mercredi 5 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2116210 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 1re Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | BALDO |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 juillet 2021, M. A B et Mme C B, représentés par Me Baldo, demandent au tribunal :
1°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires à l'impôt sur le revenu et des cotisations sociales auxquels ils ont été assujettis au titre de l'année 2013 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 7 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;
Ils soutiennent que :
- le report d'imposition est de droit dès lors que le montant de la soulte n'excède pas 10% de la valeur nominale des titres reçus ;
- le caractère abusif ou non du recours au mécanisme de la soulte ne peut pas être apprécié indépendament de l'opération d'apport dans son ensemble ;
- à titre subsidiaire,
- l'apport de parts dans la nouvelle société Sillage entraîne une perte de pouvoir et de liquidité qui constitue à elle seule une véritable contrepartie à la soulte et, par suite, une prestation convenue à titre contraignant venant en complément à l'attribution de titres de la société Aprévia en rémunération de laquelle une soulte, dont le montant est librement négocié entre les parties, peut être versée ;
- l'intérêt économique de la société au détriment des associés constitue à lui seul une véritable contrepartie à la soulte ;
- si l'acte d'apport n'avait pas été passé, ils n'auraient supporté aucune charge fiscale au titre de l'imposition des plus-values ;
- l'intérêt de retard est contesté en ce qu'il constitue l'accessoire des redressements proposés ;
- les pénalités de 80% sont contestées au regard des éléments apportés au débat ; à titre subsidiaire, la pénalité de 80% doit être ramenée à 0 en l'absence de clarté des textes qui pouvait laisser légitimement penser que l'apport avec soulte était envisageable.
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 novembre 2021, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. et Mme B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Portes,
- et les conclusions de Mme Belle, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. B et Mme B sont associés de la société civile Sillage. M. B a apporté à cette société, le 27 septembre 2013, 1 215 parts de la société par action Aprevia et a reçu en contrepartie 1 956 000 nouvelles parts de la société Sillage d'une valeur nominale d'un euro ainsi qu'une soulte de 195 563 euros. Le même jour, Mme B a apporté à la même société 1 185 parts de la société Aprevia et a reçu en contrepartie 1 956 000 nouvelles parts de la société Sillage et une soulte de 142 437 euros. Les soultes ont été inscrites au crédit des comptes courants d'associés des requérants dans les écritures de la société Sillage. Ces soultes étant d'un montant inférieur à 10% de la valeur nominale des titres reçus en rémunération des apports qu'ils ont consentis, M. et Mme B ont estimé pouvoir placer les plus-values réalisées à l'occasion de ces apports, y compris les sommes correspondant aux soultes, sous le régime du report d'imposition prévu par l'article 150-0 B ter du code général des impôts. L'administration a toutefois estimé que la rémunération partielle des apports au moyen de soultes était constitutive, en l'espèce, d'un abus de droit et a soumis, en conséquence, au titre de l'année 2013, les sommes correspondantes à l'impôt sur le revenu en tant que plus-values imposables au sens de l'article 150-0 A du code général des impôts. Les rehaussements assortis des intérêts de retard et d'une majoration de 80% pour abus de droit ont été notifiés aux intéressés par une proposition de rectification en date du 8 décembre 2016. Les requérants ont contesté ces rehaussements par une réclamation qui a été rejetée par une décision en date du 10 juin 2021. Par la présente requête, M. et Mme B demandent au Tribunal de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires à l'impôt sur le revenu et des cotisations sociales auxquels ils ont été assujettis au titre de l'année 2013.
Sur le bien-fondé de l'imposition :
2. Aux termes de l'article L. 64 du livre des procédures fiscales, dans sa rédaction issue du I de l'article 35 de la loi du 30 décembre 2008 de finances rectificative pour 2008 : " Afin d'en restituer le véritable caractère, l'administration est en droit d'écarter, comme ne lui étant pas opposables, les actes constitutifs d'un abus de droit, soit que ces actes ont un caractère fictif, soit que, recherchant le bénéfice d'une application littérale des textes ou de décisions à l'encontre des objectifs poursuivis par leurs auteurs, ils n'ont pu être inspirés par aucun autre motif que celui d'éluder ou d'atténuer les charges fiscales que l'intéressé, si ces actes n'avaient pas été passés ou réalisés, aurait normalement supportées eu égard à sa situation ou à ses activités réelles. / En cas de désaccord sur les rectifications notifiées sur le fondement du présent article, le litige est soumis, à la demande du contribuable, à l'avis du comité de l'abus de droit fiscal. L'administration peut également soumettre le litige à l'avis du comité. / Si l'administration ne s'est pas conformée à l'avis du comité, elle doit apporter la preuve du bien-fondé de la rectification. / Les avis rendus font l'objet d'un rapport annuel qui est rendu public ". Il résulte de ces dispositions que, lorsque l'administration use des pouvoirs que lui confère ce texte dans des conditions telles que la charge de la preuve lui incombe, elle est fondée à écarter comme ne lui étant pas opposables certains actes passés par le contribuable dès lors qu'elle établit que ces actes ont un caractère fictif, ou bien, à défaut, recherchent le bénéfice d'une application littérale des textes à l'encontre des objectifs poursuivis par leurs auteurs et n'ont pu être inspirés par aucun motif autre que celui d'éluder ou d'atténuer les charges fiscales que l'intéressé, s'il n'avait pas passé ces actes, aurait normalement supportées eu égard à sa situation et à ses activités réelles. L'administration fiscale apporte cette preuve par la production de tous éléments suffisamment précis attestant du caractère fictif des actes en cause ou de l'intention du contribuable d'éluder ou d'atténuer ses charges fiscales normales. Dans l'hypothèse où l'administration s'acquitte de cette obligation, il incombe ensuite au contribuable, s'il s'y croit fondé, d'apporter la preuve de la réalité des actes contestés ou de ce que l'opération litigieuse est justifiée par un motif autre que celui d'éluder ou d'atténuer ses charges fiscales normales.
3. Aux termes du I de l'article 150-0 B ter du code général des impôts, dans sa rédaction issue du B du I de l'article 18 de la loi du 29 décembre 2012 de finances rectificative pour 2012 : " L'imposition de la plus-value réalisée, directement ou par personne interposée, dans le cadre d'un apport de valeurs mobilières, de droits sociaux, de titres ou de droits s'y rapportant tels que définis à l'article 150-0 A à une société soumise à l'impôt sur les sociétés ou à un impôt équivalent est reportée si les conditions prévues au III du présent article sont remplies. Le contribuable mentionne le montant de la plus-value dans la déclaration prévue à l'article 170. Les apports avec soulte demeurent soumis à l'article 150-0 A lorsque le montant de la soulte reçue excède 10 % de la valeur nominale des titres reçus. () ".
4. En instituant un mécanisme de report d'imposition, le législateur a entendu favoriser les restructurations d'entreprises susceptibles d'intervenir par échange de titres en évitant que l'imposition immédiate de la plus-value constatée à l'occasion d'une telle opération, alors que le contribuable ne dispose pas des liquidités lui permettant d'acquitter cet impôt, fasse obstacle à sa réalisation. Si, dans la version du texte applicable au litige, le report d'imposition bénéficie à la totalité de la plus-value résultant d'une opération d'apport avec soulte lorsque le montant de celle-ci n'excède pas 10 % de la valeur nominale des titres reçus en rémunération de l'apport, le but ainsi poursuivi par le législateur n'est pas respecté si la stipulation d'une soulte au profit de l'apporteur en complément de l'attribution de titres de la société bénéficiaire de l'apport n'a aucune autre finalité que de permettre à celui-ci d'appréhender, en franchise immédiate d'impôt, des liquidités détenues par cette société ou par celle dont les titres sont apportés. Dans ce cas, l'administration est fondée, sur le fondement de l'article L. 64 du livre des procédures fiscales, à considérer qu'en stipulant l'octroi de cette soulte, les parties à l'opération d'apport ont recherché le bénéfice d'une application littérale des dispositions de l'article 150-0 B ter du code général des impôts à l'encontre des objectifs poursuivis par le législateur, dans le seul but d'éluder ou d'atténuer les charges fiscales que l'apporteur aurait normalement supportées.
5. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit au point précédent que, contrairement aux allégations des requérants, l'administration peut être fondée à relever le caractère abusif du versement d'une soulte alors même que les opérations d'apport ne sont pas elles-mêmes constitutives d'abus de droit. En outre, contrairement à ce que soutiennent les requérants, l'administration n'a pas considéré que l'apport de titre en lui-même était constitutif d'un abus de droit.
6. En deuxième lieu, si la création de la société Sillage avait pour objet d'assurer l'égalité de vote entre les époux B et a eu pour conséquence la perte de pouvoir de chacun d'eux au sein de la société Aprevia, la perte de liquidités de la part de M. B au profit de Mme B et aurait permis le développement de la capacité d'emprunt au sein de la société Aprevia, ces circonstances ont été librement consenties par les requérants et ont déterminé la création de la société Sillage. Elles ne peuvent donc pas faire regarder les soultes litigieuses comme la contrepartie de prestations convenues à titre contraignant. En outre, les requérants n'apportent pas la preuve qu'elles auraient pour origine l'intérêt économique de la société Sillage.
7. En dernier lieu, les requérants font valoir, en se fondant sur une décision du Conseil d'Etat en date du 23 juillet 2012, que l'opération litigieuse ne saurait être regardée comme leur ayant permis d'éluder ou d'atténuer leurs charges fiscales normales dès lors que, en l'absence d'une telle opération, ils n'auraient supporté, au titre de l'année 2013, aucune charge fiscale au titre des plus-values. Cependant, les requérants ne peuvent utilement se prévaloir de cette décision qui a pour objet l'application des dispositions de l'article 238 quaterdecies du code général des impôts.
8. Il résulte de tout ce qui précède que l'administration doit être regardée comme établissant que le versement des soultes litigieuses poursuit un but exclusivement fiscal en recherchant le bénéfice d'une application littérale de l'article 150 0 B ter du CGI contraire à l'intention du législateur et est ainsi constitutif d'un abus de droit.
Sur les cotisations sociales :
9. Le moyen tendant à la décharge des cotisations sociales par voie de conséquence de la décharge des cotisations supplémentaires mises à la charge des requérants doit être rejeté pour les raisons énoncées précédemment.
Sur les intérêts de retard :
10. Le moyen tendant à la décharge des intérêts de retard par voie de conséquence de la décharge des cotisations supplémentaires mises à la charge des requérants doit être rejeté pour les raisons énoncées précédemment.
Sur les pénalités :
11. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : (). b. 80 % en cas d'abus de droit au sens de l'article L. 64 du livre des procédures fiscales ; elle est ramenée à 40 % lorsqu'il n'est pas établi que le contribuable a eu l'initiative principale du ou des actes constitutifs de l'abus de droit ou en a été le principal bénéficiaire. () ".
12. En premier lieu, le moyen tendant à la décharge de la pénalité de 80% pour abus de droit par voie de conséquence de la décharge des cotisations supplémentaires mises à la charge des requérants doit être rejeté pour les raisons énoncées aux points 5 à 7.
13. En second lieu, lorsque les éléments invoqués par l'administration permettent de regarder comme établie l'existence d'un abus de droit au sens de l'article L. 64 du livre des procédures fiscales mais ne permettent pas de justifier l'application de la majoration pour abus de droit au taux de 80 % prévue par le b de l'article 1729 du code général des impôts, il appartient au juge, alors même qu'il n'aurait pas été saisi d'une demande en ce sens, d'appliquer la majoration pour abus de droit au taux de 40 % et de substituer ce taux à l'autre en ne prononçant, en conséquence, que la décharge partielle de la pénalité contestée.
14. D'une part, les requérants ne sont pas fondés à faire valoir l'absence de clarté des textes régissant l'imposition de la plus-value d'un apport de titres avec soulte dès lors qu'il résulte des termes mêmes des dispositions législatives ainsi que des débats parlementaires que le régime de report d'imposition prévu par le I de l'article 150-0 B ter du code général des impôts ne pouvait avoir ni pour objet ni pour effet de permettre d'appréhender, en franchise immédiate d'impôt, des liquidités détenues par la société dont les titres sont apportés ainsi qu'il a été dit au point 4. D'autre part, il résulte de l'instruction que M. et Mme B sont à l'initiative de l'apport des titres de la société Aprevia à la société Sillage qu'ils ont eux-mêmes fondée. Ils ont librement déterminé le nombre de titres apportés, leur valeur ainsi que le montant de la soulte. Ils sont les bénéficiaires des deux soultes versées sur leurs comptes courants d'associés et prélevées dans l'année suivant leur versement sur les comptes. L'administration justifie dès lors de l'application de la majoration de 80 % sur le fondement des dispositions précitées du b. de l'article 1729 du code général des impôts
15. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme B ne sont pas fondés à demander la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles ils ont été assujettis au titre de l'année 2013, ainsi que des pénalités correspondantes.
Sur les frais liés au litige :
16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise, à ce titre, à la charge de l'État qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. et Mme B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Mme C B et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.
Délibéré après l'audience du 22 mai 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Vidal, présidente,
Mme Portes, première conseillère,
Mme Grossholz, première conseillère ,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2024.
La rapporteure,
C. PORTES
La présidente,
S. VIDALLa greffière,
S. RUBIRALTA
La République mande et ordonne au ministre délégué auprès du ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique de la France, chargé des Comptes publics, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2/1-1
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2503570
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de M. A... visant à annuler le refus de renouvellement de sa carte de résident. La juridiction a estimé que le préfet de police de Paris, en se fondant sur une condamnation pénale, n'avait pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en considérant que l'intéressé constituait une menace pour l'ordre public. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment l'article L. 432-4, et a examiné le respect de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.
01/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2424420
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la demande de décharge de cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu pour les années 2015 et 2016. Le requérant contestait la régularité de la proposition de rectification, notamment son caractère suffisamment motivé et son aptitude à interrompre le délai de reprise. Le tribunal a jugé que la proposition, notifiée après l'ouverture d'une procédure de retrait d'agrément, était régulière et a valablement interrompu le délai de reprise, conformément aux articles L. 57 du livre des procédures fiscales et 1649 nonies A du code général des impôts.
01/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2517132
Le Tribunal Administratif de Paris a annulé l'arrêté du préfet de police du 17 juin 2025 ordonnant l'éloignement de M. A..., un ressortissant algérien. La juridiction a retenu que l'administration n'avait pas procédé à un examen sérieux de la situation familiale du requérant, notamment de ses liens avec sa fille née en France, ce qui constitue une erreur de droit. Le tribunal a enjoint au préfet de délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer la situation dans un délai de trois mois, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2416373
Le Tribunal Administratif de Paris a été saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre une décision implicite de refus de titre de séjour. Le requérant, un ressortissant malien, contestait ce refus intervenu sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers. Le tribunal a annulé la décision implicite pour défaut de motivation, l'administration n'ayant pas répondu à la demande de communication des motifs formulée sur le fondement de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration. Il a enjoint au préfet de réexaminer la demande dans un délai d'un mois.
01/04/2026