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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2201803

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2201803

vendredi 2 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2201803
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET BERRUX, MILLET (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 janvier 2022, Mme D C et M. B C, représentés par Me Millet, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la délibération du 7 octobre 2021 du conseil national de l'ordre des médecins (CNOM) ayant refusé de déférer devant la chambre disciplinaire de première instance d'Île-de-France de l'ordre des médecins la pédiatre à l'origine d'un signalement concernant leur fils auprès de la cellule centralisée des informations préoccupantes (CCIP) des Yvelines ;

2°) d'enjoindre au président du CNOM de déférer la pédiatre devant la chambre disciplinaire de première instance d'Île-de-France de l'ordre des médecins ;

3°) de mettre à la charge du CNOM la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle a été adoptée en méconnaissance du principe du contradictoire dès lors qu'ils n'ont pas eu communication des observations écrites présentées par la pédiatre ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors, en premier lieu, que la pédiatre a transmis le compte-rendu de consultation du 7 juin 2019 à d'autres professionnels de santé et a pris l'attache de certains professionnels ayant suivi leur enfant, en violation du secret médical, et s'est rendu coupable de faux et usage de faux en relatant faussement les propos que l'un d'entre eux aurait tenu, en deuxième lieu, qu'elle a remis en cause le principe de libre-choix du médecin, en troisième lieu, qu'elle a eu un comportement brutal et peu professionnel vis-à-vis de l'enfant et de sa mère et s'est immiscée dans leurs affaires de famille et leur vie privée, en quatrième lieu, qu'elle a remis en cause la liberté de prescription des autres médecins, en cinquième lieu, qu'elle a porté de fausses accusations contre la mère de l'enfant, sans avoir fait preuve de prudence et en ayant orienté son récit au mépris des faits et, en sixième et dernier lieu, qu'elle a manqué à son devoir de confraternité vis-à-vis de la mère de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er avril 2022, le président du conseil national de l'ordre des médecins conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

La clôture de l'instruction est intervenue le 19 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénal ;

- le code de la santé publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rezard, rapporteur,

- les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique,

- les observations de Me Millet, représentant Mme et M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, né le 7 mars 2008, a été reçu en consultation avec sa mère les 7 juin 2019 et 3 octobre 2019 par une pédiatre du centre de la migraine et de la douleur de l'enfant aux hôpitaux universitaires Paris Est, établissements relevant de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP). A l'issue de ces consultations, cette pédiatre a adressé, le 18 octobre 2019, un signalement concernant l'enfant auprès de la cellule centralisée des informations préoccupantes (CCIP) des Yvelines. Mme et M. C, parents de l'enfant, ont saisi le conseil départemental de la ville de Paris de l'ordre des médecins d'une demande tendant à ce que la pédiatre soit déférée devant la chambre disciplinaire de première instance d'Île-de-France de l'ordre des médecins. Par une délibération du 4 février 2021, le conseil départemental de la ville de Paris de l'ordre des médecins a refusé d'y procéder. Mme et M. C ont saisi le 19 mars 2021 le conseil national de l'ordre des médecins (CNOM) d'une plainte analogue. Par une délibération du 7 octobre 2021, celui-ci a également refusé de déférer la pédiatre devant la chambre disciplinaire de première instance d'Île-de-France de l'ordre des médecins. Mme et M. C demandent l'annulation de cette dernière délibération.

2. Aux termes de l'article L. 4124-2 du code de la santé publique : " Les médecins () chargés d'un service public et inscrits au tableau de l'ordre ne peuvent être traduits devant la chambre disciplinaire de première instance, à l'occasion des actes de leur fonction publique, que par le ministre chargé de la santé, le représentant de l'Etat dans le département, le directeur général de l'agence régionale de santé, le procureur de la République, le conseil national ou le conseil départemental au tableau duquel le praticien est inscrit. () ". Il ressort des pièces du dossier que la pédiatre faisant l'objet de la plainte des requérants est mise en cause à raison des fonctions qu'elle exerçait au centre de la migraine et de la douleur de l'enfant aux hôpitaux universitaires Paris Est, et donc en qualité de médecin chargée d'un service public.

Sur la légalité externe :

3. En premier lieu, le refus du CNOM de déférer un médecin chargé d'un service public devant la juridiction disciplinaire ne constitue pas, à l'égard de la personne qui l'a saisie à cette fin, une décision administrative individuelle défavorable au sens de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et qui serait à ce titre soumise à l'obligation de motivation. Par suite, le moyen tiré du vice de forme doit être écarté comme inopérant.

4. En second lieu, s'il appartenait au CNOM, sur le fondement des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, de mettre en œuvre une procédure contradictoire préalable, celle-ci impliquait seulement que la pédiatre mise en cause soit mise à même de présenter des observations et non que les auteurs de la plainte puissent répliquer à ces observations. Le moyen doit donc être écarté comme étant infondé.

Sur la légalité interne :

5. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 4124-2 du code la santé publique que lorsque le médecin poursuivi exerce une mission de service public et que le CNOM est saisi d'une plainte d'une personne qui ne dispose pas du droit de traduire elle-même un médecin devant la chambre disciplinaire, il lui appartient de décider des suites à donner à la plainte. Il dispose, à cet effet, d'un large pouvoir d'appréciation et peut tenir compte notamment de la gravité des manquements allégués, du sérieux des éléments de preuve recueillis, ainsi que de l'opportunité d'engager des poursuites compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

6. En premier lieu, aux termes de l'article R. 4127-4 du code de la santé publique : " Le secret professionnel institué dans l'intérêt des patients s'impose à tout médecin dans les conditions établies par la loi () " Aux termes du II de l'article L. 1110-4 du même code : " Un professionnel peut échanger avec un ou plusieurs professionnels identifiés des informations relatives à une même personne prise en charge, à condition qu'ils participent tous à sa prise en charge et que ces informations soient strictement nécessaires à la coordination ou à la continuité des soins, à la prévention ou à son suivi médico-social et social. "

7. Si Mme et M. C soutiennent que la pédiatre a violé le secret médical auquel elle était tenue en vertu de l'article R. 4127-4 du code de la santé publique, en communiquant le compte-rendu de la consultation du 7 juin 2019 à d'autres professionnels de santé et en contactant certains d'entre eux, il ressort des pièces du dossier qu'elle l'a fait, sur le fondement des dispositions précitées du II de l'article L. 1110-4 du même code, exclusivement vis-à-vis de professionnels de santé qui participaient ou avaient participé à la prise en charge de l'enfant des requérants. Ce faisant, elle n'a donc pas méconnu son obligation de respecter le secret médical.

8. En deuxième lieu, les requérants soutiennent que la pédiatre s'est rendue coupable de faux et usage de faux, en méconnaissance de l'article 441-1 du code pénal, en tant qu'elle aurait relaté de manière erronée la teneur de ses échanges avec une autre pédiatre qui avait assuré antérieurement la prise en charge de leur enfant. Toutefois, ils ne produisent à l'appui de leurs allégations qu'un message électronique de cette dernière, indiquant qu'elle ne cautionne pas les constats posés par la pédiatre mise en cause et l'usage qu'elle en a fait. Ce faisant, ils ne justifient pas que cette dernière se serait rendue coupable du délit de faux et usage de faux. En outre, s'ils soutiennent qu'elle a porté à leur encontre de fausses accusations, notamment le fait que les bilans de l'enfant étaient tous normaux ou subnormaux, que d'autres professionnels de santé se sont inquiétés de sa situation, que l'enfant ne mangerait que trois aliments différents ou que sa mère lui aurait prescrit seule des antibiotiques, ils ne justifient pas du caractère erroné de ces affirmations. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier, comme ils le soutiennent, que la pédiatre aurait indiqué qu'il était normal d'expectorer jaune ou vert. Enfin, si leur enfant n'a pas subi d'exploration fonctionnelle respiratoire (EFR) en 2009, il ressort des pièces du dossier qu'il a alors fait l'objet d'une radio du thorax. Aucun de ces éléments n'est par conséquent de nature à caractériser un manquement de la pédiatre à ses obligations professionnelles ou déontologiques, et notamment pas aux articles R. 4127-28 et 44 du code de la santé publique.

9. En troisième lieu, en soulignant, dans son signalement, qu'elle estimait que l'enfant de Mme et M. C avait bénéficié, du fait de la conviction de sa mère selon laquelle il serait affecté d'une maladie grave non-détectée, de soins excessifs et délétères pour lui, la pédiatre n'a remis en cause ni le principe de liberté de choix du médecin, ni celui de liberté de prescription, et n'a donc pas méconnu les articles R. 4127-6, 8 et 68 du code de la santé publique.

10. En quatrième et dernier lieu, la pédiatre n'a pas manqué au devoir de confraternité, résultant de l'article R. 4127-56 du code de la santé publique, vis-à-vis de Mme C en adressant comme elle l'a fait son signalement au CCIP des Yvelines.

11. Eu égard à ce qui précède, Mme et M. C ne sont pas fondés à soutenir que la pédiatre aurait manqué à l'une de ses obligations et, par conséquent, que le CNOM aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant son déferrement devant la chambre disciplinaire de première instance d'Île-de-France de l'ordre des médecins.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme et M. C aux fins d'annulation de la délibération du 7 octobre 2021 doivent être rejetées ainsi, par voie de conséquence, que leurs conclusions aux fins d'injonction et celles qu'ils ont présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme et M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C, première dénommée, pour les requérants et au conseil national de l'ordre des médecins.

Délibéré après l'audience du 19 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 février 2024.

Le rapporteur,

A. Rezard

La présidente,

K. Weidenfeld

Le greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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