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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2201782

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2201782

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2201782
TypeDécision
PublicationC
Formation2e Section - 3e Chambre
Avocat requérantZURBACH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 janvier 2022 et deux mémoires en réplique enregistrés le 17 mai 2022 et le 8 septembre 2022, M. C B, représenté par Me Zurbach, demande au tribunal :

1°) de condamner la Ville de Paris à lui verser la somme de 333 600 euros au titre des préjudices qu'il a subis en raison de deux décisions successives concernant sa réintégration le 1er octobre 2017 qui ont procédé à son reclassement dans un grade et un échelon erronés, assortie des intérêts au taux légal ;

2°) de condamner la Ville de Paris à lui verser les intérêts au taux légal afférents aux rappels de rémunération versés en exécution de l'injonction prononcée par le tribunal administratif de Paris dans son jugement du 7 octobre 2021 ;

3°) de mettre à la charge de la Ville de Paris une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la Ville de Paris a adopté le 1er octobre 2017 et le 26 septembre 2019 deux décisions de réintégration illégales, constitutives d'une faute et ayant entraîné pour lui des préjudices ;

- il a subi un préjudice matériel lié à la perte des primes qu'il avait une chance sérieuse d'obtenir, qui peut être chiffrée à 40 000 euros ;

- il a subi une perte de chance sérieuse d'avancement ou de promotion et un préjudice de carrière, qui doit être indemnisée à hauteur de 253 600 euros ;

- il a subi un préjudice lié à l'impossibilité de se projeter dans une évolution professionnelle, ce qui a eu des conséquences sur le déroulement de sa carrière et doit être indemnisé à hauteur de 20 000 euros ;

- il a subi un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence, qui doivent être indemnisés à hauteur de 20 000 euros ;

- il y a lieu de condamner la Ville de Paris à lui verser des intérêts au taux légal relatifs aux sommes dont le versement a été demandé dans sa demande indemnitaire préalable ;

- il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande de condamnation de la Ville de Paris à lui verser des intérêts au taux légal relatifs à la régularisation de son traitement à compter du 1er octobre 2017.

Par deux mémoires en défense enregistrés le 21 avril 2022 et le 26 aout 2022, la Ville de Paris, représentée par la SCP Foussard-Froger, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n° 2007-1444 du 8 octobre 2007 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Arnaud, conseillère,

- les conclusions de Mme Belkacem, rapporteure publique,

- et les observations de Me Zurbach, représentant M. B, et de Me Moscardini, représentant la Ville de Paris.

Une note en délibéré, présentée par la Ville de Paris, a été enregistrée le 10 juin 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, administrateur de la Ville de Paris, a été détaché dans le corps des magistrats de chambre régionale des comptes pour une durée de trois ans à compter du 1er octobre 2014. Il a été réintégré à la Ville de Paris le 1er octobre 2017. Par un jugement du 18 juillet 2019, le tribunal administratif de Paris a annulé la décision de la maire de Paris le reclassant au 9e échelon du grade d'administrateur de la Ville de Paris et a enjoint à la Ville de Paris de réexaminer sa situation et de se prononcer de nouveau sur son reclassement au 1er octobre 2017. Par un arrêt du 17 mai 2021, la cour administrative d'appel de Paris a rejeté la requête de la Ville de Paris et l'appel incident de M. B. Par un arrêté du 26 septembre 2019, la maire de Paris a procédé à la réintégration de M. B dans le corps des administrateurs de la Ville de Paris à l'échelon 9 du grade d'administrateur, à l'indice 1021. Par un jugement du 7 octobre 2021, le tribunal administratif de Paris a annulé cet arrêté et a enjoint à la Ville de Paris de le réintégrer à compter du 1er octobre 2017 au 6e échelon du grade d'administrateur hors classe de la Ville de Paris et de procéder aux rappels de rémunération correspondants, assortis des intérêts au taux légal à compter du 26 novembre 2019. La cour administrative d'appel de Paris a rejeté, par un arrêt du 20 décembre 2023, la requête de la Ville de Paris. Par un courrier du 27 septembre 2021, M. B a demandé à la Ville de Paris de l'indemniser au titre des préjudices qu'il estime avoir subi en raison de ces deux décisions de reclassement. Du silence gardé par l'administration sur sa demande est née une décision implicite de rejet.

Sur la faute :

2. La première décision de reclassement de M. B au 9eme échelon du grade d'administrateur, au 1er octobre 2017, révélée par sa fiche de paie d'octobre 2017, et l'arrêté du 26 septembre 2019 procédant à sa réintégration au 1er octobre 2017 dans le corps des administrateurs de la Ville de Paris à l'échelon 9 du grade d'administrateur, à l'indice brut 1021, puis à compter du 1er janvier 2019 à l'indice brut 1027, ont été annulés par le tribunal administratif de Paris, respectivement par des jugements du 18 juillet 2019 et du 7 octobre 2021, devenus définitifs. A cet égard, la circonstance, invoquée par la Ville de Paris, que le jugement du 18 juillet 2019 ne prononçait pas d'injonction précisant le grade et l'échelon auxquels M. B devait être reclassé, est sans incidence dès lors que les deux décisions de reclassement étaient illégales. Par suite, M. B est fondé à soutenir que ces deux décisions sont constitutives d'une faute de la Ville de Paris, susceptible d'engager sa responsabilité.

Sur le préjudice matériel lié à la perte des primes qu'il avait une chance sérieuse d'obtenir :

3. D'une part, il n'est pas contesté que M. B a bénéficié, au titre de la régularisation de ses conditions de réintégration au 1er octobre 2017 et en exécution du jugement du tribunal administratif de Paris du 7 octobre 2021, d'une régularisation du montant de son Indemnité de fonctions, de sujétions et d'expertise (IFSE), apparaissant sur son bulletin de paie du mois de décembre 2021 et tenant compte de son reclassement au 6eme échelon du grade d'administrateur hors classe de la Ville de Paris.

4. D'autre part, M. B se prévaut de son bulletin de paie du mois de décembre 2021, s'agissant de l'IFSE qui lui a été attribuée au titre de cette période et non des rappels de traitements et primes résultant de son reclassement rétroactif au 1er octobre 2017, et soutient que la part de sa rémunération accessoire dans sa rémunération totale est inférieure à la part moyenne de cette rémunération dans la rémunération totale des administrateurs de la Ville de Paris, qui s'élève, selon le bilan social de la Ville de Paris pour l'année 2020 dont il se prévaut, à 77 %. Toutefois, si M. B soutient que la moindre part dans sa rémunération de son indemnité de fonctions pour le mois de décembre 2021 révèle une perte de chance d'obtenir des primes plus élevées, il n'établit pas avoir reçu des primes proportionnellement inférieures à celles de ses collègues en comparant la part de la totalité des rémunérations accessoires dans la moyenne des rémunérations de ses collègues à la part de la seule IFSE dans sa propre rémunération et en ne se fondant que sur le mois de décembre 2021 s'agissant de sa rémunération, qu'il compare à un taux annuel pour ses collègues. En outre, il fonde sa comparaison sur l'ensemble des administrateurs de la Ville de Paris, sans distinction entre les grades occupés. Enfin, il résulte de l'instruction que la délibération des 11, 12 et 13 décembre 2017 du Conseil de Paris fixe pour le montant de l'IFSE attribuée aux administrateurs hors classe un minimum de 4 600 euros et un maximum de 42 330 euros pour le groupe de fonctions invoqués par le requérant, et que l'IFSE du requérant, si l'on rapporte, ainsi qu'il le propose, celle du mois de décembre 2021 à l'ensemble d'une année, atteint 29 772 euros. Le requérant ne démontre pas que ses mérites auraient justifié des primes plus élevées, eu égard, notamment, à la teneur de ses évaluations professionnelles. Par suite, M. B, qui n'apporte au demeurant aucun élément de nature à démontrer le lien du préjudice allégué avec la faute de l'administration, ne peut être regardé comme établissant l'existence d'un préjudice matériel lié à la perte de chance d'obtenir des primes plus élevées.

5. Dans ces circonstances et compte tenu de l'absence d'éléments présentés par l'intéressé de nature à démontrer que ses mérites auraient justifié des primes plus élevées, il n'est pas davantage fondé, à supposer qu'il ait entendu présenter de telles conclusions, à demander l'annulation de la décision implicite de rejet par l'administration de sa demande de rehaussement du montant de son IFSE à compter du 1er janvier 2022.

Sur la perte de chance sérieuse d'avancement ou de promotion et le préjudice de carrière :

6. Aux termes de l'article 11-1 du décret du 8 octobre 2007 portant statut particulier du corps des administrateurs de la Ville de Paris : " () II. - Peuvent également être inscrits au tableau d'avancement au grade d'administrateur général les administrateurs hors classe ayant atteint au moins le 5e échelon de leur grade et qui ont exercé, pendant huit ans à la date d'établissement du tableau d'avancement, des fonctions supérieures d'un niveau particulièrement élevé de responsabilité. Ces fonctions doivent avoir été exercées en position d'activité ou de détachement dans le corps des administrateurs de la ville de Paris, dans un corps ou cadre d'emplois de niveau comparable ou dans un emploi de même niveau au sein des personnes morales de droit public. / Les fonctions ou catégories de fonctions concernées sont les suivantes : / 1° Fonctions de chargé de mission auprès d'un directeur général ou d'un directeur, de responsable d'une entité comportant plusieurs bureaux, au sein des administrations parisiennes ; / 2° Catégories de fonctions ou fonctions dont la liste est fixée par l'arrêté mentionné au II de l'article 11 bis du décret du 16 novembre 1999 précité ; / 3° Fonctions permettant l'accès au grade à accès fonctionnel d'un corps ou cadre d'emplois de niveau comparable à celui des administrateurs de la ville de Paris. / Les services accomplis dans un des emplois mentionnés au I sont pris en compte pour le calcul des huit années requises. "

7. M. B, qui se prévaut des dispositions du II de l'article 11-1 du décret du 8 octobre 2007 précité, soutient que son reclassement irrégulier a entraîné pour lui une perte de chance d'être promu au grade d'administrateur général, en l'empêchant d'accéder à des fonctions supérieures d'un niveau particulièrement élevé de responsabilité, auxquelles il prétend qu'il aurait pu, en l'absence de cette erreur, accéder dès 2020. Il soutient que l'accès à ces fonctions aurait pu lui permettre dès 2028 d'être inscrit au tableau d'avancement au grade d'administrateur général avant sa retraite. Il résulte de l'instruction que M. B occupe depuis le 1er mai 2019 le poste de chargé de mission auprès du sous-directeur du droit public, responsable depuis février 2020 de l'accès aux documents administratifs pour la Ville de Paris, qui, s'il revêt une dimension d'expertise, n'implique pas d'encadrement. Il ne résulte pas de l'instruction que M. B aurait manifesté son souhait d'accéder à des fonctions d'un niveau de responsabilité plus élevé. Il n'apporte, en outre, aucun élément de nature à faire présumer qu'il aurait accédé à des responsabilités d'un niveau plus élevé en l'absence d'erreur dans son reclassement, et n'allègue pas avoir cherché à changer de poste une fois son reclassement opéré. En outre, s'il se prévaut de ses évaluations professionnelles au titre des années 2020 et 2021, ces évaluations, qui soulignent son efficacité à son poste et la circonstance qu'il est agréable de travailler avec lui, ne mentionnent pas de capacités particulières à exercer des responsabilités d'un niveau élevé, des fonctions de management ou des fonctions particulièrement exposées. Par suite, M. B ne peut être regardé comme établissant l'existence d'un préjudice tenant à la perte de chance sérieuse d'avancement ou de promotion ni d'un préjudice de carrière.

Sur le préjudice moral et les troubles dans les conditions d'existence :

8. Il résulte de l'instruction que les conditions de la réintégration de M. B ont fait l'objet de trois décisions successives de la Ville de Paris, faisant perdurer pour M. B une situation d'incertitude, notamment concernant ses perspectives d'avancement et sa rémunération, jusqu'au 26 novembre 2021, date de l'arrêté régularisant sa situation. Il a, en outre, introduit deux recours juridictionnels pour obtenir l'annulation des deux premières décisions de la Ville de Paris concernant sa réintégration, et les deux jugements rendus ont fait l'objet d'un appel, cette répétition des procédures juridictionnelles entraînant pour lui un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence en condamnant la Ville de Paris à lui verser une indemnité de 3 000 euros.

Sur le préjudice lié à l'impossibilité de se projeter dans une évolution professionnelle :

9. M. B, qui n'apporte pas d'éléments précis concernant le préjudice lié à l'impossibilité de se projeter dans une évolution professionnelle, ne peut être regardé comme établissant l'existence d'un tel préjudice.

Sur les intérêts :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la Ville de Paris les intérêts au taux légal portant sur l'indemnisation précisée au point 8, à compter du 29 septembre 2021, date de réception par la Ville de Paris de la demande préalable indemnitaire de M. B.

Sur les intérêts afférents aux sommes versées au titre de la régularisation du traitement de M. B, en exécution du jugement du tribunal administratif de Paris n° 1925328 :

11. Le requérant conclut, dans le dernier état de ses écritures, au non-lieu à statuer s'agissant de ses conclusions tendant au versement des intérêts afférents aux sommes dues par la Ville de Paris au titre de la régularisation de son traitement en exécution du jugement du tribunal administratif de Paris n° 1925328. Ces conclusions ne sont toutefois pas devenues sans objet en cours d'instance, dès lors qu'il résulte de l'instruction que la Ville de Paris a procédé au versement des intérêts le 13 décembre 2021, soit avant l'introduction de la requête. Dès lors, ses conclusions à fin de non-lieu équivalent à un désistement pur et simple. Rien ne s'oppose à ce qu'il en soit donné acte.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la Ville de Paris une somme de 1 500 euros à verser à M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il est donné acte du désistement de M. B de ses conclusions tendant au versement des intérêts afférents aux sommes dues par la Ville de Paris au titre de la régularisation de son traitement en exécution du jugement du tribunal administratif de Paris n° 1925328.

Article 2 : La Ville de Paris est condamnée à verser à M. B la somme de 3 000 euros, qui portera intérêts au taux légal à compter du 29 septembre 2021.

Article 3 : La Ville de Paris versera une somme de 1 500 euros à M. B au titre de l'article L. 761-1du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et à la Ville de Paris.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Fouassier, président,

M. A, premier conseille

Mme Arnaud, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

La rapporteure,

B. ARNAUD

Le président,

C. FOUASSIERLa greffière,

C. EL HOUSSINE

La République mande et ordonne au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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