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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2201561

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2201561

vendredi 5 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2201561
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantABIER-ROUGERON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I.- Sous le numéro 2201561, par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 janvier et 17 octobre 2022, Mme B A, représentée par Me Abier-Rougeron, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de condamner l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) à lui verser la somme de 2 105 403 euros en réparation des préjudices causés par sa faute, assortie des intérêts légaux et de leur capitalisation ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 20 000 euros à titre provisionnel, d'ordonner une expertise à complémentaire et de surseoir à statuer dans l'attente ;

3°) de déclarer le jugement opposable à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux et à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris ;

4°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- Elle a été prise en charge par l'AP-HP le 24 mai 2017 pour une intervention chirurgicale visant à extraire ses quatre dents de sagesse. L'avulsion de la dent 48 a provoqué une neuropathie trigéminale douloureuse post-traumatique par axonotmésis du nerf alvéolaire inférieur droit, dommage à l'origine directe et certaine des préjudices dont elle demande réparation ;

- l'AP-HP a commis une série de fautes qui engagent la responsabilité de l'établissement, à savoir, d'une part, un défaut d'information sur les risques de l'intervention et les alternatives thérapeutiques, d'autre part, une indication opératoire erronée et un geste technique fautif lors de l'utilisation de la frise à l'origine d'une probable dilacération partielle du nerf alvéolaire inférieur et, enfin, un défaut de suivi post-opératoire ;

- au titre de ses préjudices patrimoniaux temporaires, elle est fondée à solliciter une indemnisation de 3 910 euros au titre de ses frais divers, de 5 176,26 euros au titre de l'assistance par tierce personne à laquelle elle devait recourir, et de 40 628,93 euros au titre de sa perte de gains professionnels ;

- au titre de ses préjudices patrimoniaux permanents, elle est fondée à solliciter une indemnisation de 966 486 euros au titre de ses pertes de gains professionnels futurs, de 168 270,83 euros au titre de l'assistance par tierce personne à laquelle elle devait recourir et de 778 589 euros au titre de l'incidence professionnelle du dommage ;

- au titre de ses préjudices extra-patrimoniaux temporaires, elle est fondée à solliciter une indemnisation de 13 542,50 euros au titre de son déficit fonctionnel temporaire, une indemnisation de 6 000 euros au titre des souffrances qu'elle a endurées, de 5 000 euros au titre de son préjudice sexuel temporaire et de 1 800 euros au titre de son préjudice esthétique temporaire ;

- au titre de ses préjudices extrapatrimoniaux permanents, elle est fondée à solliciter une indemnisation de 50 000 euros au titre de son déficit fonctionnel permanent, de 10 000 euros au titre de son préjudice d'agrément, de 3 000 euros au titre de son préjudice esthétique permanent, de 8 000 euros au titre de son préjudice sexuel et de 50 000 euros au titre de son préjudice d'impréparation.

La requête a été communiquée à l'AP-HP et à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, qui n'ont pas produit d'observations.

II.- Sous le numéro 2201563, par une requête et des mémoires, enregistrés les 20 janvier, 26 juin, 16 septembre et 17 octobre 2022, Mme B A, représentée par Me Abier-Rougeron, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM) à lui verser la somme de 2 105 403 euros en réparation des préjudices causés par l'accident médical non fautif qu'elle a subi, assortie des intérêts légaux et de leur capitalisation ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner l'ONIAM à lui verser la somme de 20 000 euros à titre provisionnel, d'ordonner une expertise à complémentaire et de surseoir à statuer dans l'attente ;

3°) de déclarer le jugement opposable à l'AP-HP et à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris ;

4°) de mettre à la charge de l'ONIAM la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- Elle a été prise en charge par l'AP-HP le 24 mai 2017 pour une intervention chirurgicale visant à extraire ses quatre dents de sagesse. L'avulsion de la dent 48 a provoqué une neuropathie trigéminale douloureuse post-traumatique par axonotmésis du nerf alvéolaire inférieur droit, dommage à l'origine directe et certaine des préjudices dont elle demande réparation ;

- cette neuropathie a le caractère d'un accident médical non fautif dont la gravité et l'anormalité ouvrent droit à indemnisation intégrale de ses préjudices par la solidarité nationale ;

- au titre de ses préjudices patrimoniaux temporaires, elle est fondée à solliciter une indemnisation de 3 910 euros au titre de ses frais divers, de 5 176,26 euros au titre de l'assistance par tierce personne à laquelle elle devait recourir, et de 40 628,93 euros au titre de sa perte de gains professionnels ;

- au titre de ses préjudices patrimoniaux permanents, elle est fondée à solliciter une indemnisation de 966 486 euros au titre de ses pertes de gains professionnels futurs, de 168 270,83 euros au titre de l'assistance par tierce personne à laquelle elle devait recourir et de 778 589 euros au titre de l'incidence professionnelle du dommage ;

- au titre de ses préjudices extra-patrimoniaux temporaires, elle est fondée à solliciter une indemnisation de 13 542,50 euros au titre de son déficit fonctionnel temporaire, une indemnisation de 6 000 euros au titre des souffrances qu'elle a endurées, de 5 000 euros au titre de son préjudice sexuel temporaire et de 1 800 euros au titre de son préjudice esthétique temporaire ;

- au titre de ses préjudices extrapatrimoniaux permanents, elle est fondée à solliciter une indemnisation de 50 000 euros au titre de son déficit fonctionnel permanent, de 10 000 euros au titre de son préjudice d'agrément, de 3 000 euros au titre de son préjudice esthétique permanent, de 8 000 euros au titre de son préjudice sexuel et de 50 000 euros au titre de son préjudice d'impréparation.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 27 mai 2022 et le 1er septembre 2022, l'ONIAM, représenté par la SELARLU Olivier Saumon avocat, conclut, à titre principal, à ce que l'ONIAM soit mis hors de cause et, à titre subsidiaire, de surseoir à statuer dans l'attente du rapport d'expertise complémentaire et de rejeter les demandes tendant à ce que soit allouée à Mme A une indemnité provisionnelle, et, en tout état de cause, au rejet de conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- à titre principal, le dommage allégué ne peut faire l'objet d'une indemnisation par la solidarité nationale dès lors que, d'une part, il a été causé par des fautes de l'AP-HP et que, d'autre part et en tout état de cause, il ne remplit pas les conditions d'anormalité et de gravité ;

- à titre subsidiaire, s'il ne s'oppose pas à la demande d'expertise complémentaire formulée par Mme A, aucune indemnité provisionnelle ne pourra être mise à sa charge.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 septembre 2022, l'AP-HP conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce que les demandes de Mme A soient ramenées à de plus justes proportions.

Elle fait valoir que :

- à titre principal, elle n'a commis aucune faute et l'indemnisation du dommage, qui a le caractère d'un accident médical non fautif, relève de l'ONIAM au titre de la solidarité nationale ;

- à titre subsidiaire, les demandes de Mme A, et notamment celles concernant son indemnisation au titre du déficit fonctionnel temporaire, de l'incidence professionnelle, du déficit fonctionnel permanent et du préjudice d'agrément, devront être ramenées à de plus justes proportions.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris qui n'a pas produit d'observations.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance n° 2009745 du 11 avril 2022, par laquelle le président du tribunal a taxé les frais de l'expertise.

Vu :

- le code de la santé publique,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lautard-Mattioli,

- les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique,

- et les observations de Me Abier-Rougeron, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C épouse A a été prise en charge par l'hôpital européen Georges Pompidou (HEGP), établissement dépendant de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, au sein duquel a été réalisée le 24 mai 2017 l'avulsion de ses quatre dents de sagesse. Estimant cette prise en charge défectueuse, Mme A a saisi le tribunal d'une requête en référé-expertise le 7 juillet 2020. L'expert désigné a rendu son rapport définitif le 15 mars 2021. Par des courriers du 22 septembre 2021, tous deux réceptionnés le 27 septembre suivant, Mme A a adressé des demandes indemnitaires préalables à l'AP-HP et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux (ONIAM), restées sans réponse. Par les présentes requêtes, qu'il y a lieu de joindre pour y statuer par un même jugement, Mme A demande au tribunal de condamner l'AP-HP et l'ONIAM à lui verser la somme totale de de 2 105 403 euros en réparation des préjudices causés par les fautes de l'AP-HP et, au titre de la solidarité nationale, par l'accident médical non fautif qu'elle a subi.

Sur la responsabilité pour faute de l'AP-HP :

En ce qui concerne le défaut d'information :

2. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser ".

3. En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.

4. Mme A soutient, en se fondant sur les conclusions du rapport d'expertise judiciaire, qu'elle n'a pas été informée des risques de lésions permanentes du nerf alvéolaire supérieur consécutifs à la chirurgie d'avulsion des dents de sagesse et se traduisant par un trouble de la sensibilité labio-mentonnière, lequel doit être regardé, notamment sur le fondement de la revue de littérature médicale proposée par l'expert judiciaire et par l'ONIAM, comme un risque grave normalement prévisible. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise ainsi que des déclarations de Mme A devant l'expert qu'elle a mandaté, qu'elle a été informée des risques possibles au niveau labio-mentonnier et lingual sans toutefois qu'elle ait signé un document faisant état des risques permanents de lésion liés à la position des racines de ses dents de sagesse 38 et 48 à proximité des gaines nerveuses. Dans ces conditions, et alors que l'AP-HP ne produit aucun élément de preuve supplémentaire, l'information délivrée à Mme A doit être regardée comme partielle. Par suite, celle-ci est fondée à soutenir que l'AP-HP a méconnu son obligation d'information.

5. Toutefois, il résulte de l'instruction que, d'une part, l'alternative opératoire consistant en l'extraction séquencée d'une partie de la dent de sagesse en laissant les racines incluses dans la mâchoire est une technique très peu pratiquée en raison des risques secondaires infectieux du fait des racines laissées dans le corpus mandibulaire avec de grandes difficultés d'avulsions secondaires et, que d'autre part, l'abstention, si elle pouvait être proposée, n'était pas plus indiquée au vu des risques potentiels liés à l'évolution des dents de sagesse de Mme A, placées près du nerf. Dans ces conditions, à supposer que le risque de survenue d'une complication neurologique permanente, dont il résulte du rapport d'expertise et de la littérature médicale produite par l'ONIAM qu'il était très rare, de l'ordre de 1% pour une patiente de 26 ans, ait été correctement porté à sa connaissance, Mme A aurait néanmoins consenti à l'opération. Il en résulte que cette faute n'a pas privé la victime d'une chance de se soustraire au dommage. Par suite, Mme A est uniquement fondée à demander à ce que l'AP-HP répare son préjudice moral d'impréparation. Il en sera fait une juste appréciation en le fixant à une somme de 2 000 euros, qui sera mise à la charge de l'AP-HP.

En ce qui concerne les autres fautes médicales ;

6. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. -Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

7. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que dans les suites immédiates de l'intervention, Mme A a subi, outre un œdème labial important mais dont la fréquence est significative et qui ne peut être regardée comme une complication à cet égard, une inflammation de la zone nerveuse réactionnelle par la proximité de la zone d'extraction, laquelle a provoqué une lésion de la partie superficielle de la gaine nerveuse. Si la requérante produit, d'une part, un certificat médical émanant d'un autre praticien de l'AP-HP et daté du 7 septembre 2021 qui mentionne une compression de la gaine nerveuse ayant conduit à une neuropathie trigéminale douloureuse post traumatique, l'expert judiciaire a estimé sans être sérieusement contredit scientifiquement sur ce point que, dans la situation anatomique de la patiente, la partie radiculaire terminale de la dent, extrêmement fine, pouvait difficilement comprimer le nerf. En outre, si ce même certificat médical, tout comme le rapport d'expertise non contradictoire rendu le 28 septembre 2022 par un praticien dentaire mandaté par la requérante, évoquent une faute technique du chirurgien de l'AP-HP, à savoir un fraisage mal contrôlé ayant provoqué un traumatisme de perforation de la corticale linguale et la lacération partielle du nerf alvéolaire inférieur, l'expert judiciaire indique quant à lui, en reproduisant l'imagerie utile de la victime, que les parois osseuses n'ont pas été délabrées par une exérèse traumatisante, que le tissu osseux périphérique à la gaine nerveuse a été conservé et qu'il n'existe aucun signe évocateur d'une destruction peropératoire. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que le chirurgien ayant opéré Mme A a commis une faute technique.

8. En second lieu, si l'expert judiciaire, tout comme l'expert mandaté par Mme A, relèvent que le suivi post-opératoire par l'AP-HP a été défaillant dès lors que l'inflammation de la zone nerveuse a été traitée avec retard, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que ce retard ne lui a pas fait perdre de chance d'éviter le dommage dès lors qu'aucun traitement post-opératoire n'aurait pu efficacement la prendre en charge. En tout état de cause, Mme A ne fait valoir aucun poste de préjudice en lien direct et certain avec cette faute.

9. Il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander à ce que soit engagée la responsabilité de l'AP-HP sur le fondement des dispositions précitées.

Sur l'indemnisation au titre de la solidarité nationale :

10. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " () / II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. () ". L'article D. 1142-1 du même code dispose : " Le pourcentage mentionné au dernier alinéa de l'article L. 1142-1 est fixé à 24 %. / Présente également le caractère de gravité mentionné au II de l'article L. 1142-1 un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ayant entraîné, pendant une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, un arrêt temporaire des activités professionnelles ou des gênes temporaires constitutives d'un déficit fonctionnel temporaire supérieur ou égal à un taux de 50 %. / A titre exceptionnel, le caractère de gravité peut être reconnu : / 1° Lorsque la victime est déclarée définitivement inapte à exercer l'activité professionnelle qu'elle exerçait avant la survenue de l'accident médical, de l'affection iatrogène ou de l'infection nosocomiale ; / 2° Ou lorsque l'accident médical, l'affection iatrogène ou l'infection nosocomiale occasionne des troubles particulièrement graves, y compris d'ordre économique, dans ses conditions d'existence ". Enfin, en vertu des articles L. 1142-17 et L. 1142-22 du même code, la réparation au titre de la solidarité nationale est assurée par l'ONIAM.

11. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que le processus d'inflammation du nerf alvéolaire supérieur ayant conduit au dommage subi par Mme A a le caractère d'un accident médical non fautif, ce qui n'est au demeurant pas contesté par l'ONIAM.

12. Toutefois, d'une part, il est constant que Mme A, qui ne justifie ni même n'allègue, avoir été placée en position de congé maladie à la suite de l'intervention, n'a pas subi d'arrêt temporaire de ses activités professionnelles en lien avec l'accident médical. D'autre part, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, qu'elle n'a pas présenté de déficit fonctionnel temporaire supérieure ou égal à un taux de 50%. Enfin, l'ONIAM conteste l'étendue du déficit fonctionnel permanent imputable à cet accident médical, fixé à 25% par l'expert judiciaire et produit à l'appui l'extrait du barème indicatif d'évaluation des taux d'incapacité en droit commun édité par le concours médical, lequel propose, s'agissant des conséquences fonctionnelles de l'atteinte au nerf présentée par Mme A, un taux de 5%. A cet égard, il résulte par ailleurs de l'instruction que l'expert judiciaire a fixé, pour la période du 28 mai 2018 au 27 mai 2019, date de la consolidation, le déficit fonctionnel temporaire à 15%. Si le rapport d'expertise mentionne que le déficit fonctionnel permanent tient également compte du retentissement psychologique de l'accident médical et notamment du syndrome dépressif de la requérante, celui-ci existait avant la consolidation du dommage dès lors qu'il résulte de la requête que l'intéressée avait consulté un psychiatre dès le 1er août 2018 et que son traitement visant ce syndrome n'a pas évolué entre les années 2018 et 2019 et s'est prolongé après la consolidation. Par suite, l'ONIAM est fondé à soutenir que le déficit fonctionnel permanent de la victime ne peut être fixé à 24% ou plus. Il en résulte que le critère de gravité découlant des dispositions précitées n'est pas rempli et que Mme A, sans qu'il soit besoin d'ordonner un supplément d'expertise, ne peut ainsi être indemnisée par la solidarité nationale à raison du dommage né de l'accident médical non fautif dont elle a été victime. Par voie de conséquence, il ne peut pas davantage être fait droit à ses demandes tendant à ce que soit fixé un montant provisionnel d'indemnisation.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

13. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

14. Il y a lieu de faire droit aux conclusions de Mme A tendant à ce que la somme qui lui est allouée au point 5 du présent jugement porte intérêt au taux légal à compter du 27 septembre 2021, date de réception de la demande préalable par l'AP-HP.

15. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée par Mme A le 20 janvier 2022. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 28 septembre 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les dépens :

16. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. () ".

17. Dans les circonstances de l'espèce, les frais et honoraires de l'expertise, liquidés et taxés à la somme totale de 2 400 euros, doivent être mis à la charge définitive de l'AP-HP.

Sur les frais non compris dans les dépens :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a de lieu de mettre à la charge de l'AP-HP au profit de Mme A la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'ONIAM, qui n'est pas la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris versera à Mme A la somme de 2 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 27 septembre 2021. Les intérêts échus le 28 septembre 2022 seront capitalisés à cette date et à chaque échéance annuelle ultérieure pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Les dépens, liquidés et taxés à la somme de 2 400 euros, sont mis à la charge définitive de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris.

Article 3 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris versera à Mme A la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à l'Assistance publique-Hôpitaux de paris, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux et à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris.

Copie en sera adressée à l'expert.

Délibéré après l'audience du 22 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2024.

Le rapporteur,

B. Lautard-Mattioli

La présidente,

K. Weidenfeld Le greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2201561-2201563/6-1

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