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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2127059

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2127059

vendredi 26 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2127059
TypeDécision
Formation5e Section - 4e Chambre
Avocat requérantCABINET AUGUST & DEBOUZY ET ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 15 décembre 2021, 12 mai 2022 et

21 juillet 2022, M. A B, représenté par Me Salines, demande au tribunal :

1°) de condamner l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique (ERAFP) à l'indemniser des préjudices subis, à titre principal, du fait du harcèlement moral dont il a été victime, évalués à la somme globale de 232 000 euros ou, à titre subsidiaire, les sommes de 29 544,50 euros au titre du préavis non respecté à la fin de sa mise à disposition auprès de l'ERAFP et de 1 250 euros au titre de la rémunération variable qui lui était due pour la période du 1er janvier au 15 février 2021 ;

2°) de mettre à la charge de l'ERAFP la somme de 3 000 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- il a été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, la nouvelle direction de l'ERAFP l'ayant progressivement dépossédé de ses attributions et moyens de travail à compter de septembre 2019 jusqu'à la suppression brutale de son poste le 16 février 2021 ;

- il a subi de ce fait un préjudice moral et de carrière ;

- subsidiairement, la décision ayant mis fin à sa mise à disposition n'a pas respecté le préavis prévu par la convention de mise à disposition ; les conclusions présentées à ce titre sont recevables.

Par des mémoires en défense enregistrés les 21 février, 15 juin et 28 juillet 2022, l'ERAFP, représenté par Me Barbara, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge de M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- les conclusions indemnitaires présentées à titre subsidiaire sont irrecevables en l'absence de liaison du contentieux ;

- les moyens invoqués par M. B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 6 juillet 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 5 août 2022.

Un mémoire présenté pour M. B a été enregistré le 19 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Massiou, première conseillère ;

- les conclusions de M. Degand, rapporteur public ;

- et les observations de Me Salines, représentant M. B, et de Me Jamet, substituant Me Barbara, représentant l'ERAFP.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, salarié de la Caisse des dépôts et consignations, a été mis à disposition de l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique (ERAFP) dans le cadre d'une convention de mise à disposition signée entre la caisse et cet établissement, à compter du 1er décembre 2008, en qualité de directeur de la performance opérationnelle, pour une durée de quatre années renouvelable, le dernier renouvellement de la convention de mise à disposition prévoyant une prolongation jusqu'au 30 novembre 2021. Par un courrier du 31 août 2021 adressé à l'ERAFP, M. B a demandé réparation des préjudices nés pour lui d'agissements de harcèlement moral dont il aurait été victime ainsi que de la fin anticipée de sa mise à disposition. Il demande la condamnation de l'ERAFP à l'indemniser à ce titre par le versement de la somme globale de 232 000 euros.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne la faute :

Sur le harcèlement moral :

2. Aux termes de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ".

3. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration à laquelle il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

4. M. B soutient qu'il a été victime d'agissements de harcèlement moral à compter du changement de direction de l'ERAFP, intervenu en septembre 2019, jusqu'à la fin anticipée de sa mise à disposition intervenue sans préavis le 16 février 2021 et alors que son poste avait été supprimé sans qu'il en soit averti en amont, cette situation l'ayant conduit à être placé en congés de maladie durant une année à partir du mois d'octobre 2020 et à être suivi par un psychiatre à compter du mois de décembre suivant pour un syndrome anxiodépressif en lien avec une souffrance au travail.

5. En premier lieu, M. B fait état de ce que des responsabilités, ainsi que des moyens matériels et humains, lui ont été progressivement retirés. Il résulte de l'instruction que la nouvelle direction de l'ERAFP, qui a pris ses fonctions en septembre 2019, a souhaité, dans un souci de rationalisation des processus de travail et d'utilisation des ressources et en lien avec la Caisse des dépôts et consignations, simplifier son système d'informations dans le cadre d'un projet nommé " Data Lake ", devant conduire à terme à la suppression de la direction de la performance opérationnelle (DPO) à la tête de laquelle se trouvait M. B depuis sa création. Dans ce cadre, le requérant se plaint, tout d'abord, de ce que son service et lui auraient été privés, à compter du mois d'avril 2020, de la participation à deux instances de gouvernance de l'ERAFP, le comité spécialisé de recouvrement et le comité spécialisé d'audit, sans explication ni information préalable. Il résulte toutefois de l'instruction que le nom de M. B ou d'une de ses collaboratrices apparaît bien sur les courriers électroniques de convocation à ces comités pour les mois de juin et septembre 2020. En outre, si le requérant n'a pas, dans un premier temps, été convoqué à ces instances en avril 2020, pour un motif technique lié à l'utilisation nouvelle de l'audioconférence dans ce cadre durant la crise sanitaire de Covid-19, il résulte de l'instruction qu'il a finalement pu y participer et que le projet de compte-rendu correspondant lui a été adressé.

6. M. B soutient, ensuite, que la direction de l'ERAFP a décidé, en mai et juin 2020, de confier à l'actuariat de l'ERAFP certaines des tâches fondamentales de sa direction, en particulier la maîtrise d'ouvrage des systèmes d'information de l'ERAFP et l'organisation de l'articulation avec la Caisse des dépôts et consignations, là encore sans communication préalable. Il résulte toutefois de l'instruction, notamment d'échanges de courriers électroniques par lesquels la direction de l'ERAFP leur communique la proposition de gouvernance et une présentation du projet, dont il résulte que ce projet est confié à l'actuariat en qualité de pilote, le département de M. B y étant associé, en particulier pour la définition des différentes pistes de réflexion et en appui à la maîtrise d'ouvrage, que M. B et son équipe ont été associés à la mise en place du projet " Data Lake " au début de sa mise en œuvre, en mai 2020.

7. Ensuite, le requérant se prévaut de la suppression de l'outil informatique SOLIAM, présenté comme indispensable à la réalisation de certaines tâches centrales du département dont il était le directeur, comme le reporting ou le suivi budgétaire, cette suppression ayant conduit à ce que l'un de ses collaborateurs soit reclassé dans une autre direction. L'ERAFP établit toutefois, sans être utilement contredit sur ce point, qu'il s'agissait d'un outil coûteux et relativement peu utile à son fonctionnement. M. B n'est, par ailleurs, pas fondé à soutenir qu'il n'a pas été informé de la nouvelle affectation à venir de l'un de ses collaborateurs en lien avec la suppression de cet outil dès lors qu'il résulte de l'instruction qu'il a transmis à cette fin le curriculum vitae de l'intéressé à la direction de l'ERAFP.

8. Enfin, si le requérant indique avoir appris la suppression de son poste à la lecture du procès-verbal du comité technique du 4 novembre 2020 et alors qu'il se trouvait en congé de maladie, il résulte de l'instruction que la direction de l'ERAFP l'avait convoqué le 26 octobre 2020, sans mention d'un motif de convocation toutefois, qu'il ne s'est pas présenté à ce rendez-vous et a été placé le jour même en congé de maladie ordinaire, de sorte qu'il n'a pas été possible de le joindre ultérieurement, ainsi que la direction de l'ERAFP a tenté de faire en vain. Par suite, il résulte de l'instruction que si M. B a été tardivement informé de la suppression de son poste, cette circonstance ne peut être considérée comme imputable à l'ERAFP.

9. En deuxième lieu, si M. B produit des témoignages de plusieurs de ses collaborateurs faisant état de leur soutien face à la réorganisation de l'ERAFP et à la suppression de son poste, il en résulte principalement que ces derniers sont inquiets, leur direction étant appelée à disparaître, et qu'il existe des tensions et désaccords avec la direction de l'ERAFP, sans que cela permettre de caractériser un indice de harcèlement moral à l'égard du requérant.

10. En troisième lieu, M. B se prévaut de ce qu'il n'a pas bénéficié d'un entretien annuel ni de la fixation d'objectifs au titre de l'année 2020. Si l'ERAFP indique avoir reçu le requérant à cette fin, les pièces qu'elle produit à cet égard, qui sont des échanges de courriers électroniques concernant l'évaluation des collaborateurs du requérant et la fixation des taux de prime de l'ensemble des agents de la direction, ne l'établissent pas. Toutefois, alors que le requérant n'établit pas avoir demandé en vain son évaluation, à une période où la suppression de son poste était déjà décidée, et alors qu'il a été placé en congé de maladie durant les trois derniers mois de l'année 2020 et jusqu'à ce qu'il quitte l'ERAFP, la circonstance qu'il n'aurait pas été évalué au titre de cette année, pour regrettable qu'elle soit, ne peut être regardée comme un indice de harcèlement moral à son encontre.

11. Enfin, M. B établit avoir tenté d'alerter sa hiérarchie sur la situation de harcèlement moral dont il estimait faire l'objet, en janvier 2021, ainsi qu'une de ses collaboratrices en octobre 2020, sans qu'aucune réaction n'intervienne. A ces dates, toutefois, il était placé en congé de maladie et n'a ensuite plus rejoint son poste jusqu'à la fin de sa mise à disposition, cette circonstance ne pouvant, dès lors, être considérée comme déterminante.

12. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que M. B a subi de la part de sa hiérarchie au sein de l'ERAFP des agissements pouvant être qualifiés de harcèlement moral à son encontre.

Sur le non-respect du préavis :

13. M. B se prévaut de ce que le préavis de trois mois prévu par l'article 2 de la convention établie à compter du 1er décembre 2008 en cas de fin anticipée de sa mise à disposition auprès de l'ERAFP n'a pas été respecté, la faute ainsi commise étant de nature à engager la responsabilité de l'ERAFP à son égard. Il résulte toutefois de l'instruction que le préjudice de rémunération dont il fait état à ce titre est déjà entièrement réparé dès lors, d'une part, que le requérant a perçu sa rémunération durant toute la durée de la période concernée, ainsi que sa prime de résultat annelle, d'un montant proratisé de 3 550 euros. Dans ces conditions, en l'absence de préjudice actuel, ses conclusions tendant à l'indemnisation du non-respect de son prévis doivent être rejetées sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la responsabilité de l'ERAFP.

14. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée par l'ERAFP, que les conclusions indemnitaires présentées par M. B doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'ERAFP, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées au même titre par l'ERAFP.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par l'ERAFP au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à l'établissement de retraite additionnelle de la fonction publique (ERAFP) et à la Caisse des dépôts et consignations.

Délibéré après l'audience du 12 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Aubert, présidente,

Mme Massiou, première conseillère.

M. Medjahed, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 janvier 2024.

La rapporteure,

B. MASSIOU

La présidente,

S. AUBERT La greffière,

A. LOUART

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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