sur le fondement de l’article L.761-1 du code de justice administrative. En revanche, ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société requérante, qui n’est pas la partie perdante, une somme au profit de M. B... sur le fondement de ces dispositions.


D E C I D E :



Article 1er : La décision de la ministre du travail du 8 avril 2021 est annulée en tant qu’elle refuse d’autoriser le licenciement de M. B....

Article 2 : L’Etat versera à la société BMCE Euroservices la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.











Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société BMCE Euroservices, à M. A... B... et à la ministre du travail et de l’emploi.


Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Salzmann, présidente,
M. Marthinet, premier conseiller,
Mme Madé, première conseillère.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.



La rapporteure,

C. MADÉ

La présidente,

M. SALZMANN

Le greffier,





Y. FADEL




La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l’emploi en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.









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