mercredi 31 janvier 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2115933 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 1re Section - 3e Chambre |
| Avocat requérant | KRIEF |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 juillet 2021 et le 15 avril 2022, M. A C, représenté par Me Krief, demande au tribunal :
1°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prestations sociales auxquelles il a été assujetti au titre de l'année 2014 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
-la somme de 3 085 951 euros perçue par la société Chatou-Mermoz 10 ne constitue pas une subvention mais provient de trois prêts bancaires du 23 mai 2014 consentis à la société MMGS par la banque BESV pour le refinancement de l'acquisition de trois biens immobiliers puis virés à la société Chatou-Mermoz 10 ;
-la société Chatou-Mermoz 10 était autorisée en application de l'article L. 312-2 du code monétaire et financier à recevoir des avances en compte courant de la société MMGS qui détient 6 % de son capital ;
-la société Chatou-Mermoz 10 reste tenue de rembourser la somme en litige ;
-les bénéfices de la société Chatou-Mermoz 10 reconstitués par l'administration ne lui ont pas été distribués ;
-la somme de 2,1 millions d'euros n'a pas été désinvestie puisqu'elle figurait au crédit du compte que la société Chatou-Mermoz 10 a ouvert à la banque Leumi ;
-la somme de 248 915,90 euros figurait au crédit du compte que la société a ouvert à la Caisse d'Epargne et ne peut être regardée comme un revenu distribué dont il aurait eu la disposition ;
-la société a réalisé un investissement au Brésil au travers de la société Minas Gemas Mineracao à laquelle elle a viré 600 000 euros en trois fois et la somme en litige n'a pas été désinvestie puisqu'elle a eu pour contrepartie une créance en compte courant d'associé de valeur égale ;
-la présomption de distribution ne s'applique pas aux bénéfices qui sont demeurés investis dans la société ;
-c'est à tort que l'administration a appliqué la majoration de 40 % pour manquement délibéré.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 21 janvier et 6 juillet 2022, l'administrateur général des finances publiques chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu'aucun moyen de la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
-le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
-le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
-le rapport de Mme Dousset,
-les conclusions de M. Guiader, rapporteur public,
-et les observations de Me Krief, représentant M. C.
Considérant ce qui suit :
1. La société Chatou-Mermoz 10, qui avait pour objet social la construction d'immeubles, de maisons individuelles, la rénovation de tous biens immobiliers, l'achat de terrains, leur aménagement, leur division, la gestion et l'administration de tout biens immobiliers et généralement toutes opérations industrielles commerciales ou financières, mobilières et immobilières pouvant se rattacher directement ou indirectement à l'objet social et susceptibles d'en favoriser l'exploitation ou le développement, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er janvier 2013 au 31 décembre 2015. Par des propositions de rectification des 26 décembre 2016 et 22 décembre 2017, le service lui a notamment notifié des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés. Par ailleurs, l'administration a procédé à un contrôle sur pièces des déclarations de M. C, associé et gérant de la société Chatou-Mermoz 10, au titre des années 2013 et 2014 et lui a notifié, par des propositions de rectification des 20 décembre 2016 et 22 décembre 2017, des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux et la contribution sur les hauts revenus. M. C demande la décharge, en droits et pénalités, des redressements concernant des sommes d'un montant total de 3 085 951 euros versées en 2014 par la société MMGS à la société Chatou-Mermoz 10.
Sur le bien-fondé des impositions :
En ce qui concerne la nature des sommes versées par la société MMGS à la société Chatou-Mermoz 10 :
2. Aux termes de l'article 38 du code général des impôts : " 1. Sous réserve des dispositions des articles 33 ter, 40 à 43 bis et 151 sexies, le bénéfice imposable est le bénéfice net, déterminé d'après les résultats d'ensemble des opérations de toute nature effectuées par les entreprises, y compris notamment les cessions d'éléments quelconques de l'actif, soit en cours, soit en fin d'exploitation. () ".
3. Lors de la vérification de comptabilité de la société Chatou-Mermoz 10, le service a constaté que cette dernière avait reçu, au cours de l'année 2014, de la société MMGS, qui détient 6 % de ses parts et dont M. C est également gérant, des virements d'un montant total, après remboursement, de 3 085 950,81 euros. Il a estimé, en l'absence de production par la société requérante, mais également par la société MMGS, qui a aussi fait l'objet d'un contrôle, d'une comptabilité retraçant ces mouvements de fonds, et de tout élément permettant de justifier la nature, l'origine et les raisons de ces virements, et en particulier d'une convention de trésorerie, que ces sommes constituaient des subventions devant être rattachées aux résultats imposables de l'année au cours de laquelle elles ont été acquises, en application de l'article 38 du code général des impôts.
4. M. C soutient que les sommes en litige constituent des avances en compte courant d'associé, et donc une dette de la société Chatou-Mermoz 10 envers la société MMGS, et non un produit imposable. Il précise que ces sommes correspondent à trois prêts bancaires de 500 000, 1 500 000 et 2 200 000 euros souscrits par la société MMGS le 23 mai 2014 auprès de la Banque Esperito Santo et de la Vénétie et qu'ils ne proviennent donc pas des disponibilités ou des réserves de la société MMGS puisqu'elle devra les rembourser. M. C produit les contrats de prêts correspondants mais ne précise pas, alors que ces contrats stipulent que les prêts ont pour destination le refinancement de l'acquisition de biens immobiliers situés à Paris et Aubervilliers, pour quel motif les fonds en question ont été reversés à la société Chatou-Mermoz 10. En outre, le service a constaté que cette dernière n'avait remboursé que 7 % des avances accordées sur une période de deux ans, alors que les prêts ont été consentis par la banque Esperito Santo et de la Vénétie pour une durée de deux ans. Il a également relevé que la société Chatou-Mermoz 10, dont l'objet social était la construction et la rénovation de biens immobiliers et leur gestion, ne possédait qu'un bien immobilier qui n'était pas loué et qu'elle n'avait engagé aucun investissement dans son secteur d'activité ni aucune charge de rénovation et qu'elle avait viré la majorité des fonds à l'étranger, soit 2,1 millions d'euros sur un compte ouvert au nom de la société en Israël et 600 000 euros sur un compte au Brésil ouvert au nom de " Minas Gema ".
5. Si M. C se prévaut du fait que la société MMGS était en droit, en tant qu'actionnaire de la société Chatou-Mermoz 10, d'accorder à cette dernière des avances en compte courant d'associé et qu'elle n'a jamais eu l'intention d'abandonner cette créance, il ne produit aucun document permettant de justifier que les sommes en litige constituaient effectivement des avances et en particulier aucune convention de compte courant d'associé. En outre, M. C soutient que les sommes en litige ont bien été inscrites au crédit du compte courant d'associé de la société MMGS dans la comptabilité que la société Chatou-Mermoz 10 a reconstituée suite à son placement en liquidation judiciaire aux termes d'un jugement rendu le 26 juin 2019 par le tribunal de commerce de Paris. Toutefois, cette comptabilité, reconstituée postérieurement aux opérations de contrôle et, au surplus, non appuyée de pièces justificatives suffisantes, ne saurait tenir lieu de comptabilisation régulière au sens de l'article 39 du code général des impôts. Dans ces conditions, c'est à bon droit que l'administration a estimé que les sommes en litige constituaient des subventions ayant un caractère financier et acquis.
En ce qui concerne les revenus distribués :
6. Aux termes de l'article 109 du code général des impôts : " 1. Sont considérés comme revenus distribués : / 1° Tous les bénéfices ou produits qui ne sont pas mis en réserve ou incorporés au capital ; () ". En cas de refus des propositions de rectification par le contribuable qu'elle entend imposer comme bénéficiaire de sommes regardées comme distribuées, il incombe à l'administration d'apporter la preuve que celui-ci en a effectivement disposé. Toutefois, le contribuable qui, disposant seul des pouvoirs les plus étendus au sein de la société, est en mesure d'user sans contrôle de ses biens comme de biens qui lui sont propres et doit ainsi être regardé comme le seul maître de l'affaire, est présumé avoir appréhendé les distributions effectuées par la société qu'il contrôle.
7. Le service a estimé que la somme de 3 085 950,81 euros versée par la société MMGS à la société la société Chatou-Mermoz 10 devait être regardée comme des revenus distribués à M. C, seul maître de l'affaire, et l'a taxée entre ses mains sur le fondement de l'article 109 du code général des impôts. Pour retenir que M. C était le seul maître de l'affaire, le service s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé avait la qualité de gérant de la société Chatou-Mermoz 10, comme le précisent les statuts déposés le 3 octobre 2013, qu'il possédait sur la période vérifiée 94 % de ses parts sociales et qu'il détenait seul la signature sur les comptes ouverts par la société auprès de la Caisse d'Epargne et de la banque Espirito Santo et de la Venetie (BESV). En outre, l'administration souligne que le requérant s'est présenté au vérificateur en qualité de gérant. M. C ne conteste pas sa qualité de maître de l'affaire mais soutient qu'il n'a pas disposé des sommes en litige.
8. Il est constant que la société Chatou-Mermoz 10 a versé une somme de 2 100 000 euros sur un compte ouvert à son nom par M. C auprès de la banque Leumi en Israël. Le requérant soutient que ce virement a été opéré en vue de la réalisation par la société d'un projet immobilier en Israël, ainsi que cela a été prévu par une résolution de l'assemblée générale du 2 juillet 2013, qui indique que ce virement est opéré " afin de permettre une réactivité dans le cadre d'opérations d'investissements sur le marché immobilier israélien ". Toutefois, il n'apporte aucune précision concrète sur un projet immobilier auquel la société aurait effectivement participé mais précise que cette somme a été donnée en garantie par la société Chatou-Mermoz 10 à la banque Leumi afin d'obtenir un prêt d'un montant de 650 000 euros et une garantie à première demande de 1,5 million d'euros visant elle-même à garantir à un prêt que la société Discount Bank a consenti à la société Yuval Bnia dans laquelle la société Chatou-Mermoz 10 aurait pris une participation. Toutefois, les seules pièces produites ne sauraient suffire à établir l'existence d'un prêt de 650 000 euros et la participation de la société Chatou-Mermoz 10 à ce montage financier sur lequel aucune autre précision n'est apportée. Enfin, la circonstance que la somme de 2,1 millions d'euros aurait été séquestrée par la banque Leumi à titre de garantie, à la supposer établie, ne fait pas obstacle à ce qu'elle puisse être regardée comme un revenu distribué au profit de M. C.
9. En outre, en ce qui concerne la somme de 248 915,90 euros figurant sur le compte ouvert à la Caisse d'Epargne au nom de la société Chatou-Mermoz 10, M. C soutient que cette somme ne pouvait être regardée comme lui ayant été distribuée dès lors qu'elle figurait toujours sur le compte à la clôture de l'exercice. Toutefois, alors qu'il avait, en tant que maître de l'affaire, la libre disposition de ce compte, cette circonstance ne saurait faire obstacle à ce que la somme en cause soit regardée comme un revenu distribué entre ses mains.
10. Enfin, M. C soutient que la société Chatou-Mermoz 10 et lui-même ont respectivement acquis, par un contrat du 27 août 2014, 10 000 parts et 29 000 parts de la société Minas Gema Mineracao, qui exploite une mine de pierres précieuses au Brésil, auprès de M. B et que la société avait déjà avancé à la date de la conclusion du contrat la somme de 600 000 euros en trois versements opérés le 16 juin 2014, le 13 août 2014 et le 21 août 2014. Toutefois, la seule production du contrat du 27 août 2014, au demeurant non traduit en français, ne saurait suffire à démontrer que les sommes en cause auraient été versées par la société dans le cadre de ce projet à son seul profit alors, au demeurant, que ce projet était sans rapport avec son objet social et qu'elle ne possédait que 10 000 parts de la société brésilienne. Enfin, ainsi qu'il a été dit M. C ne peut se prévaloir de ce que la somme de 600 000 euros a été inscrite à l'actif du bilan de la société au titre de l'exercice clos le 31 décembre 2014 dès lors que cette comptabilité, établie postérieurement aux opérations de contrôle et non assortie de justificatifs est dépourvue de valeur probante.
11. Il résulte de ce qui précède que M. C, qui ne peut être regardé comme renversant la présomption d'appréhension des sommes distribuées par la société Chatou-Mermoz 10 en sa qualité de maître de l'affaire, n'est pas fondé à demander la décharge des impositions en litige.
Sur les pénalités :
12. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré ; () ". Il résulte des dispositions de l'article L. 195 A du livre des procédures fiscales et du principe de présomption d'innocence prévu notamment au 2 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales que la charge de la preuve du bien-fondé de l'application des majorations pour manquement délibéré repose sur l'administration.
13. Pour justifier l'application des pénalités pour manquement délibéré, l'administration fait valoir que M. C était maître de l'affaire et qu'il ne pouvait ignorer que les sommes en cause, dont le montant était particulièrement élevé puisqu'atteignant plus de 3 millions d'euros, avaient été soustraites à l'impôt. Dans ces conditions, l'administration doit être regardée comme apportant la preuve du manquement délibéré de M. C à ses obligations fiscales et, par suite, du bien-fondé de l'application de la majoration de 40 % prévue à l'article 1729 du code général des impôts.
Sur les frais liés au litige :
14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par M. C au titre de frais exposés par lui et non compris dans les dépens.
D E C I D E
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à l'administrateur général des finances publiques chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France.
Délibéré après l'audience du 18 janvier 2024, à laquelle siégeaient :
M. Rohmer, président,
Mme Dousset, première conseillère,
M. Lenoir, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 janvier 2024.
La rapporteure,
A. DOUSSET
Le président,
B. ROHMER
La greffière,
S. CAILLIEU-HELAIEM
La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2/1-3
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2317492
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