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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2127523

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2127523

vendredi 16 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2127523
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantSCP D AVOCATS SAIDJI ET MOREAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 20 décembre 2021, le 1er septembre 2022 et le 30 septembre 2022, M. C, représenté par Me Acheli, demande au tribunal de condamner l'Assistance publique - hôpitaux de Paris à lui verser la somme de 360'085,23 euros en réparation de ses préjudices causés par sa faute.

Il soutient que :

- comme l'a indiqué l'expert judiciaire, il n'a pas été destinataire d'une information loyale et complète sur les risques majeurs causés par l'intervention qu'il a subi le 22 octobre 2009 à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, alors que si ces éléments avaient été portés à sa connaissance avant l'opération, il n'aurait pas choisi de s'y soumettre ;

- Ce défaut d'information lui a fait perdre une chance d'éviter le dommage, matérialisé, d'une part, par l'impotence totale de son bras droit et, d'autre part, par des douleurs neurologiques et la réparation des préjudices qui en découlent doit donc être mise à la charge de l'AP-HP ;

- au titre de ses préjudices patrimoniaux temporaires, il est fondé à solliciter une indemnisation 3 000 euros au titre de l'assistance par tierce personne à laquelle il devait recourir,

- au titre de ses préjudices patrimoniaux permanents, il est fondé à solliciter une indemnisation de ses frais de santé futurs, une indemnisation de 9 364 euros au titre des frais d'adaptation de son logement, une indemnisation de 30 489,23 euros au titre des frais d'adaptation de son véhicule et une indemnisation de 50 000 euros au titre de l'incidence professionnelle du dommage et ses pertes de gains professionnels futurs, ;

- au titre de ses préjudices extra-patrimoniaux temporaires, il est fondé à solliciter une indemnisation de 14 532 euros au titre de son déficit fonctionnel temporaire et une indemnisation de 18 000 euros au titre des souffrances qu'elle a endurées ;

- au titre de ses préjudices extrapatrimoniaux permanents, il est fondé à solliciter une indemnisation de 92 700 euros au titre de son déficit fonctionnel permanent, une indemnisation au titre de son préjudice d'agrément, une indemnisation de 2 000 au titre du préjudice esthétique permanent, une indemnisation de 50 000 euros au titre du préjudice d'établissement, et de 60 000 euros au titre de son préjudice sexuel ;

- enfin, au titre du préjudice d'impréparation, il est fondé à demander une indemnisation de 30 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistrés le 1er septembre 2022, l'Assistance publique-hôpitaux de paris conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce que l'office national d'indemnisation des accidents médicaux soit mis dans la cause et à ramener les prétentions indemnitaires de M. A à de plus justes proportions.

Elle fait valoir que que :

- la requête est tardive ;

- la responsabilité de l'AP-HP n'est pas engagée en l'absence de toute faute et l'indemnisation du dommage subi par M. A pourra être prise en charge par l'ONIAM au titre de la solidarité nationale ;

- à titre subsidiaire, l'indemnisation

Par un mémoire enregistré le 17 octobre 2023, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par la SCP d'vocats Saidji et Moreau, conclut à ce qu''il soit mis hors de la cause.

Il fait valoir que les conditions d'indemnisation au titre de la solidarité nationale ne sont pas remplies.

Par un mémoire, enregistré le 2 novembre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris conclut à ce que l'AP-HP soit condamnée à lui verser la somme de 2 731,84 euros, portant intérêts à la date d'enregistrement de son mémoire ainsi que l'indemnité forfaitaire de gestion de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique,

- le code de la sécurité sociale,

- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lautard-Mattioli,

- et les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, résident algérien né le 6 avril 1983, a été atteint d'un sarcome d'Ewing proximal de l'humérus ayant nécessité une intervention en France le 12 juillet 1993 de résection carcinologique des deux tiers de l'humérus droit et la mise en place d'un clou cimenté remplaçant la perte de substance osseuse. Il a été de nouveau opéré le 23 octobre 2009 à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, établissement de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), pour la pose d'une prothèse totale de l'humérus associée à une prothèse massive d'épaule et de coude du côté droit. Estimant que sa prise en charge avait été défaillante, il a présenté le 14 octobre 2019 une demande d'indemnisation devant la commission régionale de conciliation et d'indemnisation de l'Ile-de-France. Cette dernière a diligenté une expertise, dont le rapport a été rendu le 3 août 2021, puis, par un avis du 7 octobre 2021, a rejeté cette demande. Par la présente requête, M. A demande au tribunal de condamner l'AP-HP à lui verser la somme totale en réparation des préjudices découlant de sa prise en charge défectueuse.

Sur la responsabilité de l'ONIAM pour l'accident médical non fautif, au titre de la solidarité nationale :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " ()/ II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. () ". L'article D. 1142-1 du même code dispose : " Le pourcentage mentionné au dernier alinéa de l'article L. 1142-1 est fixé à 24 %. / Présente également le caractère de gravité mentionné au II de l'article L. 1142-1 un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ayant entraîné, pendant une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, un arrêt temporaire des activités professionnelles ou des gênes temporaires constitutives d'un déficit fonctionnel temporaire supérieur ou égal à un taux de 50 %. / A titre exceptionnel, le caractère de gravité peut être reconnu : / 1° Lorsque la victime est déclarée définitivement inapte à exercer l'activité professionnelle qu'elle exerçait avant la survenue de l'accident médical, de l'affection iatrogène ou de l'infection nosocomiale ; / 2° Ou lorsque l'accident médical, l'affection iatrogène ou l'infection nosocomiale occasionne des troubles particulièrement graves, y compris d'ordre économique, dans ses conditions d'existence ". Enfin, en vertu des articles L. 1142-17 et L. 1142-22 du même code, la réparation au titre de la solidarité nationale est assurée par l'ONIAM.

3. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, qu'à la suite de l'intervention du 22 octobre 2009, M. A a développé, d'une part, une impotence fonctionnelle totale du membre supérieur droit en raison de l'échec de la prothèse, ainsi que, d'autre part, des douleurs chroniques neurologiques du même côté en raison d'une atteinte au nerf radial au cours de l'opération, et qu'il présente un déficit fonctionnel permanent évalué à 60% dont 30% peuvent être imputés aux conséquences de l'intervention. Il est constant que le geste opératoire et la prise en charge médicale de M. A ont été conformes aux règles de l'art et aux données acquises de la science et la responsabilité de l'AP-HP sur ce point n'est pas recherchée par la victime.

4. Il résulte toutefois de l'instruction, et notamment de l'expertise et des autres pièces médicales produites, que M. A présentait en 2009, avant l'intervention, une absence quasiment totale de flexion active du coude, qualifiée d'impotence fonctionnelle totale lors de la réunion de coordination pluridisciplinaire ayant permis d'envisager cette intervention, ainsi que des douleurs. En outre, l'expert judiciaire a relevé qu'en l'absence d'intervention, il aurait été observé la pérennisation de cette impotence fonctionnelle et des douleurs chroniques, voire son aggravation. Dans ces conditions alors que le déficit fonctionnel permanent de M. A est évalué à 60% dont 30% pouvant être imputés à l'accident médical par l'expert, douze ans après l'intervention, celle-ci n'a pas eu des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles le requérant aurait été exposé en l'absence d'intervention. Enfin, il est constant que cette intervention présentait des risques qualifiés par l'expert de " majeurs " au regard de sa complexité et de l'état antérieur de la victime. Par suite, les conditions de l'indemnisation au titre de la solidarité nationale ne sont pas remplies et l'ONIAM doit être mis hors de la cause.

Sur la responsabilité de l'AP-HP pour le défaut d'information :

5. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser ".

6. En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.

7. M. A fait valoir qu'il n'a pas été correctement informé des risques de l'intervention du 22 octobre 2009. L'AP-HP, qui a uniquement produit devant l'expert une fiche d'information non signée par le patient, n'établit par aucun autre moyen de preuve qu'elle aurait respecté son obligation. Il résulte toutefois de l'instruction, compte tenu de l'état de santé du requérant en octobre 2009 et de son évolution prévisible en l'absence d'intervention, de l'absence d'alternative thérapeutique pouvant lui être proposée et de l'ensemble des démarches qu'il avait antérieurement entreprises, qu'à supposer que le risque de survenue d'une complication neurologique ait été correctement porté à sa connaissance, il aurait néanmoins consenti à l'opération. Il en résulte que cette faute n'a pas privé la victime d'une chance de se soustraire au dommage. Par suite, M. A est uniquement fondé à demander à ce que l'AP-HP répare son préjudice moral d'impréparation. Il en sera fait une juste appréciation en le fixant à une somme de 2 000 euros, qui sera mise à la charge de l'AP-HP.

Sur les conclusions de la CPAM de Paris :

8. En l'absence de toute faute de l'AP-HP en lien avec les dépenses de santé engagées par la CPAM de Paris au profit de M. A, les conclusions présentées par cette caisse doivent toutes être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales est mis hors de cause.

Article 2 : L'Assistance publique - hôpitaux de Paris versera à M. A la somme de 2 000 euros.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Les conclusions de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, à l'Assistance publique - hôpitaux de Paris et à l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Copie en sera adressée à l'expert.

Délibéré après l'audience du 2 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 février 2024.

Le rapporteur,

B. Lautard-Mattioli

La présidente,

K. WeidenfeldLe greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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