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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2202025

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2202025

lundi 24 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2202025
TypeDécision
Formation2e Section - 2e Chambre
Avocat requérantRIOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 janvier 2022, Mme D A, représentée par Me Riou, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté non daté, notifié le 10 janvier 2022, par lequel l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) l'a suspendue de ses fonctions et a interrompu le versement de sa rémunération, à compter du 22 septembre 2021 ;

2°) d'enjoindre à l'AP-HP de procéder à la reconstitution de sa carrière et des droits afférents ;

3°) de condamner l'AP-HP à indemniser l'ensemble de ses préjudices pour une somme totale de 27 585,25 euros ;

4°) de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été adopté par une autorité incompétente ;

- il n'est pas motivé ;

- il a été adopté en méconnaissance des dispositions de l'article 14 de la loi du 5 août 2021 en l'absence d'information préalable des conséquences du défaut de vaccination ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il a été adopté alors qu'elle était placée en congés de maladie ;

- le préjudice moral subi peut être évalué à 3 000 euros, le préjudice de carrière à 5 000 euros, le préjudice de santé à 5 000 euros et le préjudice financier à 14 585,25 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2023, l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris conclut au non-lieu à statuer sur les conclusions à fin d'annulation, et au rejet des conclusions indemnitaires de la requérante.

Elle soutient que, par un arrêté du 8 février 2022, l'arrêté litigieux a été retiré et que Mme A n'établit pas la réalité des préjudices subis.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le décret n° 2021-699 du 1er juin 2021 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sorin, rapporteur,

- et les conclusions de M. Errera, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, aide-soignante affectée à l'hôpital Cochin-Port Royal, demande au tribunal d'annuler l'arrêté non daté, notifié le 10 janvier 2022, par lequel le directeur général de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris l'a suspendue de ses fonctions à compter du 22 septembre 2021 au motif qu'elle n'avait pas présenté l'un des documents prévus par les articles 12 à 14 de la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 instaurant pour certains agents publics des secteurs sanitaire et médico-social une obligation vaccinale à l'encontre de la Covid-19. Elle demande également d'enjoindre à l'AP-HP de procéder à la reconstitution de sa carrière, et de l'indemniser des préjudices subis à hauteur de 27 585,25 euros.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : " I. - Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la covid-19 : / 1° Les personnes exerçant leur activité dans : / a) Les établissements de santé mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique ; () ". Aux termes de l'article 13 de la même loi : " I. - Les personnes mentionnées au I de l'article 12 établissent : / 1° Satisfaire à l'obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal prévu au second alinéa du II du même article 12 () ; / 2° Ne pas être soumises à cette obligation en présentant un certificat médical de contre-indication (). / II. - Les personnes mentionnées au I de l'article 12 justifient avoir satisfait à l'obligation prévue au même I ou ne pas y être soumises auprès de leur employeur lorsqu'elles sont salariées ou agents publics (). / V.- Les employeurs sont chargés de contrôler le respect de l'obligation prévue au I de l'article 12 par les personnes placées sous leur responsabilité () ". Aux termes de l'article 14 de cette loi : " I. () B. - A compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 ou, à défaut, le justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12. / Par dérogation au premier alinéa du présent B, à compter du 15 septembre 2021 et jusqu'au 15 octobre 2021 inclus, sont autorisées à exercer leur activité les personnes mentionnées au I de l'article 12 qui, dans le cadre d'un schéma vaccinal comprenant plusieurs doses, justifient de l'administration d'au moins une des doses requises par le décret mentionné au II du même article 12, sous réserve de présenter le résultat, pour sa durée de validité, de l'examen de dépistage virologique ne concluant pas à une contamination par la covid-19 prévu par le même décret. () III. - Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. / La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I. () ".

3. Aux termes de l'article 49-1 du décret du 1er juin 2021 prescrivant les mesures générales nécessaires à la gestion de la sortie de crise sanitaire : " Hors les cas de contre-indication médicale à la vaccination mentionnés à l'article 2-4, les éléments mentionnés au second alinéa du II de l'article 12 de la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 susvisée sont : / 1° Un justificatif du statut vaccinal délivré dans les conditions mentionnées au 2° de l'article 2-2 ; / 2° Un certificat de rétablissement délivré dans les conditions mentionnées au 3° de l'article 2-2 ". Aux termes de l'article 2-3 du même décret : " Les justificatifs dont la présentation peut être exigée sont générés : / 1° Pour le résultat de l'examen de dépistage virologique ou le certificat de rétablissement, par le système d'information national de dépistage ("SI-DEP") mis en œuvre en application du décret n° 2020-551 du 12 mars 2020 relatif aux systèmes d'information mentionnés à l'article 11 de la loi n° 2020-546 du 11 mai 202 () ; / 2° Pour le justificatif de statut vaccinal, par le traitement automatisé de données à caractère personnel "Vaccin Covid" mis en œuvre en application du décret n° 2020-1690 du 25 décembre 2020 autorisant la création d'un traitement de données à caractère personnel relatif aux vaccinations contre la covid-19 ; / 3° Pour les justificatifs mentionnés aux 1° et 2° et le justificatif attestant d'une contre-indication médicale à la vaccination, par le traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé "Convertisseur de certificats" mis en œuvre en application du décret du 6 juillet 2021 susvisé, dans sa rédaction issue du décret n° 2021-1060 du 7 août 2021 relatif au traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé "Convertisseur de certificats" ".

4. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des pièces produites en défense, d'une part, que par un arrêté en date du 8 février 2022, l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris a retiré l'arrêté litigieux, et, d'autre part, que l'administration a procédé au remboursement des sommes prélevées à Mme A sur son bulletin de paie du mois de février 2022 ainsi qu'à la reconstitution de sa carrière. Dès lors, les conclusions à fin d'annulation et d'injonction sont devenues sans objet et il n'y a pas lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne l'illégalité fautive de l'arrêté non daté notifié le 10 janvier 2022 :

5. En premier lieu, l'arrêté litigieux a été signé par Mme C B, directrice adjointe des ressources humaines, qui disposait d'une délégation de signature pour signer l'ensemble des mesures nécessaires pour assurer le fonctionnement courant du groupe hospitalier, consentie par un arrêté du 21 octobre 2021 du directeur général du Groupe hospitalo-universitaire (GHU) Centre - Université Paris Cité, regroupant notamment l'hôpital Cochin et régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de police du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

6. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise notamment les dispositions des articles 12 à 14 de la loi du 5 août 2021 et mentionne que Mme A n'établit pas satisfaire aux obligations conditionnant l'exercice des fonctions telle que prévue à l'article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire. L'arrêté contient ainsi l'exposé des considérations de droit et de fait sur lesquels s'est fondé le directeur général de l'AP-HP pour prononcer la suspension de Mme A. Le moyen tiré du défaut de motivation doit, par suite, être écarté.

7. En troisième lieu si, il est vrai, l'AP-HP n'établit pas avoir convoqué Mme A à un entretien préalable en application des dispositions du premier alinéa du III de l'article 14 de la loi du 5 août 2021 précitées, la requérante, qui se borne à soutenir n'avoir pas bénéficié de l'entretien en cause, n'établit ni même n'allègue que, dûment informée, elle aurait cherché à régulariser sa situation, notamment par l'utilisation de jours de congés payés dont l'octroi dépendait au demeurant du seul accord de son employeur et qu'elle ne pouvait en tout état de cause pas prendre, étant, à la date de l'arrêté litigieux et jusqu'à son départ à la retraite le 31 octobre 2022, en congé de maladie. Dans ces conditions, et en tout état de cause, elle n'établit pas avoir perdu une chance sérieuse de ne pas être suspendue de ses fonctions pour méconnaissance de l'obligation vaccinale prescrite à l'article 12 de la même loi.

8. En quatrième lieu, contrairement à ce que soutient Mme A, l'arrêté litigieux, notifié le 10 janvier 2022, la suspendant de ses fonctions à compter du 22 septembre 2021, n'a eu ni pour objet ni pour effet de retirer la décision, au demeurant non produite, par laquelle elle avait été placée en congés de maladie à compter du 14 septembre 2021.

9. En cinquième lieu, il résulte des dispositions énoncées au point 2 que si le directeur d'un établissement de santé publique peut légalement prendre une mesure de suspension à l'égard d'un agent qui ne satisfait pas à l'obligation vaccinale contre la covid-19 alors que cet agent est déjà en congé de maladie, cette mesure et la suspension de traitement qui lui est associée ne peuvent toutefois entrer en vigueur qu'à compter de la date à laquelle prend fin le congé de maladie de l'agent en question.

10. Aux termes de l'article 14 du décret du 19 avril 1988 relatif aux conditions d'aptitude physique et aux congés de maladie des agents de la fonction publique hospitalière : " Sous réserve des dispositions de l'article 15 ci-dessous, en cas de maladie dûment constatée le mettant dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions, le fonctionnaire hospitalier est de droit placé en congé de maladie ". Aux termes de l'article 15 de ce décret : " Pour obtenir un congé de maladie ainsi que le renouvellement du congé initialement accordé, le fonctionnaire adresse à l'autorité dont il relève, dans un délai de quarante-huit heures suivant son établissement, un avis d'interruption de travail () En cas d'envoi de l'avis d'interruption de travail au-delà du délai prévu à l'alinéa précédent, l'autorité investie du pouvoir de nomination informe par courrier le fonctionnaire du retard constaté et de la réduction de la rémunération à laquelle il s'expose en cas de nouvel envoi tardif dans les vingt-quatre mois suivant l'établissement du premier arrêt de travail considéré. ".

11. En l'espèce, il résulte de l'instruction que Mme A était en congé maladie initial du 14 au 30 septembre 2021 et que ce congé a été prolongé jusqu'au 31 octobre 2022, date à compter de laquelle elle a fait valoir ses droits à la retraite. Il ne résulte pas de l'instruction et n'est pas allégué que la requérante n'aurait pas informé l'administration de la prolongation de son arrêt maladie. Dans ces conditions, Mme A est fondée à se prévaloir de la méconnaissance des dispositions de l'article 14 de la loi du 5 août 2021 citées au point 2 et de la garantie que ces dispositions ont entendu instituer pour soutenir que la décision prononçant sa suspension de fonctions est entachée d'illégalité en tant seulement qu'elle ne pouvait prendre effet qu'à l'issue de ses congés maladie soit, en l'espèce, au 31 octobre 2022. Cette illégalité, fautive, est de nature à engager la responsabilité de l'AP-HP à son égard.

12. Toutefois, d'une part, ainsi qu'il a été dit au point 4, l'administration a retiré l'arrêté litigieux notifié le 10 janvier 2022 et a procédé au remboursement des sommes indûment prélevées à la requérante sur ses traitements et à la reconstitution de sa carrière. D'autre part, si Mme A soutient avoir subi un préjudice de santé lié à un état dépressif, elle n'établit ni le lien de causalité entre cet état et l'illégalité relevée au point précédent, ni, en tout état de cause, que les soins nécessités par cet état n'auraient pas été pris en charge par l'assurance maladie et que des frais seraient demeurés à sa charge. Enfin, si elle invoque un préjudice moral, il est constant que la suspension de ses fonctions avec privation de rémunération n'est due qu'à son refus de respecter les dispositions précitées de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire, et donc à son choix de ne pas se faire vacciner. Elle ne saurait dans ces conditions sérieusement soutenir que le préjudice moral invoqué trouverait sa cause dans l'attitude de l'AP-HP à son égard.

13. Par conséquent, il y a lieu de rejeter l'ensemble des conclusions à fin d'indemnisation présentées par la requérante.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Dans les circonstances particulières de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la requérante sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris notifiée le 10 janvier 2022, ni sur celles à fin d'injonction présentées par Mme A.

Article 2 : Le surplus de conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A et à l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris.

Délibéré après l'audience du 10 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Sorin, président,

M. Coz, premier conseiller,

Mme Abdat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juin 2024.

Le président-rapporteur,

J. SORINL'assesseur le plus ancien,

Y. COZ

La greffière,

C. EL HOUSSINE

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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