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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2124465

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2124465

jeudi 30 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2124465
TypeDécision
PublicationC
Formation4e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET BINSARD MARTINE ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 16 novembre et 17 décembre 2021 et le 28 juillet 2022, M. A C et M. B E, représentés par Me Martine, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 septembre 2021 par lequel le ministre de l'économie, des finances et de la relance et le ministre de l'intérieur ont prononcé, pour une durée de six mois, le gel des fonds et ressources économiques qui appartiennent, sont possédés, détenus ou contrôlés par l'association " Nawa centre d'études orientales ", par M. C et par M. E ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- l'arrêté est entaché de plusieurs erreurs de droit tirées de la méconnaissance de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier, des stipulations de l'article 1er du protocole additionnel n°1 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de celles de l'article 10 de la même convention ;

- l'arrêté est entaché d'erreur dans la matérialité des faits, d'erreur de qualification juridique des faits et d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 juin 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C et M. E ne sont pas fondés.

Par un mémoire distinct, enregistré le 16 juin 2022, non soumis au contradictoire en application des dispositions de l'article R. 412-2-1 du code de justice administrative, le ministre de l'intérieur soutient que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte n'est pas fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et son protocole additionnel n° 1 ;

- le règlement (CE) n° 2580/2001 du Conseil du 27 décembre 2001 ;

- la position commune 2001/931/PESC du Conseil du 27 décembre 2001 ;

- le code monétaire et financier ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Blusseau, conseiller,

- les conclusions de M. Grandillon, rapporteur public,

- et les observations de Me Partouche, avocat de M. C et E.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 16 septembre 2021, le ministre de l'économie, des finances et de la relance et le ministre de l'intérieur ont procédé pour une durée de six mois aux gels des fonds et ressources économiques qui appartiennent, sont possédés, détenus ou contrôlés par " Nawa Centre d'études orientales et de traduction " et des fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par M. C et par M. E. M. C et M. E demandent au tribunal l'annulation de cet arrêté.

2. Aux termes de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier : " Le ministre chargé de l'économie et le ministre de l'intérieur peuvent décider, conjointement, pour une durée de six mois, renouvelable, le gel des fonds et ressources économiques : / 1° Qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par des personnes physiques ou morales, ou toute autre entité qui commettent, tentent de commettre, facilitent ou financent des actes de terrorisme, y incitent ou y participent () ".

3. En premier lieu, il ressort des pièces produites en défense, par un mémoire distinct présenté en application des articles L. 773-9 et R. 412-2-1 du code de justice administrative, que le signataire de la décision attaquée, agent du ministère de l'intérieur, détient une délégation de signature à l'effet de signer, notamment, les mesures de gel d'avoirs. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, une note des services de renseignement soumise au contradictoire constitue un moyen de preuve admissible devant le juge administratif à la condition, notamment, qu'une telle note fasse état de faits suffisamment précis et circonstanciés.

5. D'une part, il ressort des pièces du dossier, en particulier des captures d'écran et des notes des services de renseignements qui sont suffisamment précises et circonstanciées, que M. C et M. E sont respectivement président et vice-président de l'association " Nawa centre d'études orientales et de traduction ", que les ouvrages édités par cette association reproduisent sur leur tranche des symboles d'allégeance à des organisations terroristes eu égard à l'utilisation de marqueurs esthétiques spécifiques aux groupes terroristes, diffusent de manière visible ces tranches sur les réseaux sociaux et que cette association a diffusé une vidéo comprenant la photographie d'un livre, traduit par M. E puis publié par l'association en 2015, légitimant les actions du djihad. En outre, cette association a été dissoute administrativement par un décret devenu définitif du président de la République du 30 septembre 2021 au motif qu'elle et ses dirigeants se livrent à des agissements en vue de provoquer des actes de terrorisme compte tenu de son activité de traduction, de diffusion et de promotion d'ouvrages incitant au djihad armé et qu'ils entretiennent des relations étroites avec des associations appartenant à la mouvance islamiste radicale ayant été dissoutes administrativement pour les mêmes motifs.

6. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. C a écrit et publié en 2016 un ouvrage faisant l'apologie du djihad et des actes terroristes perpétrés en Occident. De même, il a commenté et traduit des ouvrages qui partagent cette idéologie et rédigé des articles et publications sur les réseaux sociaux présentant le djihad comme une composante essentielle de la religion musulmane et minimisant les actes des organisations terroristes. Ces pièces permettent également d'établir qu'il a mené un entretien vidéo avec un chef de guerre extrémiste religieux au cours duquel il a avalisé ses propos belliqueux et porteur de haine envers la France et que cet entretien a généré un commentaire apologétique envers le djihad sur le site de l'association que les responsables de l'association ont maintenu sans chercher à le modérer. Ainsi, il ressort des pièces du dossier que M. C affiche publiquement son soutien et son admiration à des organisations terroristes.

7. S'agissant de M. E, il ressort des pièces du dossier qu'il a exercé une influence idéologique au sein de l'association visée au point 5 dont les avoirs ont été gelés en raison de sa légitimation du recours au terrorisme et qu'au cours d'un entretien avec les services de police, il a affirmé que le djihad est salutaire pour la cause de l'islam. Il en ressort également qu'il a traduit l'ouvrage d'un auteur islamiste pro djihadiste, afin qu'il soit publié par l'association " Nawa Centre d'études orientales et de traduction " et qu'il l'a commenté en faisant l'éloge de cet auteur et du djihad armé. De même, il est l'auteur de plusieurs ouvrages et articles minimisant la gravité du terrorisme, hostile à la démocratie et exhortant au djihad dont un de ses ouvrages concerne un théoricien égyptien du djihad qui a été écrit en collaboration avec un islamiste radical ayant été incarcéré au Maroc pour complicité dans les attentats de Casablanca de 2003.

8. Il résulte de ce qui vient d'être dit que les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les faits sur lesquels l'administration s'est fondée pour prendre l'arrêté attaqué, ne sont pas matériellement établis et ne leur sont pas imputables.

9. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que les requérants évoluent dans un environnement social pro-djihadiste, sont respectivement président et vice-président de l'association visée au point 5 " Nawa Centre d'études orientales et de traduction " qui traduit et publie des livres faisant l'apologie du djihad et eux-mêmes traduisent, rédigent des ouvrages de cette nature et tiennent des propos similaires. Dans ces conditions, ils font la promotion de cette idéologie radicale pro-djihadiste, la valorisent, la rendent accessible à un public non arabophone et contribuent à provoquer la réalisation de ces actes. Par suite, les moyens tirés de ce que l'arrêté attaqué serait entaché d'une erreur de qualification juridique des faits en ayant considéré que les requérants incitaient à la commission d'actes de terrorisme et d'une méconnaissance des dispositions de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier, qui prévoient un gel d'avoirs en cas d'incitation à de tels actes, doivent être écartés. De même, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le ministre de l'intérieur n'a pas commis d'erreur d'appréciation en prenant la mesure de gel d'avoirs attaquée.

10. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 1er du 1er protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne physique ou morale a droit au respect de ses biens. Nul ne peut être privé de sa propriété que pour cause d'utilité publique et dans les conditions prévues par la loi et les principes généraux du droit international. / Les dispositions précédentes ne portent pas atteinte au droit que possèdent les Etats de mettre en vigueur les lois qu'ils jugent nécessaires pour réglementer l'usage des biens conformément à l'intérêt général ou pour assurer le paiement des impôts ou d'autres contributions ou des amendes ".

11. Les dispositions précitées de l'article L. 562-2 du code monétaire et financier sont suffisamment claires et prévisibles s'agissant de la signification " d'incitation à la commission d'acte de terrorisme ". En outre, elles comportent une restriction à l'usage du droit de propriété fondée sur un but légitime, tiré du maintien de l'ordre public, de la préservation de la sécurité et de la sûreté publiques et de la prévention d'infractions en matière d'actes terroristes. Une telle restriction est nécessaire afin d'atteindre efficacement le but poursuivi.

12. En l'espèce, compte tenu des faits précédemment mentionnés, les restrictions à l'usage du droit de propriété des requérants, pour une durée de six mois, prévues par l'arrêté attaqué, ne présentent pas de caractère disproportionné aux buts poursuivis. En outre, il ressort des pièces du dossier que le ministre de l'économie et des finances a, en application de l'article L. 562-11 du même code, autorisé en tout ou partie, pour M. E, des enveloppes d'un montant de 600 euros tous les quinze jours pour faire face à ses besoins de base et des dépenses exceptionnelles ont été autorisées en plus de ses dépenses habituelles. S'agissant de M. C, ce dernier n'a formulé aucune demande d'enveloppe mensuelle, et une enveloppe exceptionnelle lui a été accordée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.

13. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : "1. Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontière. Le présent article n'empêche pas les États de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d'autorisations. 2. L'exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l'intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l'ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d'autrui, pour empêcher la divulgation d'informations confidentielles ou pour garantir l'autorité et l'impartialité du pouvoir judiciaire ".

14. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 5 à 9 et compte tenu de la circonstance que M. C et M. E expriment des propos faisant l'apologie du terrorisme et incitant à la commission de tels actes, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations de l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, ce moyen doit être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. C et M. E doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, leurs conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C et E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à M. B E, au ministre de l'économie, des finances et de la relance et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Anne Seulin, présidente,

M. Gaël Raimbault, premier conseiller,

M. Arnaud Blusseau, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2023.

Le rapporteur,

A. Blusseau

La présidente,

A. Seulin

La greffière,

L. Thomas

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, chacun en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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