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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2200064

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2200064

vendredi 22 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2200064
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantSEBAN ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 3 janvier 2022, le 18 août 2022, le 20 novembre 2022 et le 8 mars 2023, M. A C ainsi que M. D C, agissant en son nom propre et en qualité de tuteur de sa mère, Mme E B, représentés par Me Pouvreau, demandent au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 4 et 5 novembre 2021 de la directrice de l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) Furtado Heine, service non personnalisé du centre d'action sociale de la ville de Paris (CASVP), relatives à l'intervention d'un infirmier libéral auprès de Mme B ;

2°) d'enjoindre à la directrice de l'EHPAD Furtado Heine et au CASVP de prendre les mesures nécessaires aux fins de garantir l'intervention d'un infirmier libéral du choix de Mme B et notamment de proposer une convention au professionnel choisi, dans un délai de 20 jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 250 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande formée le 2 novembre 2021 dans un délai d'une semaine à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 250 euros par jour de retard,

3°) de mettre à la charge du centre d'action sociale de la ville de Paris une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- Si Mme B n'est plus hébergée au sein de l'EHPAD Furtado Heine, le litige conserve son objet dès lors qu'elle est toujours accueillie dans un EHPAD dépendant du CASVP, qui est la personne morale ayant pris la décision de refuser l'intervention d'un infirmier libéral ;

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;

- elles méconnaissent les dispositions des articles L. 1110-8 et R. 4312-88 du code de la santé publique, des articles L. 162-2 et L. 162-5-3 du code de la sécurité sociale ainsi que l'article L. 314-12 du code de l'action sociale et des familles ;

- le tarif global relatifs aux soins permettant le financement de l'EHPAD Furtado Heine ne fait pas obstacle à ce que soit pris en charge le financement d'un infirmier libéral du choix de Mme B et, en tout état de cause, alors son intervention pourrait toujours être financée directement par l'assurance maladie ou par la patiente, cette circonstance ne pouvait pas faire obstacle à l'intervention elle-même ;

- elles sont entachées d'une erreur d'appréciation ou d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que l'intervention d'un infirmier libéral était seule de nature à assurer la bonne prise en charge de Mme B et qu'elle était financièrement réalisable.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 24 juin 2022 et le 18 novembre 2022, le centre d'action sociale de la ville de Paris, représenté par la SELAS Seban et Associés, conclut au non-lieu à statuer, à ce que soit mise à la charge de MM. C une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou, à titre subsidiaire, au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- Mme B n'est plus hébergée au sein de l'EHPAD Furtado Heine, le litige a donc perdu son objet dès lors que l'action ne peut plus donner lieu à une mesure d'exécution ;

- en tout état de cause, les moyens soulevés ne sont pas fondés dès lors notamment que la demande formée par MM. C et Mme B tendait à ce que l'intervention d'un infirmier libéral soit pris en charge financièrement par l'EHPAD Furtado Heine, ce que son mode de financement ne permet pas, et non à ce qu'un infirmier libéral y intervienne aux frais des requérants.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la sécurité sociale,

- le code de la santé publique,

- le code de l'action sociale et des familles,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lautard-Mattioli,

- les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique,

- les observations de Me Pouvreau, représentant MM. C.

- et les observations de Me Doulain, représentant le CASVP.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E B était hébergée au sein de l'EHPAD Furtado Heine, géré par le centre d'action sociale de la ville de Paris (CASVP), du 10 juin 2016 au 29 décembre 2021. Par un courrier électronique du 2 novembre 2021, MM. A et D C, fils de Mme B, dont M. D C est le tuteur en vertu d'un jugement du juge des tutelles du tribunal judiciaire de Paris du 17 septembre 2021, ont demandé, par le truchement de leur conseil, à la directrice de l'EHPAD Furtado Heine, à faire intervenir un infirmier libéral spécialisé en psychiatrie et à ce que leur soit indiqué le mode de financement d'une telle intervention. Par deux courriers électroniques du 4 et 5 novembre 2021, la directrice de l'EHPAD Furtado Heine, après avoir consulté " ses tutelles de financement ", a refusé cette demande. Par la présente requête, MM. C et Mme B demandent l'annulation de ces décisions.

Sur l'étendue du litige :

2. Ainsi qu'il a été dit, par le courrier électronique du 2 novembre 2021, les requérants ont sollicité de la directrice de l'EHPAD l'intervention d'un infirmier libéral, spécialisé en psychiatrie, et demandé les conditions de prise en charge d'une telle intervention et notamment ses modalités financières. La directrice de l'EHPAD, par deux courriers électroniques des 4 et 5 novembre suivants, leur a répondu qu'elle était dans l'impossibilité d'accueillir un infirmier libéral, " au vu [du] financement global " de l'établissement. Dans ces conditions et contrairement à ce que soutient le CASVP, les décisions attaquées doivent être regardées comme refusant aux frères C et à Mme B l'intervention d'un infirmier libéral de leur choix au sein de l'EHPAD Furtado Heine.

Sur le non-lieu à statuer opposé par le CASVP :

3. Les décisions attaquées, qui n'ont aucun caractère réglementaire, ont été prises par la directrice de l'EHPAD Furtado Heine, service non personnalisé du CASVP, établissement communal de la Ville de Paris, après que leur auteure a consulté " ses tutelles de financement ". Si, en cours d'instance, Mme B a quitté cet établissement, elle a toutefois rejoint un autre EHPAD du Centre d'action sociale de la ville de Paris, dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle n'y soit plus hébergée à la date du jugement. Dans ces conditions, alors que les décisions attaquées ont été prises au nom du CASVP, les conclusions d'annulation, qui peuvent encore donner lieu à une mesure d'exécution du fait de l'hébergement de la requérante au sein d'un établissement dépendant de ce centre, conservent leur effet utile. Elles n'ont donc pas perdu leur objet et il y ainsi lieu de rejeter l'exception de non-lieu à statuer présentée par le CASVP.

Sur les conclusions de la requête :

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 1110-8 du code de la santé publique : " Le droit du malade au libre choix de son praticien et de son établissement de santé et de son mode de prise en charge, sous forme ambulatoire ou à domicile, en particulier lorsqu'il relève de soins palliatifs au sens de l'article L. 1110-10, est un principe fondamental de la législation sanitaire. / Les limitations apportées à ce principe par les différents régimes de protection sociale ne peuvent être introduites qu'en considération des capacités techniques des établissements, de leur mode de tarification et des critères de l'autorisation à dispenser des soins remboursables aux assurés sociaux. ". Aux termes de l'article L. 314-12 du code de l'action sociale et des familles : " Des conditions particulières d'exercice des professionnels de santé exerçant à titre libéral destinées notamment à assurer l'organisation, la coordination et l'évaluation des soins, l'information et la formation sont mises en œuvre dans les établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes. / Ces conditions peuvent porter sur des modes de rémunération particuliers autres que le paiement à l'acte et sur le paiement direct des professionnels par l'établissement. Des clauses spécifiques sont prévues dans le cas où le médecin coordonnateur de l'établissement intervient également auprès d'un ou de plusieurs résidents comme médecin traitant. / Un contrat portant sur ces conditions d'exercice est conclu entre le professionnel et l'établissement. / Sont présumés ne pas être liés par un contrat de travail avec l'établissement les professionnels intervenant dans les conditions prévues au présent article. ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 314-2 du code de l'action de sociale et des familles, dans sa rédaction applicable au litige : " I. - Les établissements et services mentionnés au I et au II de l'article L. 313-12 sont financés par : / 1° Un forfait global relatif aux soins prenant en compte notamment le niveau de dépendance moyen et les besoins en soins requis des résidents mentionnés à l'article L. 314-9, validés au plus tard le 30 juin de l'année précédente. Le cas échéant, ce forfait global inclut des financements complémentaires relatifs notamment à des modalités d'accueil particulières, définis dans le contrat prévu au IV ter de l'article L. 313-12. Ce forfait global peut tenir compte de l'activité réalisée. Il peut financer des mesures de revalorisation salariale de personnels dont les rémunérations sont financées, en tout ou partie, par les forfaits mentionnés aux 2° et 3° du présent I. Les modalités de détermination du forfait global sont fixées par décret en Conseil d'Etat. / Le montant du forfait global de soins est arrêté annuellement par le directeur général de l'agence régionale de santé. (). ". Ces dispositions sont applicables aux EHPAD dont les dispositions particulières de financement notamment s'agissant du tarif global relatif aux soins, sont fixées par les articles R. 314-158 à R. 314-189 du même code. Aux termes de son articles R. 314-166 : " I. - Les produits de la part du forfait global relatif aux soins prévue au 1° de l'article R. 314-159 et des tarifs journaliers relatifs aux soins ne peuvent être employés qu'à couvrir les charges suivantes : () / 6° Les rémunérations ou honoraires versées aux infirmiers libéraux intervenant au sein de l'établissement. (). ". Enfin, aux termes de l'article R. 314-167 de ce code : " Ne relèvent pas d'une prise en charge par les produits du forfait global relatif aux soins et sont à la charge des régimes obligatoires de base de l'assurance maladie, dans les conditions prévues par le code de la sécurité sociale, ou de l'aide médicale d'Etat, les prestations suivantes : () / 3° Les interventions in situ des équipes pluridisciplinaires relevant des secteurs de psychiatrie générale définis aux articles R. 3221-1 et R. 3221-5 du code de la santé publique ().".

6. Il ne résulte pas des dispositions précitées que l'intervention d'un infirmier libéral au sein d'un EHPAD, laquelle relève du droit au libre choix du praticien, serait soumise dans son principe à d'autres limitations que la conclusion d'une convention entre l'établissement et le professionnel concerné. Dans ces conditions, la directrice de l'EHPAD Furtado Heine ne pouvait pas refuser l'intervention d'un infirmier libéral du choix de Mme B, ou de son tuteur, au seul motif que cet établissement était financé par un forfait global relatif aux soins, les dispositions y afférant ayant pour seul objet de déterminer les modalités de prises en charge financière des dépenses de soins et non leur principe. En outre, l'intervention d'un infirmier libéral pour administrer à Mme B son traitement ne constituant pas une intervention in situ d'une équipe pluridisciplinaire relevant des secteurs de la psychiatrie générale, la directrice ne pouvait la refuser au motif que cette intervention ne relevait pas d'une prise en charge dans le cadre du forfait global relatif aux soins. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être accueilli.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation des décisions du 4 et 5 novembre 2021.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au CASVP de prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir sans délai à Mme B l'exercice de son droit au libre choix du praticien e. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

En ce qui concerne les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative s'opposent à ce que soit mise à la charge de MM. C et de Mme B, qui ne sont pas dans la présente instance la partie perdante, la somme que demande le CASVP au titre des frais de justice.

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a en revanche lieu de mettre à la charge du CASVP au profit de MM. C et de Mme B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 4 et 5 novembre 2021 par lesquelles la directrice de l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Furtado Heine a, au nom du centre d'action sociale de la ville de Paris, refusé l'intervention d'un infirmier libéral auprès de Mme B sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au centre d'action sociale de la ville de Paris de prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir sans délai à Mme B l'exercice de son droit au libre choix du praticien.

Article 3 : Le centre d'action sociale de la ville de Paris versera à MM. C et à Mme B la somme totale de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions du centre d'action sociale de la ville de Paris au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à M. D C, à Mme E B et au centre d'action sociale de la ville de Paris.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 septembre 2023.

Le rapporteur,

B. Lautard-Mattioli

La présidente,

K. WeidenfeldLa greffière,

K. Bak-Piot

La République mande et ordonne au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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