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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2202990

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2202990

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2202990
TypeDécision
PublicationC
Formation5e Section - 4e Chambre
Avocat requérantCABINET DUHAMEL RAMEIX GURY MAITRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 février 2022, Mme A B, représentée par Me Xavier Bouillot, demande au tribunal :

1°) de condamner le Sénat au paiement d'une indemnité de 28'624,34 euros en réparation des préjudices résultant des fautes commises dans la procédure suivie depuis son placement d'office en congé de longue durée jusqu'à la reconnaissance de son aptitude à l'exercice de ses fonctions ;

2°) de mettre à la charge du Sénat la somme de 3 000 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision de placement d'office en congé de longue durée est entachée de plusieurs illégalités fautives ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation en l'absence de mention des circonstances ayant justifié la saisine du médecin d'aptitude ;

- elle a été édictée au terme d'une procédure irrégulière en l'absence, d'une part, de respect d'un contradictoire durant lequel son avis aurait été recueilli et d'invitation à consulter son dossier et, d'autre part, de désignation d'un expert malgré le désaccord entre son médecin traitant et le médecin d'aptitude, en méconnaissance de l'article 140 du règlement intérieur du Sénat ;

- aucune circonstance ne justifiait la saisine du médecin d'aptitude ;

- son placement en congé de longue durée constitue une sanction déguisée infligée après qu'elle ait fait état des difficultés rencontrées avec sa hiérarchie ;

- la lenteur dans la gestion de sa situation par le Sénat de l'engagement de la procédure d'inaptitude le 5 janvier 2021 jusqu'à sa déclaration d'aptitude le 28 juillet 2021 est constitutive d'une faute, sans qu'il ne puisse lui être reproché d'avoir freiné la procédure alors qu'elle a fait état, dès le 3 février 2021, de son incompréhension, de sa volonté de continuer à travailler et du désaccord probable entre son médecin traitant et le médecin d'aptitude, a toujours répondu aux diverses sollicitations et s'est rendue à toutes les convocations médicales ;

- l'attitude hostile et non conciliante du Sénat qui a réagi à ses signalements des difficultés avec sa hiérarchie en engageant une procédure de placement en congé de longue durée constitue une série de sanctions déguisées ; l'élément objectif en est caractérisé par l'impact sur sa rémunération, sa carrière et sa vie ; elle a été sanctionnée en réaction à la dénonciation d'une situation de harcèlement moral ;

- elle a subi un préjudice financier en lien direct et certain avec les fautes commises par le Sénat résultant de sa perte de rémunération qui doit être évalué à 12 184,34 euros et des frais d'expertise engagés qui doit être évalué à 1 440 euros ;

- son préjudice moral subi doit être évalué à 5 000 euros ;

- elle a enfin subi un préjudice de carrière qui doit être évalué à 10 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 avril 2022, le Sénat, représenté par le cabinet Gury et Maître, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- l'ordonnance n° 58-1100 du 17 novembre 1958 modifiée relative au fonctionnement des assemblées parlementaires ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- le règlement intérieur sur l'organisation des services portant statut du personnel du Sénat ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 17 mai 2024 :

- le rapport de M. Medjahed, premier conseiller ;

- les conclusions de M. Degand, rapporteur public ;

- et les observations de Me Bouillot, représentant Mme B, et de Me Gury, représentant le Sénat.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, administratrice du Sénat depuis le 1er octobre 1998, a été affectée du 1er janvier 2015 au 30 octobre 2021 à la direction de l'architecture, du patrimoine et des jardins puis, à compter du 1er novembre 2021, à la direction de l'initiative parlementaire et des délégations. A la suite d'une demande du directeur de l'architecture, du patrimoine et des jardins du 4 janvier 2021, la directrice des ressources humaines du Sénat a informé Mme B, par courrier du 5 janvier suivant, de sa décision de saisir le médecin d'aptitude du Sénat afin que celui-ci se prononce sur sa capacité à exercer ses fonctions. Par un avis du 13 janvier 2021, le médecin d'aptitude du Sénat a déclaré Mme B temporairement inapte à l'exercice de ses fonctions pour un mois. Par un avis du 12 février 2021, il l'a de nouveau déclarée temporairement inapte à ses fonctions jusqu'à l'avis d'un médecin spécialiste qui a été rendu le 8 mars 2021 et conclut à l'inaptitude de l'intéressée. Par un avis du 31 mars 2021, le médecin d'aptitude du Sénat a recommandé le placement d'office en congé de longue durée de Mme B pour une durée de six mois. Par une décision du 2 avril 2021, le secrétaire général de la questure a placé d'office l'intéressée en congé de longue durée du 1er avril au 30 septembre 2021. Mme B a introduit le 14 avril 2021 une requête en référé tendant à la suspension de l'exécution de cette décision. Au cours de cette instance, le secrétaire général de la questure du Sénat a, par une décision du 22 avril 2021, retiré sa décision du 2 avril 2021 en vue de mettre en œuvre la procédure de désignation d'un expert prévue à l'article 140 du règlement intérieur du Sénat compte-tenu du désaccord existant entre le médecin traitant de la requérante et le médecin d'aptitude du Sénat. Par un avis du 4 mai 2021, le médecin d'aptitude du Sénat a maintenu sa déclaration d'inaptitude de Mme B à l'exercice de ses fonctions jusqu'à l'avis de l'expert. Par un avis du 28 juillet 2021, l'expert désigné d'un commun accord entre le médecin traitant de Mme B et le médecin d'aptitude du Sénat a conclu à son aptitude à reprendre ses fonctions et qu'un placement en congé de longue durée n'était pas justifié et recommandé un changement d'affectation. Par la présente requête, Mme B demande la condamnation du Sénat au paiement d'une indemnité de 28'624,34 euros en réparation des préjudices subis résultant des fautes commises dans la procédure suivie depuis son placement d'office en congé de longue durée jusqu'à la reconnaissance de son aptitude à l'exercice de ses fonctions.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne la faute :

2. L'article 8 de l'ordonnance du 17 novembre 1958 dispose que " Les agents titulaires des services des assemblées parlementaires sont des fonctionnaires de l'État dont le statut et le régime de retraite sont déterminés par le bureau de l'assemblée intéressée, après avis des organisations syndicales représentatives du personnel. ". Aux termes de l'article 138 du règlement intérieur du Sénat : " Si les circonstances le justifient, le directeur des Ressources humaines et de la Formation saisit, de sa propre initiative ou à la demande du directeur de l'intéressé, le médecin d'aptitude mentionné à l'article 197 pour qu'il procède à l'examen médical d'un fonctionnaire. ". Aux termes de l'article 140 de ce règlement intérieur : " I. - Sans préjudice des dispositions de l'article 143, des congés de longue durée peuvent être accordés aux fonctionnaires atteints d'une maladie ou victimes d'un accident exigeant des soins ou une convalescence prolongés et n'entraînant pas une impossibilité absolue et définitive d'exercer leurs fonctions. / () / La mise en congé de longue durée peut également être prononcée d'office dans les cas prévus au II de l'article 137 et à l'article 138. / () / Le congé de longue durée est accordé ou renouvelé par période de six mois, dans la limite de cinq ans pour la même affection, sur décision du Secrétaire général compétent, prise sur avis conforme du médecin d'aptitude, rendu, si nécessaire, après consultation d'un spécialiste agréé. / () / IV. - Dans tous les cas de désaccord entre le médecin d'aptitude et le médecin traitant sur la mise en congé de longue durée du fonctionnaire concerné ou sur sa reprise de fonctions, les deux médecins s'entendent sur le choix d'un expert. À défaut d'accord, le fonctionnaire est soumis à un examen par un expert désigné par les Questeurs parmi les experts médicaux près la cour d'appel de Paris ".

3. En premier lieu, une mesure prise dans l'intérêt du service ne constitue une sanction déguisée que dans l'hypothèse où il est établi que l'auteur de l'acte a eu l'intention de sanctionner l'agent et que la décision a porté atteinte à sa situation professionnelle notamment en réduisant ses responsabilités et/ou sa rémunération ou en portant atteinte à ses perspectives de carrière.

4. D'une part, il résulte de l'instruction que l'engagement à l'initiative de l'administration de la procédure de placement en congé de longue durée a directement conduit à deux avis du médecin d'aptitude du Sénat des 13 janvier et 12 février 2021 concluant à l'inaptitude temporaire à l'exercice des fonctions de Mme B pour un mois dans un premier temps puis jusqu'à l'avis d'un médecin spécialiste concluant à l'inaptitude de l'intéressée. En outre la requérante a été en congé de maladie du 9 au 16 décembre 2020 puis du 4 au 11 janvier 2021 et n'a pas repris ses fonctions du 13 janvier, date du premier avis d'inaptitude, au 28 juillet 2021, date de l'avis d'aptitude de l'expert désigné d'un commun accord entre son médecin traitant et le médecin d'aptitude du Sénat. Etant tenue de placer les fonctionnaires soumis à son autorité dans une position statutaire régulière, le Sénat doit être regardé comme ayant, à titre conservatoire, placé d'office Mme B en congé de maladie à partir du 13 janvier 2021 dans l'attente de l'avis définitif du médecin d'aptitude lequel est intervenu le 31 mars 2021 et a donné lieu à la décision de placement d'office en congé de longue durée du 2 avril 2021. Du fait de ce congé de maladie, son indemnité de législature a fait l'objet d'une retenue de 4/7ème du 1er avril au 28 juillet 2021. Dans ces conditions, en engageant une procédure de placement de Mme B en congé de longue durée, le Sénat a nécessairement porté atteinte à sa rémunération et, par suite, à sa situation professionnelle.

5. D'autre part, il résulte de l'instruction que, par une demande du 4 janvier 2021, le directeur de l'architecture, du patrimoine et des jardins, alors chef de service de Mme B, a engagé une procédure en vue de la placer en congé de maladie de longue durée après avoir constaté qu'en dépit de sa charge de travail limitée, avec un nombre très réduit et un niveau peu complexe de dossiers à traiter, compte tenu de sa qualité de travailleuse handicapée ayant un taux d'incapacité compris entre 50 et 79 %, reconnue par une décision du 5 mars 2019, elle se trouvait dans l'incapacité de s'acquitter correctement des tâches qui lui étaient confiées, commettant des erreurs et des approximations, ne respectant pas les délais impartis et demandant à être déchargée de certaines missions. Il a estimé que cette incapacité était susceptible de s'expliquer par son état de santé sous réserve de l'appréciation du médecin d'aptitude eu égard à ses explications incohérentes et contradictoires sur son incapacité à s'acquitter correctement de ses missions et à son attitude face aux tâches qui lui étaient confiées et aux variations importantes de son humeur. Ces éléments circonstanciés et non contestés étaient de nature à faire raisonnablement penser, à la date de la demande de son chef de service, que son inaptitude à ses fonctions était vraisemblable et à justifier, en application de l'article 138 du règlement intérieur du Sénat, la saisine du médecin d'aptitude sur sa capacité à exercer ses fonctions d'administratrice du Sénat.

6. Il résulte de ce qui précède que l'engagement de la procédure de placement en congé de longue durée et la décision consécutive du 2 avril 2021 doivent être regardés comme ayant été motivés tant par l'intérêt du service que par celui de Mme B et non par la volonté de la sanctionner pour avoir signalé des agissements de harcèlement moral. En outre, il résulte de l'instruction, notamment des écritures en défense non contestées par la requérante, que la directrice des ressources humaines du Sénat a informé Mme B, lors d'un échange de courriels des 18 et 19 décembre 2020, que les accusations de harcèlement moral formulées dans le cadre de cet échange doivent être justifiées concrètement, qu'un entretien s'est déroulé le 26 janvier 2021 entre la directrice des ressources humaines et des représentants syndicaux du Sénat pour examiner la situation de Mme B et son signalement de harcèlement moral, que la directrice des ressources humaines a rencontré Mme B le 6 septembre 2021 pour l'informer que les faits dénoncés n'étaient pas constitutifs d'un harcèlement moral et que le 19 octobre 2021, elle a abordé avec elle son souhait d'affectation à la direction de l'initiative parlementaire et des délégations à compter du 1er novembre 2021. Dans ces conditions, la direction des ressources humaines a apporté une réponse appropriée au signalement de harcèlement moral de Mme B. En outre, l'irrégularité dont la procédure de placement en congé de longue durée est entachée, ainsi qu'il sera dit ci-après, ne caractérise pas, dans les circonstances de l'espèce, l'existence d'une intention répressive de la part du Sénat. Par suite et alors même que sa rémunération a été réduite du fait de cette procédure, Mme B n'est pas fondée à soutenir que l'administration a pris à son encontre des mesures constituant une sanction déguisée de nature à engager sa responsabilité.

7. En deuxième lieu, la décision du 2 avril 2021 plaçant d'office Mme B en congé de longue durée, qui ne revêt pas le caractère d'une sanction, ne figure pas au nombre des décisions qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. En tout état de cause, cette décision comporte l'énoncé suffisant des considérations de droit et de fait qui constituent son fondement, notamment la reprise de la teneur des avis d'inaptitude du médecin d'aptitude du Sénat, en application de l'article L. 211-5 du même code. Par suite, Mme B n'est pas fondée à soutenir que le Sénat a commis une faute en ne motivant pas suffisamment sa décision du 2 avril 2021.

8. En troisième lieu, en vertu de l'article 65 de la loi du 22 avril 1905 dans sa rédaction alors en vigueur, un agent public faisant l'objet d'une mesure prise en considération de sa personne, qu'elle soit ou non justifiée par l'intérêt du service, doit être mis à même de demander la communication de son dossier, en étant averti en temps utile de l'intention de l'autorité administrative de prendre la mesure en cause. Si la décision de placement d'office en congé de longue durée constitue nécessairement une mesure prise en considération de la personne, Mme B doit être regardée comme ayant été informée de l'intention de l'administration de prendre cette mesure par le courrier de la directrice des ressources humaines du 5 janvier 2021 l'informant de sa décision de saisir le médecin d'aptitude du Sénat afin que celui-ci se prononce sur sa capacité à exercer ses fonctions ou, à tout le moins, par le courrier du 28 janvier suivant l'informant de son éventuel placement en congé de longue durée si son état de santé ne lui permettait pas de reprendre ses fonctions. Elle a d'ailleurs adressé à la direction des ressources humaines par courriel plusieurs certificats médicaux attestant de son aptitude à l'exercice de ses fonctions. Dans ces conditions et en tout état de cause, elle doit être regardée comme ayant été mise à même de prendre connaissance de l'intégralité de son dossier et de présenter des observations avant l'édiction de la mesure. Par suite, aucune faute résultant du défaut de communication de son dossier personnel ou du non-respect du principe du contradictoire ne peut être retenue à l'encontre du Sénat.

9. En quatrième lieu, ainsi qu'il est dit ci-dessus au point 5, des éléments sérieux et légitimes étaient de nature à faire douter de l'aptitude de Mme B à l'exercice de ses fonctions à la date de la demande de son chef de service et, par suite, à justifier la saisine du médecin d'aptitude afin qu'il procède à un examen médical. Par suite, alors même qu'elle a finalement été déclarée apte à l'exercice de ses fonctions d'administratrice du Sénat le 28 juillet 2021, le Sénat n'a pas commis de faute en engageant une procédure de placement en congé de longue durée.

10. En dernier lieu, si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

11. Il résulte de l'instruction qu'à la suite de l'avis du 13 janvier 2021 du médecin d'aptitude du Sénat déclarant Mme B temporairement inapte à l'exercice de ses fonctions, le Sénat a été informé de l'avis d'aptitude du médecin traitant de Mme B dès le 4 février 2021, date du courrier de la directrice des ressources humaines mentionnant ce certificat médical, et que le désaccord entre le médecin d'aptitude du Sénat et les médecins traitants de Mme B, médecins généraliste et psychiatre, a persisté tout au long de la procédure jusqu'à la décision du 2 avril 2021 ainsi que l'atteste l'établissement de plusieurs certificats aux conclusions opposées dont la direction des ressources humaines a été tenue informée par courriels. Contrairement à ce que fait valoir en défense le Sénat, il ne résulte d'aucune disposition de son règlement intérieur que le désaccord entre le médecin traitant de l'agent et le médecin d'aptitude du Sénat doit survenir après l'avis définitif du médecin d'aptitude. En tout état de cause, la décision du 2 avril 2021 a été prise un jour franc seulement après l'avis définitif du médecin d'aptitude du Sénat du 31 mars 2021 de sorte qu'un éventuel désaccord du médecin traitant n'aurait pu matériellement être exprimé en temps utile. Dans ces conditions, en ne désignant pas dès le 4 février 2021 un expert pour apprécier l'aptitude de Mme B à l'exercice de ses fonctions, le Sénat a méconnu les dispositions du IV de l'article 140 de son règlement intérieur, la désignation d'un expert constituant une garantie pour l'agent et étant susceptible d'exercer une influence sur le sens de la décision prise, et fait preuve de négligence dans la gestion de la situation de Mme B. Par suite, il a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

En ce qui concerne le préjudice :

12. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité. Pour l'évaluation du montant de l'indemnité due, doit être prise en compte la perte des rémunérations ainsi que celle des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions. Il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations nettes et des allocations pour perte d'emploi perçues au cours de la période d'éviction.

13. Il ne résulte pas de l'instruction que l'absence de saisine diligente d'un expert pour apprécier plus rapidement l'aptitude de Mme B à l'exercice de ses fonctions est à l'origine d'un préjudice de carrière pour la requérante alors que ses évaluations depuis l'année 2017 témoignent de difficultés récurrentes à assumer sa charge de travail malgré un nombre réduit de missions confiées, son assiduité et ses qualités professionnelles et concluent toutes en défaveur d'une promotion au grade supérieur.

14. En revanche, la faute commise par le Sénat qui a conduit à son placement irrégulier en congé de maladie du fait de l'absence de saisine dans les meilleurs délais d'un médecin expert a entraîné pour Mme B une perte de rémunération. Il résulte de l'instruction que cette perte de rémunération justifie le versement d'une indemnité de 12 184,34 euros.

15. En outre, si la décision de désigner un expert en application du IV de l'article 140 du règlement intérieur du Sénat avait été prise dès le 4 février 2021, Mme B n'aurait pas fait appel aux services d'un médecin pour faire constater son état de santé. Dans ces conditions, elle est fondée à demander la condamnation du Sénat au paiement d'une indemnité de 1 440 euros correspondant aux honoraires médicaux versés à cet effet.

16. Enfin, dans les circonstances de l'espèce eu égard notamment à sa qualité de travailleuse handicapée, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par Mme B en lien direct et certain avec la faute commise par le Sénat en l'évaluant à la somme de 2 000 euros.

17. Il résulte de tout ce qui précède que le Sénat doit être condamné à verser à Mme B une indemnité d'un montant total de 15'624,34 euros.

Sur les frais liés au litige :

18. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du Sénat, qui est la partie perdante dans la présente instance, la somme de 1 500 euros à verser à Mme B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Le Sénat est condamné à verser à Mme B une indemnité de 15'624,34 euros.

Article 2 : Le Sénat versera à Mme B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions présentées par Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au Sénat.

Délibéré après l'audience du 14 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Aubert, présidente,

M. Julinet, premier conseiller,

M. Medjahed, premier conseiller.

Rendu public après mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.

Le rapporteur,

N. MEDJAHED

La présidente,

S. AUBERT

La greffière,

A. LOUART

La République mande et ordonne au président du Sénat, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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