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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2114398

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2114398

mardi 23 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2114398
TypeDécision
PublicationC
Formation1re Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET LE SERGENT (SCP)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 6 juillet 2021, le 21 juillet 2022, le 14 mars 2024 et le 22 mars 2024, la société par actions simplifiée (SAS) Paris Première, représentée par Me Le Sergent, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er octobre 2014 au 30 septembre 2017 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'exclusion du droit de déduction de la taxe sur la valeur ajoutée en cas de fraude prévue par les dispositions de l'article 272-3 du code général des impôts n'ayant été étendue aux prestations de service qu'à compter du 31 décembre 2015, le service ne pouvait faire application de ces dispositions pour la période comprenant les années 2014 et 2015 ;

- c'est à tort que le service a remis en cause la déductibilité de la taxe sur la valeur ajoutée facturée par ses façonniers dès lors qu'il n'est pas établi qu'elle a sciemment participé à une fraude ;

- elle produit, s'agissant des sociétés Flora, Pelican, Rubis et Lila, des attestations de régularité fiscale que le service ne remet pas utilement en cause ;

- les éventuelles anomalies dans la situation de ces sociétés à l'égard de la législation sociale relevées par le service sont sans incidence sur la mise en œuvre des dispositions de l'article 273-3 du code général des impôts ;

- elle s'est bien assurée que ses sous-traitants disposaient de moyens suffisants pour réaliser les prestations ;

- alors que la réalité des prestations n'a pas été remise en cause, l'administration fiscale ne saurait lui faire grief de ne pas avoir vérifié que les entreprises sous-traitantes ne s'étaient pas acquittées de la taxe sur la valeur ajoutée qu'elles lui avaient facturées, sans qu'ait d'incidence à cet égard la domiciliation de certains façonniers ;

- les prix facturés par les façonniers n'étaient pas anormalement bas ;

- pour les mêmes motifs, elle conteste la majoration de 40% prévue à l'article 1729 du code général des impôts qui a assorti les rappels qui lui ont été réclamés.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 8 avril 2022, le 11 mars 2024, le 15 mars 2024 et le 27 mars 2024, l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France (division juridique) conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'administration n'entend plus fonder les rectifications en matière de taxe sur la valeur ajoutée pour les années 2014 et 2015 sur les dispositions du 3 de l'article 272 du code général des impôts mais sur les dispositions du I et du a) du II de l'article 271 du code général des impôts ;

- les moyens soulevés par la SAS Paris Première ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2006/112/CE du 28 novembre 2006 ;

- la directive 77/388/CE du 17 mai 1977 ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lenoir,

- les conclusions de M. Guiader, rapporteur public ;

- et les observations de Me Le Sergent, représentant la SAS Paris Première.

Considérant ce qui suit :

1. La société par actions simplifiée (SAS) Paris Première, qui exerce une activité de fabrication de prêt à porter, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er octobre 2014 au 30 septembre 2017. A la suite de ce contrôle, par deux propositions de rectification en date des 19 décembre 2018 et 6 mai 2019 ayant donné lieu à échanges contradictoires, le service a fait connaître à la SAS Paris Première son intention, notamment, de remettre en cause la déductibilité de la taxe sur la valeur ajoutée correspondant aux prestations de travail à façon qui lui avaient été facturées au titre de la période vérifiée par dix-huit sous-traitants, à hauteur d'un montant total de 461 597 euros, et d'assortir ces rappels d'une majoration de 40% pour manquement délibéré en application de l'article 1729 du code général des impôts. Ces rappels de taxe sur la valeur ajoutée ayant été réclamés à la SAS Paris Première par un avis de mise en recouvrement en date du 16 décembre 2019, la société a présenté deux réclamations au service en date des 21 janvier 2020 et 4 novembre 2020, toutes deux rejetées par des courriers en date du 27 août 2020 et du 6 mai 2021. Par la requête susvisée, la SAS Paris Première demande la décharge, en droits et pénalité, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er octobre 2014 au 30 septembre 2017.

Sur les conclusions à fin de décharge :

En ce qui concerne le bien-fondé des impositions :

S'agissant de la base légale des rappels :

2. D'une part, aux termes du 1° du IV de l'article 256 du code général des impôts, dans sa rédaction applicable à compter du 1er janvier 1996 : " Les opérations autres que celles qui sont définies au II, notamment () les opérations de façon () sont considérés comme des prestations de services ".

3. D'autre part, le I de l'article 256 du code général des impôts, dans sa rédaction applicable jusqu'au 1er janvier 2016, dispose que : " Sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée les livraisons de biens et les prestations de services effectuées à titre onéreux par un assujetti agissant en tant que tel ". Aux termes des I et II de l'article 271 du même code : " I. 1. La taxe sur la valeur ajoutée qui a grevé les éléments du prix d'une opération imposable est déductible de la taxe sur la valeur ajoutée applicable à cette opération. () II. 1. Dans la mesure où les biens et les services sont utilisés pour les besoins de leurs opérations imposables, et à la condition que ces opérations ouvrent droit à déduction, la taxe dont les redevables peuvent opérer la déduction est, selon le cas : / a) Celle qui figure sur les factures établies conformément aux dispositions de l'article 289 et si la taxe pouvait légalement figurer sur lesdites factures () ". Il résulte des dispositions de l'article 17 de la sixième directive 77/388/CEE du 17 mai 1977, reprises en substance à l'article 168 de la directive 2006/112/CE du 28 novembre 2006 et dont les dispositions du I et du a) du 1 du II de l'article 271 du code général des impôts assurent la transposition, que le bénéfice du droit à déduction de taxe sur la valeur ajoutée doit être refusé à un assujetti lorsqu'il est établi, au vu d'éléments objectifs, que celui-ci savait ou aurait dû savoir que, par l'opération invoquée pour fonder ce droit, il participait à une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée commise dans le cadre d'une chaîne de livraisons ou de prestations, ainsi que l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne, notamment par son arrêt du 18 décembre 2014, Staatssecretaris van Financiën c/ Schoenimport " Italmoda " Mariano Previti vof et Turbu.com BV, Turbu.com Mobile Phone's BV (C-131/13, 163/13 et 164/13).

4. Enfin, aux termes du 3 de l'article 272 du même code, dans sa rédaction applicable à compter du 1er janvier 2016 : " La taxe sur la valeur ajoutée afférente à une livraison de biens ou à une prestation de services ne peut faire l'objet d'aucune déduction lorsqu'il est démontré que l'acquéreur savait ou ne pouvait ignorer que, par son acquisition, il participait à une fraude consistant à ne pas reverser la taxe due à raison de cette livraison ou de cette prestation. "

5. L'administration fiscale a fondé les rehaussements en litige, au titre de la période du 1er octobre 2014 au 30 septembre 2017 sur le fondement du 3 de l'article 272 du code général des impôts. La société requérante soutient que, avant le 1er janvier 2016, l'administration ne pouvait refuser la déduction de la taxe sur la valeur ajoutée acquittée au titre du travail à façon réalisé par ses entreprises sous-traitantes, dès lors que ces opérations constituent des prestations de service et non des livraisons de bien, seules opérations comprises dans les dispositions du 3 de l'article 272 du code général des impôts avant l'entrée en vigueur de la loi n°2015-1786 du 29 décembre 2015.

6. Si l'administration peut, à tout moment de la procédure contentieuse, invoquer un nouveau fondement juridique pour justifier l'imposition, une telle substitution de base légale est subordonnée à la condition que le contribuable ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel l'imposition aurait dû être établie.

7. L'administration sollicite une substitution de base légale, qui vise à fonder les rappels de taxe sur la valeur ajoutée réclamés à la SAS Paris Première au titre de la période comprise entre 1er octobre 2014 au 31 décembre 2015 non plus sur les dispositions du 3 de l'article 272 du code général des impôts mais sur les dispositions de l'article 271 du code général des impôts. Cette demande n'est pas de nature à priver le requérant d'une garantie. Par suite, l'administration est fondée à solliciter cette demande de substitution de base légale.

8. Il résulte de ce qui a été dit au point 3 que, avant même l'entrée en vigueur des dispositions citées au point 4, les principes généraux de l'article 271 du code général des impôts, en matière de droit à déduction de la valeur ajoutée, transposés de l'article 17 de la sixième directive 77/388/CE du Conseil du 17 mai 1977, permettaient à l'administration de refuser le bénéfice du droit à déduction à un assujetti lorsqu'il est établi, au vu d'éléments objectifs, que cet assujetti savait ou aurait dû savoir que, par son acquisition, il participait à une opération impliquée dans une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée. Il suit de là que le moyen tiré de ce que les rappels de taxe sur la valeur ajoutée en litige étaient, avant le 1er janvier 2016, dépourvus de base légale doit être écarté.

S'agissant des prestations de travail à façon achetées par la société Paris Première auprès de ses sous-traitants :

9. Si les opérateurs qui prennent toute mesure pouvant raisonnablement être exigée d'eux pour s'assurer que leurs opérations ne sont pas impliquées dans une fraude, qu'il s'agisse de la fraude à la taxe sur la valeur ajoutée ou d'autres fraudes, ne doivent pas perdre leur droit à déduire la taxe sur la valeur ajoutée acquittée en amont, en revanche, un assujetti qui savait ou aurait dû savoir que, par son acquisition, il participait à une opération impliquée dans une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée, doit être considéré comme participant à cette fraude, indépendamment de la question de savoir s'il tire ou non un bénéfice de la revente des biens, dès lors que, dans une telle situation, l'assujetti devient complice de la fraude, comme l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 6 juillet 2006, Axel Kittel et Recolta Recycling SRPL (C-439/04 et C-440/04).

10. Si l'administration fiscale ne peut exiger de manière générale de l'assujetti souhaitant exercer le droit à déduction de la taxe sur la valeur ajoutée, d'une part, qu'il vérifie que l'émetteur de la facture correspondant aux biens et aux services au titre desquels l'exercice de ce droit est demandé dispose de la qualité d'assujetti, qu'il disposait des biens en cause et était en mesure de les livrer et qu'il a rempli ses obligations de déclaration et de paiement de la taxe, afin de s'assurer qu'il n'existe pas d'irrégularités ou de fraude au niveau des opérateurs en amont, ou, d'autre part, qu'il dispose de documents à cet égard, un opérateur avisé peut, en revanche, lorsqu'il existe des indices permettant de soupçonner l'existence d'irrégularités ou de fraude, se voir contraint de prendre des renseignements sur un autre opérateur auprès duquel il envisage d'acheter des biens ou des services afin de s'assurer qu'il s'est acquitté de ses obligations fiscales, comme l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt du 21 juin 2012, Mahagében kft (C-80/11). Lorsque les indices permettent de soupçonner une méconnaissance, par un fournisseur de biens ou un prestataire de services, de ses obligations de déclaration ou de paiement de la taxe sur la valeur ajoutée, il appartient ainsi à l'assujetti qui a acquis certains de ces biens ou services, pour les céder à son tour, de s'assurer qu'en ce qui concerne ces biens et services, son fournisseur ou son prestataire s'est acquitté de ses obligations.

11. Enfin, il incombe à l'administration fiscale d'établir les éléments objectifs permettant de conclure que l'assujetti savait ou aurait dû savoir que l'opération invoquée pour fonder le droit à déduction était impliquée dans une fraude. Lorsque sont en cause des opérations similaires réalisées par des sociétés différentes pendant une courte période, ces éléments doivent porter sur chacune de ces sociétés, qu'il s'agisse de l'existence de la fraude reprochée, des indices permettant à l'assujetti mis en cause de la soupçonner ou encore des mesures qui peuvent raisonnablement être exigées.

Quant à la réalité de la fraude fiscale :

12. L'administration, en se fondant notamment sur les renseignements obtenus lors des procédures de contrôle des sociétés Le Pelican, Laura, Sinemode, Any Mode, Cecile, Flora, Nina, Coton, CetK Tex, Bleu Mod, relève qu'au titre de la période du 1er octobre 2014 au 30 septembre 2017, pour réaliser ses prestations de fabrication de prêt à porter, la SAS Paris Première a notamment fait appel à dix-huit sociétés sous-traitantes, soit les sociétés Laura, Le Pelican, Sinemode, Ela Mode, Rubis, Cecile, Any Mode, Flora, Nina, Coton, Lila, Toto, Rosali Tex, Mehvan, CetK Tex, Dem Mode, Bleu Mod et Rose Bonbon. Les paiements opérés par la SAS Paris Première à ces sociétés ont donné lieu, au titre des exercices 2015 à 2017, à une déduction de taxe sur la valeur ajoutée d'un montant respectif de 171 735,80, 206 842,68 et 83 018,10 euros. Or, l'administration fiscale a relevé, dans ses propositions de rectification en date des 19 décembre 2018 et 6 mai 2019, premièrement, que les sociétés Laura, Le Pelican, Ela Mode, Cecile, Any Mode, Flora, Nina, Coton, Toto, Rosali Tex, Mehvan, CetK Tex, Dem Mode et Rose Bonbon n'avaient déposé aucune déclaration de taxe sur la valeur ajoutée au titre de la période en litige, en dépit des prestations facturées à la SAS Paris Première. Deuxièmement, s'agissant de la société Sinemode, le service a relevé que n'avait pas été reversée à l'administration fiscale la taxe sur la valeur ajoutée facturée à la société Paris Première lors des exercices clos en 2015 et 2016, bien qu'une télédéclaration eût été enregistrée au titre de la période du 23 février au 31 décembre 2015, après transmission d'un avis de vérification de comptabilité, au cours de laquelle le service a constaté un défaut de présentation de comptabilité et a procédé à une reconstitution de son chiffre d'affaires. Troisièmement, s'agissant de la société Rubis, le service a relevé que n'avait pas été reversée à l'administration fiscale la taxe sur la valeur ajoutée facturée à la société Paris Première lors de l'exercice clos en 2015, bien qu'une déclaration de taxe sur la valeur ajoutée eût été déposée par la société au titre de la période du 5 septembre 2014 au 31 décembre 2014, sous le régime simplifié d'imposition, alors qu'au regard des seules prestations facturées à la SAS Paris Première au titre de cette période, elle relevait du régime réel d'imposition. Quatrièmement, s'agissant de la société Lila, le service a relevé que n'avait pas été reversée à l'administration fiscale la taxe sur la valeur ajoutée facturée à la société Paris Première lors de l'exercice clos en 2016, bien qu'un avis d'acompte pour la période du 3 août au 28 décembre 2015 eût été déposé pour un montant de 1 200 euros en date du 28 décembre 2015 sous le régime simplifié d'imposition, alors qu'eu égard aux montants de prestations facturées à la SAS Paris Première entre les mois d'octobre et décembre 2015, celle-ci relevait du régime réel d'imposition. Cinquièmement, enfin, s'agissant de la société Bleu Mod, le service a relevé que n'avait pas été reversée à l'administration fiscale la taxe sur la valeur ajoutée facturée à la société Paris Première lors des exercices clos en 2016 et 2017 dès lors que la société n'avait pas déposé, depuis sa création, de déclaration en matière de taxe sur la valeur ajoutée dans les délais légaux.

13. La société requérante se borne à soutenir qu'en l'absence de pouvoir d'investigation et d'accès aux dossiers fiscaux des dix-huit sociétés concernées, elle ne peut commenter les affirmations et griefs retenus par l'administration fiscale. Dans ces conditions, le service doit être regardé comme établissant que les sociétés Laura, Le Pelican, Sinemode, Ela Mode, Rubis, Cecile, Any Mode, Flora, Nina, Coton, Lila, Toto, Rosali Tex, Mehvan, CetK Tex, Dem Mode, Bleu Mod et Rose Bonbon se sont livrées à une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée.

Quant aux indices de la fraude fiscale :

14. Dans le cadre de la vérification de comptabilité diligentée, le service s'est fondé, ainsi qu'il a été dit au point 12, sur les renseignements obtenus dans le cadre des procédures de contrôle des sociétés Le Pelican, Laura, Sinemode, Any Mode, Cecile, Flora, Nina, Coton, CetK Tex, Bleu Mod, dans le cadre de l'exercice de son droit de communication auprès de l'URSSAF et des établissements bancaires détenteurs des comptes ouverts au nom de la SAS Paris Première, ainsi que sur les documents présentés par la société au titre des diligences effectuées auprès des dix-huit sociétés sous-traitantes.

15. Au terme de ce contrôle, le service a émis cinq séries d'observations. Premièrement, l'administration fiscale relève que les prestations de travail à façon confiées par la société Paris Première au titre de la période en litige l'ont été à ces dix-huit sociétés, qui étaient toutes de création récente, l'immatriculation la plus ancienne étant celle de la société Laura, en date du 11 février 2014, et défaillantes, ainsi qu'il a été dit aux points 12 et 13. Le recours à ces sociétés défaillantes était en outre nettement majoritaire dès lors que, ainsi qu'il ressort des termes du compte-rendu du recours hiérarchique en date du 9 octobre 2019 non contestés par la société requérante, 93% des charges de sous-traitance de la SAS Paris Première au titre de l'exercice 2015 avaient été facturés par des sociétés défaillantes de leurs obligations fiscales. Deuxièmement, le service a relevé, par une série de constatations objectives, qu'existaient des liens entre ces sociétés, d'une part, et entre ces sociétés et la SAS Paris Première, d'autre part. S'agissant des liens entre les entreprises, celles-ci ont ainsi pu partager ou se succéder à une même adresse, soit au 131 rue d'Aboukir à Paris, s'agissant des sociétés Cecile, Rubis, Coton, Flora, Lila, Mehvan, Nina, Rosali Tex et Toto, ou au 100 avenue du général Leclerc à Pantin s'agissant des sociétés CetK Tex, Dem Mode, Ela Mode, Any Mode et Laura, de même qu'au 40 rue Louis Blanc à Paris, s'agissant des sociétés Sinemode et Le Pelican. Ce recoupement concernait en outre la gérance et le personnel des sociétés, dès lors que M. D A, ayant par ailleurs fait l'objet d'une condamnation d'interdiction de gérance sur le fondement du L. 653-8 du code de commerce d'une durée de cinq ans en date du 25 octobre 2011, a exercé la gérance des sociétés Laura, Ela Mode et Le Pelican et que M. G A, associé à 50% de la société Laura, était également chef d'atelier de la société Sinemode et salarié de la société Any Mode. De mêmes liens de gérance ont pu être identifiés entre les sociétés Cecile et Flora, s'agissant de M. E B, gérant des sociétés Cecile et Flora, M. H F, gérant et associé de Cecile puis salarié de Flora, et de M. C F, associé des sociétés Cecile et Flora. Un phénomène de reprise de mêmes salariés entre sociétés a également été relevé, entre les sociétés Lila et Rubis, Nina et Cecile, Toto et Lila, Rosali Tex et Toto, Mehvan et Rosali Tex ainsi que Dem Mode et CetK Tex. S'agissant des liens entre certaines des sociétés et la SAS Paris Première, le service a relevé que des baux à caractère dérogatoire consentis par la société civile immobilière (SCI) Esther Vina avaient été consentis aux sociétés Cecile, Rubis, Coton, Flora, Lila, Mehvan, Nina, Rosali-Tex et Toto, alors que cette SCI comptait, parmi ses associés, l'épouse du dirigeant de la SAS Paris Première.

16. Troisièmement, le service a relevé que les factures adressées à la SAS Paris Première par ses sous-traitants étaient entachées d'irrégularités, de par leur format manuscrit à partir de facturiers de type carnet à souche, l'absence de mention du numéro d'identification à la taxe sur la valeur ajoutée ou l'absence de coordonnées. A cet égard, le service produit en annexes des propositions de rectification en date des 19 décembre 2018 et 6 mai 2019 des exemples de telles factures pour les sociétés Rubis, Any Mode, Laura, Sinemode, Cecile, Flora, Nina, Coton, Lila, Toto, Rosali-Tex, Mehvan, CetK Tex, Dem Mode, Bleu Mod et Rose Bonbon. Quatrièmement, le service a relevé que les modalités de paiement des sous-traitants de la société Paris Première n'étaient pas conformes aux us et coutumes de la profession. Ainsi, s'agissant des sociétés Laura, Sinemode, Ela Mode, Any Mode, Coton, Rosali-Tex, Mehvan, CetK Tex, Dem Mode, les comptes fournisseurs présentaient un solde débiteur récurrent, indiquant un paiement avant facturation ou au plus tard quelques jours après facturation, alors que le délai de paiement moyen du secteur est proche du délai maximum légal de 45 jours. S'agissant des sociétés Flora et Nina, les paiements étaient effectués quelques jours après réception de la facture. Cinquièmement, le service a relevé que, dans le cadre des opérations de contrôle effectuées par la société PLC Consultant pour le compte de la SAS Paris Première, des incohérences manifestes caractérisaient la différence entre le nombre de salariés déclaré par les sociétés sous-traitantes, inscrit dans les attestations de fourniture des déclarations sociales et paiement des cotisations correspondantes, avec le nombre d'employés inscrits aux registres du personnel et observés lors des visites inopinées réalisées. Cette observation concerne les sociétés Laura, Sinemode, Rubis, Cecile, Any Mode, Flora, Nina, Coton, Lila, Toto, Rosali-Tex, Mehvan, CetK Tex, Dem Mode et Bleu Mode. Le service fait en outre valoir que, s'agissant des sociétés Bleu Mode, CetK Tex, Mehvan, Toto, Lila, Coton, Any Mode, Laura, les masses salariales déclarées au titre des attestations de régularité sociale fournies auraient dû alerter la SAS Paris Première dès lors qu'elles étaient largement inférieures à 50% du montant des prestations facturées, ce qui constitue un minimum dans le secteur de la confection. Enfin, ces différentes observations étaient confortées par la circonstance que, ainsi que l'a déclaré la SAS Paris Première dans sa réponse au questionnaire adressé à l'administration fiscale le 25 juillet 2018, elle se rendait régulièrement dans les locaux de ses sous-traitants situés en région parisienne.

17. En premier lieu, la SAS Paris Première soutient que les anomalies relatives à la législation sociale relevées par le service sont sans incidence sur la taxe sur la valeur ajoutée et que le service ne saurait justifier la connaissance de sa participation à un schéma de fraude par une prétendue carence de vigilance à l'égard de ses sous-traitants. Il est vrai, ainsi qu'il a été dit au point 10, que l'administration fiscale ne peut exiger de manière générale de l'assujetti, d'une part, qu'il vérifie que l'émetteur de la facture correspondant aux services au titre desquels l'exercice du droit de déduction est demandé dispose de la qualité d'assujetti, qu'il disposait des biens en cause et qu'il a rempli ses obligations de déclaration et de paiement de la taxe, ou, d'autre part, qu'il dispose de documents à cet égard. Toutefois, il était loisible au service de considérer que les incohérences manifestes au sein des éléments dont disposait, au titre des contrôles effectués par la PLC Consultant, la SAS Paris Première, qui était tenue à une obligation de vérification des formalités mentionnées à l'article L. 8221-3 du code du travail, lesquelles incluent le respect de ses obligations déclaratives fiscales et sociales, participaient du faisceau d'indices permettant de soupçonner une méconnaissance, par un fournisseur de biens ou un prestataire de services, de ses obligations.

18. En deuxième lieu, l'absence de remise en cause de la réalité des prestations facturées par les dix-huit sociétés sous-traitantes est, en elle-même, sans incidence sur la connaissance qu'avait ou aurait dû avoir la SAS Paris Première de sa participation à une fraude. Au demeurant, le service n'a pas entendu remettre en cause la déductibilité des charges exposées par la société à ce titre.

19. En troisième lieu, si la société soutient que les prix facturés par les façonniers français sont très largement supérieurs aux prix facturés par les façonniers situés au Maroc ou en Tunisie, elle n'apporte en tout état de cause aucun élément de preuve au soutien de cette allégation en se prévalant d'un tableau dépourvu de mentions précises ou de justificatif.

20. En quatrième lieu, si la société soutient que le service n'apporte pas la preuve des liens entre les sociétés dont elle se prévaut, l'administration fiscale produit, dans le cadre des propositions de rectification en date des 19 décembre 2018 et 6 mai 2019, des listes extraites des registres des personnels.

21. En cinquième lieu, le faible montant facturé par certains des sous-traitants concernés est, en lui-même, sans incidence sur la connaissance d'un assujetti de sa participation à une opération impliquée dans une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée.

22. Il résulte de ce qui a été dit aux points 14 à 21 que le service doit être regardé comme ayant réuni, pour l'ensemble des dix-huit sociétés concernées, un faisceau d'indices permettant d'établir que la SAS Paris Première savait ou aurait dû savoir que, par l'acquisition des prestations de service en litige, elle participait à des opérations impliquées dans une fraude à la taxe sur la valeur ajoutée.

Quant aux diligences mises en œuvre par la société Paris Première pour prévenir le risque de participation à une fraude fiscale :

23. Il est constant que la SAS Paris Première faisait appel, au titre de la période en litige, à la société PLC Consultant pour procéder à des contrôles de ses sous-traitants. Toutefois, l'administration fiscale fait valoir que les moyens consacrés à ces contrôles par la SAS Paris Première, d'un montant de 1 654, 1 920 et 1 440 euros hors taxes respectivement au titre des exercices clos en 2015 à 2017, étaient très limités au regard des prestations facturées, s'élevant à environ un million d'euros par an. En outre, et alors qu'il ressort des termes du bon de commande produit en annexe des propositions de rectification que " le façonnier s'engage à fournir à l'entreprise a minima deux fois par an mais aussi à tout moment et sur simple demande de l'entreprise les attestations de régularité sociales et fiscales ", les documents effectivement obtenus dans le cadre des contrôles diligentés par la société PLC Consultant ne correspondaient aux exigences fixées, en particulier, par les dispositions du code du travail et, ainsi qu'il a été dit au point 16, lorsque des attestations portant sur les obligations sociales des entreprises ont été réunies, celles-ci étaient manifestement incohérentes avec les observations des visites inopinées réalisées.

24. En premier lieu, la SAS Paris Première se prévaut de quatre attestations de régularité fiscale obtenues s'agissant des entreprises Flora, Le Pelican, Rubis et Lila. Toutefois, quant à la société Flora, cette attestation datée du 2 septembre 2016, fausse selon le service, concernait une situation au 31 décembre 2015 alors que la société a été immatriculée en date du 24 mars 2016 avec commencement d'activité au 21 mars 2016. Quant à la société Le Pelican, l'attestation, fournie par la société requérante le 4 novembre 2020, datée du 2 février 2015 ne porte que sur l'enregistrement de la société au service des impôts des entreprises de Paris et est dépourvue de mention quant à la régularité fiscale de la société Le Pelican. Quant à la société Rubis, l'attestation, également fournie par courrier du 4 novembre 2020 et datée du 14 septembre 2015, est, selon le service, fausse. En outre, dès lors que les factures adressées par la société Rubis à la SAS Paris Première comprenaient la période du 20 octobre 2014 au 31 août 2015, cette attestation, portant sur le respect des obligations fiscales de la société à la date du 31 décembre 2014, ne revêtait qu'une portée restreinte. Quant à la société Lila, l'attestation fournie au service, en date du 26 janvier 2016, qui concernait une situation au 31 décembre 2015, alors que les prestations facturées à la SAS Paris Première par la société Lila concernaient la période du 20 octobre 2015 au 29 février 2016, revêtait, de même, une portée restreinte. Dans ces conditions, la SAS Paris Première ne peut être regardée comme ayant effectué les diligences qui pouvaient raisonnablement être attendues de sa part au vu des éléments exposés aux points précédents.

25. En deuxième lieu, la SAS Paris Première se prévaut de ce qu'elle a cessé ses relations commerciales avec certaines de ces sociétés. Toutefois, ainsi que le fait valoir le service s'agissant de la société Flora, cette cessation n'est intervenue qu'après injonction de l'URSSAF, dans un courrier remis en main propre le 13 septembre 2016, de cesser sans délai une situation d'exercice de travail dissimulé avec cette société, alors que celle-ci procédait de la reprise de la société Cecile et a elle-même été reprise notamment dans son personnel par la société Nina. En outre, ainsi que le fait valoir le service s'agissant de la société Laura, les incohérences dans les déclarations de la société pouvaient être observées dès le mois de juin 2014 et n'ont donné lieu qu'à alerte en date du 15 décembre 2014 et à une cessation des relations commerciales près d'une année plus tard, le 24 novembre 2015, après transfert de l'adresse de domiciliation de la société, désignation d'un nouveau gérant et réception d'un avis de vérification de la part de l'administration fiscale. De même, s'il résulte des termes de la proposition de rectification en date du 6 mai 2019 que la SAS Paris Première a cessé ses relations avec les sociétés Any Mode et Rosali Tex en date des 31 mai 2016 et 25 janvier 2017 par des courriers faisant référence à des " demandes incessantes ", la SAS Paris Première, qui a présenté au service comme justificatifs, s'agissant de la société Any Mode, une copie du registre du personnel et la copie d'un document intitulé " déclaration unifiée de cotisations sociales URSSAF " et, s'agissant de la société Rosali-Tex, deux attestations sur l'honneur contradictoires avec les mentions d'une copie de situation émise le 2 novembre 2016 sur le site de l'URSSAF ainsi que des copies de déclarations préalables à l'embauche obtenues du façonnier, ne justifie pas de ces précédentes demandes alors qu'une première visite inopinée étaient respectivement intervenues en date du 7 décembre 2015 et 20 septembre 2016.

26. Dans ces conditions, la SAS Paris Première ne peut être regardée comme ayant effectué les diligences qui pouvaient raisonnablement être attendues de sa part au vu des éléments exposés aux points précédents.

27. Il résulte de tout ce qui précède que c'est à bon droit, au regard des règles et principes énoncés aux points 9 à 11 du présent jugement, que l'administration a remis en cause le droit de la SAS Paris Première à déduire la taxe sur la valeur ajoutée au titre des factures délivrées par les fournisseurs mentionnés ci-dessus.

En ce qui concerne les pénalités :

28. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'État entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré (). "

29. Pour faire application de la majoration de 40% pour manquement délibéré, l'administration a relevé que la SAS Paris Première savait ou ne pouvait ignorer que ses sociétés sous-traitantes étaient, au moment où elles émettaient leurs factures, impliquées dans des fraudes à la taxe sur la valeur ajoutée. Il résulte de ce qui a été dit aux points qui précèdent que la société disposait d'indices qui auraient dû la conduire à effectuer des diligences appropriées. Par suite, l'absence de mise en œuvre ou la mise en œuvre tardive des diligences nécessaires, traduisant un manquement délibéré, justifie le bien-fondé de l'application de la pénalité prévue au a de l'article 1729 du code général des impôts aux rappels de taxe sur la valeur ajoutée en litige. La SAS Paris Première n'est dès lors pas fondée à en demander en décharge.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

30. Les dispositions de l'article L. 761-1 font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement de la somme que la SAS Paris Première demande à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SAS Paris Première est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée Paris Première et à l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France (division juridique).

Délibéré après l'audience du 3 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Rohmer, président,

Mme Dousset, première conseillère,

M. Lenoir, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 juillet 2024.

Le rapporteur,

A. LENOIR

Le président,

B. ROHMERLa greffière,

V. FLUET

La République mande et ordonne au ministre délégué auprès du ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, chargé des comptes publics, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision./1-3

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