mardi 27 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2203838 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 1re Section - 3e Chambre |
| Avocat requérant | ATGER |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 février 2022, M. B A, représenté par Me Atger, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler la décision du 13 janvier 2022 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis totalement fin aux conditions matérielles d'accueil dont il bénéficiait ;
3°) d'enjoindre à l'OFII de le rétablir dans le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à titre rétroactif, dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de deux cents euros par jour de retard ou, à défaut, d'enjoindre à l'OFII de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de deux cents euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 500 euros à verser à son conseil, au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle, ou à verser au requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative si le bénéfice de l'aide juridictionnelle ne lui était pas accordé.
Il soutient que :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'a été méconnu le principe du contradictoire ;
- elle est entachée d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen particulier des circonstances propres à sa situation de vulnérabilité ;
- elle est entachée d'une erreur de droit en ce que l'OFII s'est cru en situation de compétence liée dans l'application de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui ne lui offre qu'une faculté de mettre fin aux conditions matérielles d'accueil, sous réserve de la prise en compte de la vulnérabilité du demandeur ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son absence à la convocation du 15 octobre 2021 était un fait isolé et était justifié par des raisons de santé ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation eu égard aux motifs de son absence à la convocation du 15 octobre 2021 ainsi qu'à sa situation de vulnérabilité ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article 20 de la directive 2013/33/UE dès lors qu'aucune circonstance exceptionnelle ne justifiait la cessation du bénéfice des conditions matérielles d'accueil.
Par un mémoire enregistré le 15 janvier 2024, l'OFII conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- M. A, à qui a été reconnu la qualité de réfugié par décision du 20 septembre 2022, n'a pas procédé au renouvellement de son attestation de demande d'asile entre le 27 septembre 2021 et le 23 juin 2022 alors que le bénéfice de l'allocation pour demandeur d'asile est subordonné à la détention d'une telle attestation en application des dispositions de l'article D. 553-25 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Par une décision en date du 11 octobre 2022, le bureau d'aide juridictionnelle a accordé l'aide juridictionnelle totale à M. A.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la directive (UE) n°2013/33 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Lenoir,
- et les conclusions de M. Guiader, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant togolais né le 31 décembre 1986 à Kara, a sollicité l'asile à l'occasion d'un premier enregistrement en guichet unique le 26 avril 2021 après être entré sur le territoire français. Il a été placé en procédure Dublin et a fait l'objet d'un arrêté en date du 23 juin 2021 de transfert aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile. M. A a accepté les conditions matérielles d'accueil le 28 avril 2021. Par une décision en date du 13 janvier 2022, dont M. A demande l'annulation par la requête susvisée, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) y a mis totalement fin.
Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Par une décision du 11 octobre 2022, le bureau d'aide juridictionnelle a attribué l'aide juridictionnelle totale à M. A. Par suite, les conclusions de la requête tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sont devenues sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Aux termes de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 : " 1. Les Etats membres peuvent limiter ou, dans des cas exceptionnels et dûment justifiés, retirer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lorsqu'un demandeur (). 5. Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil () sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. () ". Aux termes de l'article L. 744-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable à la date d'acceptation des conditions matérielles d'accueil par M. A : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil prévues à l'article L. 744-1 est subordonné : / 1° A l'acceptation par le demandeur de la proposition d'hébergement ou, le cas échéant, de la région d'orientation déterminée en application de l'article L. 744-2. Ces propositions tiennent compte des besoins, de la situation personnelle et familiale de chaque demandeur au regard de l'évaluation prévue à l'article L. 744-6, des capacités d'hébergement disponibles et de la part des demandeurs d'asile accueillis dans chaque région ; / 2° Au respect des exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes. / Le demandeur est préalablement informé, dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend, que le fait de refuser ou de quitter le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation mentionnés au 1° du présent article ainsi que le non-respect des exigences des autorités chargées de l'asile prévues au 2° entraîne de plein droit le refus ou, le cas échéant, le retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil. / Sans préjudice de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles, en cas de refus ou d'abandon de l'hébergement proposé en application du premier alinéa du présent article, le demandeur d'asile ne peut être hébergé dans un établissement mentionné au 8° du I de l'article L. 312-1 du même code et à l'article L. 322-1 dudit code ou bénéficier de l'application de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation. / Après avis de la Commission nationale de l'informatique et des libertés, un décret en Conseil d'Etat détermine les informations qui doivent être fournies par l'Office français de l'immigration et de l'intégration au service intégré d'accueil et d'orientation pour la mise en œuvre du troisième alinéa du présent article. ".
4. Dans sa décision du 31 juillet 2019, association La CIMADE et autres, nos 428530, 428564, le Conseil d'État a jugé que, dans l'attente de la modification des articles L. 744-7 et L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans leur rédaction issue de la loi n° 2018-778 du 10 septembre 2018, jugées partiellement incompatibles avec la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013, il reste possible à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de refuser le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, après examen de sa situation particulière et par une décision motivée, au demandeur qui a refusé le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation. Il lui est également possible, dans les mêmes conditions et après avoir mis, sauf impossibilité, l'intéressé en mesure de présenter ses observations, de suspendre le bénéfice de ces conditions lorsque le demandeur a quitté le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation ou n'a pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment de se rendre aux entretiens, de se présenter aux autorités et de fournir les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes.
5. Pour mettre totalement fin aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficiait M. A, le directeur général de l'OFII s'est fondé sur le motif qu'il n'avait pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. A a subi préalablement à son entrée sur le territoire français des brûlures et plaies ayant justifié son hospitalisation pendant trois semaines en Italie, que le médecin de l'OFII, dans un avis du 5 mai 2021, avait considéré que le dossier de M. A correspondait à une " priorité haute pour un hébergement ", en " chambre seule si possible ", et avait " un caractère d'urgence ". Il ressort en outre d'une attestation en date du 29 septembre 2021 que M. A souffrait d'un syndrome post-traumatique associé à des troubles anxiodépressifs justifiant un suivi psychologique dont il soutient, sans être contredit par l'OFII, qu'il s'était maintenu en décembre 2021. M. A justifie en outre être atteint d'une hépatite virale B chronique, ainsi que de douleurs articulaires et troubles orthopédiques dont il soutient qu'ils étaient la cause de son absence en préfecture le 15 octobre 2021. Dans ces conditions, eu égard à sa situation particulière de vulnérabilité, M. A est fondé à soutenir qu'en mettant totalement fin aux conditions matérielles d'accueil dont il bénéficiait, le directeur général de l'OFII a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.
6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 13 janvier 2022 par laquelle le directeur général de l'OFII a mis totalement fin aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficiait M. A doit être annulée.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
7. Aux termes de l'article D. 553-25 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des dispositions de l'article L. 551-14, le défaut de validité de l'attestation de demande d'asile entraîne la suspension des droits à l'allocation, sauf s'il est imputable à l'administration ". L'article L. 551-13 du même code dispose que : " Pour les personnes qui se sont vu reconnaître la qualité de réfugié prévue à l'article L. 511-1 ou accorder le bénéfice de la protection subsidiaire prévue à l'article L. 512-1, le bénéfice de l'allocation prend fin au terme du mois qui suit celui de la notification de la décision. "
8. D'une part, l'OFII soutient sans être contredite que M. A n'a pas procédé au renouvellement de son attestation de demande d'asile entre le 27 septembre 2021 et le 23 juin 2022. M. A ne se prévaut d'aucune démarche entreprise permettant d'imputer le défaut de validité de l'attestation de demande d'asile à l'administration. D'autre part, l'OFII soutient sans être contredite que la qualité de réfugié a été reconnue à M. A par décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides du 20 septembre 2022. Dans ces conditions, M. A, qui ne conteste pas s'être maintenu dans l'hébergement dont il bénéficiait, ne peut bénéficier du versement rétroactif de l'allocation pour demandeur d'asile, ni au titre de la période entre le 13 janvier 2022, date à laquelle il été mis totalement fin aux conditions matérielles d'accueil dont il bénéficiait, et le 23 juin 2022, ni postérieurement au 30 novembre 2022, terme du mois qui a suivi celui de la notification de la décision lui reconnaissant le statut de réfugié.
9. Eu égard au motif qui en constitue le fondement et à ce qui précède, le présent jugement implique seulement, sauf changement des circonstances de fait, que M. A soit rétabli rétroactivement dans le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 24 juin 2022 et jusqu'au 30 novembre 2022. Il a lieu par suite d'enjoindre à l'OFII de procéder à ce rétablissement dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a toutefois pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 200 euros, à verser à Me Atger au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions présentées par M. A tendant à son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : La décision du 13 janvier 2022 de l'OFII mettant totalement fin aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficiait M. A est annulée.
Article 3 : Il est enjoint à l'OFII de rétablir rétroactivement M. A, sauf changement des circonstances de fait, dans le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 24 juin 2022 et jusqu'au 30 novembre 2022, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4 : L'OFII versera à Me Atger la somme de 1 200 euros au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Atger et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Délibéré après l'audience du 31 janvier 2024, à laquelle siégeaient :
M. Rohmer, président,
Mme Dousset, première conseillère,
M. Lenoir, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 février 2024.
Le rapporteur,
A. LENOIR
Le président,
B. ROHMERLa greffière,
S. CAILLIEU-HELAIEM
La République mande et ordonne au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2/1-3
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