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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2115096

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2115096

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2115096
TypeDécision
PublicationC
Formation3e Section - 1re Chambre
Avocat requérantNUNES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 juillet 2021, M. E... D..., représenté par Me Nunes, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision par laquelle le préfet de police a octroyé le concours de la force publique pour procéder à son expulsion du logement situé 6, allée des Eiders dans le 19ème arrondissement de Paris ;

2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 600 euros à verser à Me Nunes au titre de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- la décision attaquée est signée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée de vices de procédure ; elle n’a pas été prise à l’issue d’une procédure contradictoire ; le préfet de police n’a pas préalablement informé la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives (CCAPEX) ni recueilli son avis sur l’expulsion ; il n’est pas établi que l’huissier aurait transmis au préfet le commandement de quitter les lieux ; le préfet de police n’a pas vérifié, avant de prendre la décision litigieuse, que l’huissier de justice avait procédé à l’accomplissement des diligences prévues par l’article R. 153-1 alinéa 2 du code des procédures civiles d’exécution ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen de sa situation personnelle ;
- elle ne peut lui être opposée dès lors que la notification est irrégulière ;
- elle est entachée d’erreur de droit résultant de la méconnaissance des articles L. 345-2, L. 345-2-1 et L. 345-2-2 du code de l’action sociale et des familles et de violation des dispositions de l’article 16 du code civil ainsi que des stipulations des articles 3, 8 et 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et des articles 3 et 16 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant, eu égard à la précarité de sa situation, à son état de santé et à la présence à ses côtés de son enfant mineur ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 juillet 2024, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par M. D... ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 16 juillet 2024, la clôture de l’instruction a été fixée en dernier lieu au 2 septembre 2024 à 12 heures.

Le mémoire, présenté pour Mme B..., enregistré le 30 septembre 2024, postérieurement à la clôture de l’instruction, n’a pas été communiqué.

M. D... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 19 novembre 2021.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code des procédures civiles d’exécution ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Madé,
- et les conclusions de Mme Marcus, rapporteure publique.


Considérant ce qui suit :

1. M. D... était titulaire d’un bail locatif pour un appartement à usage d’habitation situé 6, allée des Eiders dans le 19ème arrondissement de Paris conclu avec Mme B..., propriétaire du logement. Par une ordonnance du 12 mars 2020, le juge des référés du tribunal judiciaire de Paris, après avoir constaté l’acquisition de la clause résolutoire du contrat de bail au 18 juin 2019, a ordonné l’expulsion de l’intéressé du logement, dans un délai de deux mois à compter de la date de délivrance d’un commandement d’avoir à quitter les lieux. Un commandement de quitter les lieux a été délivré à l’occupant le 17 novembre 2020 et, par une décision du 21 mai 2021, le concours de la force publique a été accordé par le préfet de police à compter du 1er juillet 2021. Par courrier du 22 juin 2021, M. D... a été informé de la mise en œuvre de la procédure d’expulsion. Par la présente requête, M. D..., qui a été effectivement expulsé du logement le 20 juillet 2021, doit être regardé comme demandant l’annulation de la décision d’octroi du concours de la force publique du 21 mai 2021.

Sur les conclusions aux fins d’annulation :

2. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par M. A... C..., directeur adjoint du cabinet du préfet de police, qui disposait d’une délégation à l’effet de signer au nom du préfet de police les autorisations de concours de la force publique en matière d’expulsions locatives, en vertu d’un arrêté n° 2021-00001 du 1er janvier 2021 publié au bulletin officiel de la ville de Paris du 8 janvier 2021. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, les décisions accordant le concours de la force publique, qui sont des mesures d’exécution d’une décision de justice, ne sont pas au nombre des décisions devant être motivées en application de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration ni, par voie de conséquence, être soumises au respect de la procédure contradictoire prévue à l’article L. 121-1 du même code ou du principe général des droits de la défense. Par suite, les moyens tirés du défaut de motivation et de la méconnaissance du principe du contradictoire sont inopérants et doivent être écartés.

4. En troisième lieu, aux termes de l’article L. 412-1 du code des procédures civiles d’expulsion : « Si l'expulsion porte sur un lieu habité par la personne expulsée ou par tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu qu'à l'expiration d'un délai de deux mois qui suit le commandement, sans préjudice des dispositions des articles L. 412-3 à L. 412-7 (...) ». L’article L. 412-5 du même code dispose que : « Dès le commandement d'avoir à libérer les locaux, l'huissier de justice chargé de l'exécution de la mesure d'expulsion en saisit le représentant de l'Etat dans le département afin que celui-ci en informe la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives prévue à l'article 7-2 de la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement, et qu'il informe le ménage locataire de la possibilité de saisir la commission de médiation en vue d'une demande de relogement au titre du droit au logement opposable. A défaut de saisine du représentant de l'Etat dans le département par l'huissier, le délai avant l'expiration duquel l'expulsion ne peut avoir lieu est suspendu. / La saisine du représentant de l'Etat dans le département par l'huissier et l'information de la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives par le représentant de l'Etat dans le département s'effectuent par voie électronique par l'intermédiaire du système d'information prévu au dernier alinéa du même article 7-2 ». Aux termes de l’article R. 153-1 de ce code : « Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. La réquisition contient une copie du dispositif du titre exécutoire. Elle est accompagnée d'un exposé des diligences auxquelles l'huissier de justice a procédé et des difficultés d'exécution. (…) ».

5. Il résulte des dispositions précitées que l’Etat ne peut légalement accorder le concours de la force publique que pour l’exécution d’une décision de justice ayant force exécutoire. Lorsqu’un jugement constatant l’inexécution par l’occupant d’un local des obligations résultant du bail suspend la clause résolutoire en prévoyant qu’elle reprendra effet de plein droit à défaut de paiement de certaines sommes à certaines dates et que l’occupant pourra alors être expulsé, le représentant de l’Etat saisi d’une demande de concours de la force publique doit s’assurer, au vu notamment des indications circonstanciées qu’il appartient à l’huissier de justice de lui fournir, que ce jugement est devenu exécutoire en tant qu’il autorise l’expulsion.

6. D’une part, M. D... ne peut utilement faire valoir que le préfet n’aurait pas recueilli l’avis de la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives avant d’octroyer le concours de la force publique. De même, si l’article L. 412-5 du code des procédures civiles d’exécution prévoit que l’huissier doit notifier le commandement de quitter les lieux au préfet pour que celui-ci en informe cette commission, cette information ne constitue pas une condition de régularité de la décision d’octroi de concours de la force publique. En tout état de cause, la commission a été informée, via le logiciel EXPLOC, de la notification du commandement de quitter les lieux. Ce moyen ne peut, par suite, qu’être écarté.

7. D’autre part, il ressort des pièces du dossier que le préfet de Paris a accusé réception, le 19 novembre 2020, de la copie du commandement de quitter les lieux qui lui a été transmise par l’huissier. Par suite, le moyen tiré du défaut de notification du commandement de quitter les lieux au préfet doit être écarté.

8. Enfin, le requérant soutient que le préfet de police a pris la décision attaquée sans avoir constaté que l’huissier qui l’a saisi avait préalablement accompli les diligences prévues par l’article R. 153-1 du code des procédures civiles d’exécution précité. Toutefois, il ressort des termes de l’ordonnance du 12 mars 2020 du juge des référés du tribunal judiciaire de Paris autorisant l’expulsion de l’intéressé que celle-ci avait force exécutoire. Or, en présence d’une décision de justice ayant force exécutoire, le préfet de police n’avait pas à s’assurer de l’accomplissement préalable de diligences par l’huissier de justice avant d’octroyer le concours de la force publique. Par suite, le moyen doit être écarté comme inopérant.

9. En quatrième lieu, le défaut de notification de la décision contestée à l’intéressé est sans incidence sur la légalité de cette décision. Par suite, ce moyen doit être écarté comme inopérant.

10. En cinquième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de police n’aurait pas examiné la situation personnelle de M. D... avant de prendre la décision contestée. Par suite, ce moyen doit être écarté.

11. En sixième lieu, toute décision de justice ayant force exécutoire peut donner lieu à une exécution forcée, la force publique devant, si elle est requise, prêter main forte à cette exécution. Toutefois, des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l’ordre public ou à la survenance de circonstances postérieures à la décision judiciaire statuant sur la demande d’expulsion ou sur la demande de délai pour quitter les lieux et telles que l’exécution de l’expulsion serait susceptible d’attenter à la dignité de la personne humaine, peuvent légalement justifier, sans qu’il soit porté atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, le refus de prêter le concours de la force publique. En cas d’octroi de la force publique il appartient au juge de rechercher si l’appréciation à laquelle s’est livrée l’administration sur la nature et l’ampleur des troubles à l’ordre public susceptibles d’être engendrés par sa décision ou sur les conséquences de l’expulsion des occupants compte tenu de la survenance de circonstances postérieures à la décision de justice l’ayant ordonné, ou ayant statué sur la demande de délai pour quitter les lieux, n’est pas entachée d’une erreur manifeste d’appréciation.

12. M. D... fait valoir qu’il est diabétique et souffre également d’une pathologie psychiatrique, qu’il suit un lourd traitement médical et que son état de santé s’est aggravé à la suite de la décision du juge judiciaire. Il indique à cet effet qu’il n’a pu comparaître devant le juge judiciaire compte tenu de son hospitalisation de janvier à juillet 2020, produit deux certificats médicaux datés de juillet 2021 ainsi qu’un compte rendu d’hospitalisation du 28 juillet 2020 et fait valoir qu’il s’est vu reconnaître la qualité de travailleur handicapé avec un taux d’incapacité compris entre 50 et 79 % par une décision de la maison départementale des personnes handicapées du 27 avril 2021. Par ailleurs, il soutient qu’il ne dispose d’aucune solution de relogement adaptée à son handicap et à ses ressources et qu’il a été reconnu prioritaire et devant être logé d’urgence par la commission de médiation du département de Paris du 5 novembre 2020 et déclaré recevable à la procédure de surendettement. Il indique enfin qu’il a un enfant mineur à charge et qu’en cas d’expulsion, son enfant se retrouverait également à la rue.

13. Toutefois, les éléments invoqués par le requérant ne constituent pas des circonstances impérieuses tenant à la sauvegarde de l’ordre public. Par ailleurs, M. D..., alors âgé de 51 ans, ne démontre pas que la fragilité de son état de santé, qui, au demeurant, préexistait à la décision judiciaire d’expulsion, serait telle que l’exécution de l’expulsion serait susceptible d’attenter à la dignité de sa personne. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que son enfant mineur se retrouverait à la rue en cas d’expulsion alors que l’intéressé a déclaré dans le cadre de son hospitalisation que ses deux enfants, dont l’un était mineur à la date de la décision contestée, vivaient chez leur mère dont il est séparé. De plus, il ressort des pièces du dossier que le requérant touche des indemnités journalières de 34,56 euros versées par la caisse primaire d’assurance maladie ainsi que l’allocation adulte handicapé. Par suite, les difficultés financières qu’ils allèguent ne sont pas de nature à établir que l’exécution de l’expulsion serait susceptible d’attenter à la dignité de sa personne. Enfin, la procédure visant l’octroi du concours de la force publique et celle relative à l’existence d’un droit au logement opposable constituent deux procédures distinctes tant dans leurs modalités de mise en œuvre que dans les principes qui les régissent. Il ne résulte d’aucune disposition législative ou réglementaire, ni d’aucun principe général du droit que le fait d’être reconnu prioritaire dans le cadre du droit au logement opposable ferait obstacle à ce que soit octroyé le concours de la force publique, ni que le préfet serait tenu de s’assurer du relogement effectif de l’intéressé, ou à tout le moins de son accueil dans une structure d’hébergement, avant d’accorder le concours de la force publique à son expulsion. Par suite, les circonstances que M. D... aurait été reconnu prioritaire et devant être relogé en urgence par une décision de la commission de médiation du département de Paris du 5 novembre 2020, postérieure à l’ordonnance du juge judiciaire, et qu’il n’aurait pas reçu de proposition de relogement, ne sont pas de nature à établir que l’exécution de la décision judiciaire d’expulsion serait susceptible de porter atteinte à la dignité de sa personne. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que M. D... a été relogé postérieurement à son expulsion. Il résulte de ce qui précède que le préfet de police n’a pas commis d’erreur manifeste d’appréciation en accordant le concours de la force publique en vue de procéder à l’expulsion de M. D....

14. En septième lieu, les moyens tirés de la méconnaissance de l’article 16 du code civil, protégeant la dignité de la personne humaine, et de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales interdisant les traitements inhumains et dégradants, ainsi que des articles 3-1 et 16 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 13.

15. En huitième lieu, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 8 et 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne sont pas assortis des précisions suffisantes permettant d’en apprécier le bien-fondé.

16. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 13, le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 345-2, L. 345-2 et L. 345-2-2 du code de l’action sociale et des familles doit être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la décision du préfet de police du 21 mai 2021 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles relatives à l’application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.



D E C I D E :



Article 1er : La requête de M. D... est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E... D... et au ministre de l’intérieur.

Copie en sera adressée au préfet de police et à Mme B....


Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Salzmann, présidente,
M. Marthinet, premier conseiller,
Mme Madé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.


La rapporteure,




C. MADÉ





La présidente,




M. SALZMANNLe greffier,




Y. FADEL


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.


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