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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2203722

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2203722

lundi 10 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2203722
TypeDécision
PublicationC
Formation2e Section - 2e Chambre
Avocat requérantTABI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et des mémoires en réplique, enregistrés les 15 février 2022, 13 mars 2022, 16 avril 2022, 28 septembre 2022, 3 octobre 2022 et 7 octobre 2022 sous le n° 2203722/2-2, la société Soc Boulanger Taxis, représentée par Me Tabi, demande au tribunal :

1°) d'annuler la saisie administrative à tiers détenteur (SATD) émise le 8 février 2022 pour le paiement d'une somme de 354 917,46 euros ;

2°) de la décharger de l'obligation de payer la somme de 354 917,46 euros ;

3°) d'ordonner la restitution des sommes recouvrées par le comptable des finances publiques, au titre de la SATD émise le 8 février 2022 ;

4°) de condamner l'Etat à lui rembourser les frais bancaires et de poursuites afférents à cette saisie, soit la somme de 83,33 euros ;

5°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 600 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les sommes en litige n'étaient pas exigibles dès lors qu'elle avait sollicité le bénéfice d'un sursis de paiement le 31 décembre 2021, demande sur laquelle l'administration fiscale ne s'était pas encore prononcé à la date d'émission de la SATD.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 10 mars 2022, 25 mars 2022, 4 mai 2022 et 30 septembre 2022, la directrice régionale des finances publiques d'Ile-de-France et de Paris concluait au rejet de la requête.

Elle soutenait que les moyens soulevés par la société requérante n'étaient pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2022, la directrice régionale des finances publiques d'Ile-de-France et de Paris conclut au retrait de ses précédents mémoires en défense, demande au tribunal de juger que la requête est devenue sans objet et de juger ce que de droit au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

II. Par une requête et des mémoires en réplique, enregistrés les 4 juillet 2022, 4 mars 2024 et 8 avril 2024 (non communiqué) sous le n° 2214488/2-2, la société Soc Boulanger Taxis, représentée par Me Tabi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'avis de mise en recouvrement du 31 janvier 2019 ;

2°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés et des rappels de taxe sur la valeur ajoutée au titre des années 2015 et 2016, de l'amende fiscale, du prélèvement forfaitaire libératoire et des prélèvements sociaux auxquels elle a été assujettie ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le service vérificateur a manqué à son obligation de loyauté en ne tenant pas compte de ses observations présentées en réponse à la proposition de rectification du 26 juillet 2018 ;

- la procédure d'imposition est irrégulière en l'absence de réponse de l'administration aux observations du contribuable à la proposition de rectification ;

- l'administration ne lui a pas communiqué les documents obtenus dans le cadre du droit de communication, en méconnaissance de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales ;

- l'administration a refusé de donner suite à sa demande de recours auprès du supérieur hiérarchique ;

- le chiffre d'affaires a été irrégulièrement reconstitué, faute pour l'administration d'avoir explicitement rejeté sa comptabilité.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 2 mars 2023 et 21 mars 2024, la directrice régionale des finances publiques d'Ile-de-France et de Paris conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme de Saint Chamas,

- les conclusions de Mme Abdat, rapporteure publique,

- et les observations de Me Tabi, représentant la société Boulanger Taxis.

Une note en délibéré présentée pour la société Boulanger Taxis a été enregistrée le 2 juin 2024 et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. La société à responsabilité limitée Soc Boulanger Taxis, qui exerce une activité de transport de voyageurs par taxi, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité ayant porté sur la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016. A l'issue des opérations de contrôle, par une proposition de rectification du 26 juillet 2018, il lui a été notifié des rehaussements en matière d'impôts sur les sociétés ainsi que des rappels de taxe sur la valeur ajoutée (TVA) au titre de la période en litige, ainsi qu'une amende pour distributions occultes, le prélèvement forfaitaire libératoire et les prélèvements sociaux sur les revenus distribués aux personnes physiques. Ces impositions supplémentaires ont été mises en recouvrement par un avis de mise en recouvrement rendu exécutoire le 31 janvier 2019. Par deux réclamations des 31 mars 2019 et 30 décembre 2021, assorties chacune d'une demande de sursis de paiement, la société a demandé la décharge des impositions supplémentaires mises à sa charge, qui ont été rejetées respectivement le 22 septembre 2020 et 22 juin 2022. L'administration fiscale a également notifié à la société requérante, le 8 février 2022, une saisie administrative à tiers détenteur (SATD) tendant au paiement d'une somme de 354 917,46 euros, correspondant au solde, en droits, pénalités et amendes des impositions litigieuses. Par un courrier électronique du 12 février 2022, la société a formé opposition contre cette SATD auprès des services de l'administration fiscale, qui a été rejetée par décision du 15 février 2022. La société demande au tribunal la décharge des impositions mises à sa charge.

Sur la jonction :

2. Les requêtes enregistrées sous les numéros n° 2203722/2-2 et n°2214488/2-2 concernent la même société requérante et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin de décharge présentées sous la requête n°2214488 :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 11 du livre des procédures fiscales : " A moins qu'un délai ne soit prévu par le présent livre, le délai accordé aux contribuables pour répondre aux demandes de renseignements, de justifications ou d'éclaircissements et, d'une manière générale, à toute notification émanant d'un agent de l'administration des impôts est fixé à trente jours à compter de la réception de cette notification ". Aux termes de l'article L. 57 du même livre : " L'administration adresse au contribuable une proposition de rectification qui doit être motivée de manière à lui permettre de formuler ses observations ou de faire connaître son acceptation. Sur demande du contribuable reçue par l'administration avant l'expiration du délai mentionné à l'article L. 11, ce délai est prorogé de trente jours () ". Aux termes de l'article R. 57-1 du même livre : " La proposition de rectification prévue par l'article L. 57 fait connaître au contribuable la nature et les motifs de la rectification envisagée. L'administration invite, en même temps, le contribuable à faire parvenir son acceptation ou ses observations dans un délai de trente jours à compter de la réception de la proposition ". Il résulte de ces dispositions qu'un contribuable dispose d'un délai de trente jours, qui est un délai franc, pour faire connaître ses observations sur la proposition de rectification qui lui a été adressée par l'administration.

4. Il résulte de l'instruction que la société requérante a reçu le 31 juillet 2018 la proposition de rectification datée du 26 juillet 2018. En application des dispositions précitées, le délai de trente jours qui lui était accordé pour y répondre, qui est un délai franc, débutait le lendemain, à savoir le 1er août 2018 et expirait trente jours plus tard, à savoir le vendredi 31 août 2018 à minuit. Dès lors, la demande de prolongation du délai, adressée le 3 septembre 2018 par la société, a été formulée de manière tardive. S'il résulte de l'instruction que l'administration a tout de même fait droit à la demande de prolongation de trente jours supplémentaires du délai formulée par la société, ce nouveau délai expirait le dimanche 30 septembre 2018, prorogé au premier jour ouvrable suivant, à savoir le lundi 1er octobre 2018 à minuit. Par conséquence, les observations de la société requérantes, adressées le 3 octobre 2018 au service, l'ont été de manière tardive. Le moyen tiré de la méconnaissance des délais de réponse à la proposition de rectification accordés à la société requérante, et partant, du manquement de l'administration à son devoir de loyauté, doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes du 5e alinéa de l'article L. 57 du livre des procédures fiscales : " Lorsque l'administration rejette les observations du contribuable sa réponse doit également être motivée ".

6. La société estime qu'en l'absence de réponse de l'administration à ses observations à la proposition de rectification du 26 juillet 2018, la procédure d'imposition est irrégulière. Toutefois, ainsi qu'il a été dit au point 4, ces observations ont été adressées à l'administration de manière tardive. Dès lors qu'aucune disposition n'impose à l'administration de répondre à des observations du contribuable présentées au-delà du délai prévu par les articles L. 57 et R. 57-1, éventuellement prorogé, le moyen doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales : " L'administration est tenue d'informer le contribuable de la teneur et de l'origine des renseignements et documents obtenus de tiers sur lesquels elle s'est fondée pour établir l'imposition faisant l'objet de la proposition prévue au premier alinéa de l'article L. 57 ou de la notification prévue à l'article L. 76. Elle communique, avant la mise en recouvrement, une copie des documents susmentionnés au contribuable qui en fait la demande ".

8. La société soutient avoir sollicité, par un courrier du 22 octobre 2018 que l'administration conteste avoir reçu, la copie des documents obtenus de tiers dans le cadre de l'usage, par le service, de son droit de communication, demande à laquelle l'administration n'aurait répondu que postérieurement à la mise en recouvrement des impositions en litige intervenue le 31 janvier 2019, entachant ainsi d'irrégularité la procédure d'imposition. En tout état de cause, il résulte de l'instruction, et notamment des termes mêmes de la proposition de rectification du 26 juillet 2018 (paragraphe " II - Droit de communication ") que le service a fait usage de son droit de communication le 28 mai 2018 auprès de la seule préfecture de police, afin d'obtenir des renseignements concernant le nombre d'autorisations de stationnement délivrées à la société requérante, le nombre de véhicules relais déclarés et le nombre de doublages déclarés, la préfecture de police ayant répondu au service par un courrier du 26 juin 2018. Les renseignements ainsi obtenus, détaillés au paragraphe " III - conditions d'exploitation " de la proposition de rectification, ont été utilisés par le service vérificateur pour fonder les redressements notifiés. Si la société requérante prétend que la copie de ce courrier de réponse de la préfecture de police n'était pas annexé à la proposition de rectification, soutenant notamment avoir dû la solliciter ultérieurement et par elle-même dans le cadre d'une saisine de la commission d'accès aux documents administratifs, d'une part, l'administration établit suffisamment la figuration, en annexe, du courrier de la préfecture de police en cause en produisant dans son intégralité la proposition de rectification, dont la 1ère page fait état de sa longueur totale de " 17 feuillets ", soit 34 pages, les pages 33 et 34 étant précisément constituées du courrier en cause, alors que la requérante n'établit ni même n'allègue que les pages 33 et 34 auraient été constituées d'un autre document, et, d'autre part, il appartenait à la société de demander, en temps utile, la version complète du document si la version reçue avait comporté un nombre de pages différent de celui mentionné en couverture. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales doit dès lors être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 10 du livre des procédures fiscales : " Avant l'engagement d'une des vérifications prévues aux articles L. 12 et L. 13, l'administration des impôts remet au contribuable la charte des droits et obligations du contribuable vérifié ; les dispositions contenues dans la charte sont opposables à l'administration. ". La charte précise, dans son millésime applicable au présent litige, dans le chapitre consacré à la conclusion du contrôle, qu'" en cas de désaccord avec le vérificateur ", le contribuable peut saisir l'inspecteur divisionnaire ou principal : " si le vérificateur a maintenu totalement ou partiellement les rectifications envisagées, des éclaircissements supplémentaires peuvent [lui] être fournis si nécessaire par l'inspecteur divisionnaire ou principal ".

10. La société requérante soutient avoir envoyé au vérificateur un courrier recommandé (sans avis de réception) le 22 octobre 2018, qui aurait été reçu le 24 octobre 2018, pour solliciter un rendez-vous avec son supérieur hiérarchique. Il est constant que l'administration, qui au demeurant conteste fermement la réception de ce courrier et l'authenticité du bordereau de transmission produit, n'a pas fait droit à cette demande. Toutefois, et en tout état de cause, à supposer établie la réalité de la réception de ce courrier, la société requérante ne justifie pas avoir été privée d'une garantie de procédure dès lors que le courrier en cause se borne à mentionner un " désaccord persistant " avec le vérificateur à la suite du rejet de ses observations relatives à la proposition de rectification du 26 juillet 2018 sans en préciser la nature ni l'ampleur, alors que la voie de recours prévue par la charte vise les cas où des " divergences importantes subsistent ". Par ailleurs, la société ne s'est jamais informée des suites données à ce courrier envoyé sans avis de réception, ni n'a réitéré sa demande d'un tel rendez-vous, que ce soit dans son courrier postérieur du 19 novembre 2018 sollicitant la saisine de la commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires, ou dans le cadre de ses échanges ultérieurs avec l'administration et n'a pas davantage évoqué ce point dans sa première réclamation contentieuse du 31 mars 2019. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, ce moyen doit être écarté.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 57 du livre des procédures fiscales : " L'administration adresse au contribuable une proposition de rectification qui doit être motivée de manière à lui permettre de formuler ses observations ou de faire connaître son acceptation () ".

12. Il résulte de l'instruction, et notamment des termes de la proposition de rectification du 26 juillet 2018, que le service vérificateur a clairement énuméré les diverses irrégularités affectant la comptabilité de la société, parmi lesquelles les insuffisances des mentions portées sur les justificatifs de recettes, les carences dans la justification des immobilisations et les incohérences entourant l'activité de l'entreprise. Bien qu'elle ne mentionne pas expressément que la comptabilité de la société a été rejetée, la proposition de rectification précise qu'en conséquence de ces irrégularités, "la comptabilité est jugée irrégulière et non probante sur les années 2015 et 2016 " et que le service " a procédé à la reconstitution du chiffre d'affaires " au titre de ces deux années. Ces éléments permettaient sans difficulté particulière au contribuable de comprendre sans ambiguïté que sa comptabilité avait été rejetée et de formuler ses observations. Dès lors, la société n'est pas fondée à soutenir que l'absence de mention du rejet de sa comptabilité entache la proposition de rectification d'une insuffisance de motivation.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la société n'est pas fondée à solliciter la décharge des impositions mises à sa charge. Par conséquent, sa requête n°2214488 doit être rejetée en toutes ses conclusions.

Sur les conclusions présentées sous la requête n°2203722 :

14. Il résulte de l'instruction que le service a procédé à la levée de la SATD litigieuse du 8 février 2022 délivrée entre les mains de la banque BRED, à la restitution de la somme appréhendée de 11 310, 24 euros ainsi qu'au remboursement des frais prélevés par la banque au titre de son traitement. Par suite, et en tout état de cause, les conclusions de la société requérante tendant à ce que le tribunal de céans ordonne la mainlevée de cette saisie, la restitution des sommes appréhendées et le remboursement des frais prélevés par la banque, sont dépourvues d'objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.

15. Les conclusions aux fins de décharge de l'obligation de payer la somme de 354 917,46 euros notifiée par l'acte de poursuite litigieux sont également, dans cette mesure, sans objet.

16. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par la société Boulanger Taxis dans le cadre de l'instance enregistrée sous le n°2203722 et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SARL Soc Boulanger Taxis enregistrée sous le n°2214488 est rejetée.

Article 2 : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête de la SARL Soc Boulanger Taxis enregistrée sous le n°2203722 tendant à ce que le tribunal de céans ordonne la mainlevée de la saisie administrative à tiers détenteur notifiée le 8 février 2022, la restitution des sommes appréhendées, le remboursement des frais prélevés par la banque et à la décharge de l'obligation de payer la somme de 354 917,46 euros.

Article 3 : L'Etat versera à la SARL Soc Boulanger Taxis une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Soc Boulanger Taxis et à la directrice régionale des finances publiques d'Ile-de-France et de Paris.

Délibéré après l'audience du 27 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Sorin, président,

M. Errera, premier conseiller,

Mme de Saint Chamas, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juin 2024.

La rapporteure,

M. de SAINT CHAMASLe président,

J. SORIN

La greffière,

C. EL HOUSSINE

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2, 2214488/2-

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