lundi 5 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2204504 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 4e Section - 2e Chambre |
| Avocat requérant | CABINET ANGLADE & PAFUNDI A.A.R.P.I |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 février 2022, M. E A B, représenté par Me Pafundi, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 20 décembre 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur l'a assigné à résidence dans un périmètre restreint, l'a soumis à une obligation de se présenter auprès des services de police et a désigné une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des articles 37 et 75-1 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision attaquée entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle méconnaît le principe constitutionnel d'égalité, dès lors qu'elle lui a été notifiée hors la présence d'un interprète, alors que sa maîtrise du français est incomplète ;
- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public, et qu'il ne présente pas de risque de fuite ;
- ses modalités portent une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 juillet 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A B ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 12 juillet 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 4 septembre 2023.
Vu :
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Berland,
- et les conclusions de Mme Alidière, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. E A B, ressortissant soudanais né le 23 décembre 1985, est entré en France en 2016. Par un jugement du tribunal correctionnel de Paris du 7 décembre 2018, il a été condamné à une peine de trois ans d'emprisonnement, dont un an avec sursis, assortie d'une interdiction du territoire français d'une durée de cinq ans, pour aide à l'entrée, à la circulation ou au séjour irrégulier d'étrangers en bande organisée. Par une décision du 18 décembre 2019, l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) lui a reconnu la qualité de réfugié. Informé par courriel du 6 avril 2020 par le service national des enquêtes administratives de sécurité de la condamnation de l'intéressé, le directeur général de l'OFPRA a, par décision du 21 mai 2021, mis fin à son statut de réfugié. Le 20 décembre 2021, le ministre de l'intérieur a pris un arrêté l'assignant à résidence dans le territoire de la commune de La Roche-sur-Yon, assorti d'une obligation de présentation trois fois par semaine dans un commissariat de cette commune. Par la présente requête, M. A B demande l'annulation de cet arrêté.
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut autoriser l'étranger qui justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, à se maintenir provisoirement sur le territoire en l'assignant à résidence jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, dans les cas suivants : / () 7° L'étranger doit être éloigné en exécution d'une peine d'interdiction judiciaire du territoire prononcée en application du deuxième alinéa de l'article 131-30 du code pénal ;/ (). ". Aux termes de l'article R. 732-4 du même code : " L'autorité administrative compétente pour assigner un étranger à résidence, en application des 7° ou 8° de l'article L. 731-3 ou de l'article L. 731-5 est le ministre de l'intérieur ".
3. D'une part, il est constant que M. A B a été condamné par jugement du tribunal de grande instance de Paris du 7 décembre 2018 à une peine d'interdiction judiciaire du territoire français de 5 ans, et qu'il n'est pas actuellement en mesure de quitter le territoire français.
4. D'autre part, l'arrêté du 12 août 2013 portant organisation du secrétariat général du ministère de l'intérieur, régulièrement publié au journal officiel de la République française, prévoit que la direction des libertés publiques et des affaires juridiques comprend notamment la sous-direction des polices administratives, chargée, en particulier, en lien avec la direction générale des étrangers en France, d'élaborer et de mettre en œuvre la réglementation relative à l'éloignement et à l'interdiction du territoire des ressortissants étrangers pour des motifs d'ordre public. Par une décision du 28 juin 2021 portant délégation de signature au sein de la direction des libertés publiques et des affaires juridiques régulièrement publiée au journal officiel de la République française le 1er juillet suivant, une délégation de signature a été accordée par la directrice des libertés publiques et des affaires juridiques à Mme D C, cheffe du bureau du droit et des procédures d'expulsion, placée sous l'autorité du sous-directeur des polices administratives, signataire de la décision attaquée du 20 décembre 2021.
5. Enfin, le requérant soutient que les arrêtés de délégation ne sont pas signés. Toutefois, l'absence de signature d'un arrêté dont l'auteur est identifié constitue un vice de forme. Or un justiciable ne peut pas se prévaloir, à l'appui d'une exception d'illégalité, d'un vice de forme qui ne peut être invoqué que dans le cadre du recours en excès de pouvoir dirigé contre l'acte réglementaire dont il est excipé l'illégalité.
6. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté comme manquant en fait.
7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées. "
8. La décision attaquée mentionne les circonstances de fait et de droit qui en constituent le fondement. Elle rappelle en particulier que M. A B fait l'objet d'une interdiction du territoire français de cinq ans, qu'il n'est pas actuellement en mesure de quitter le territoire français, et que, compte tenu de la nature et de la gravité des faits commis et afin de réduire le risque de fuite, il y a lieu de l'assigner à résidence. Si M. A B soutient que la décision ne détaille pas sa situation personnelle et ne se prononce pas sur ses conséquences sur sa vie privée et familiale, cette décision n'a pas à mentionner l'ensemble des éléments de sa situation dont l'administration a connaissance, mais seulement ceux sur lesquels elle entend fonder sa décision. Par suite, le moyen tiré d'une insuffisance de motivation doit être écarté.
9. En troisième lieu, les conditions de notification de la décision administrative d'assignation à résidence sont sans incidence sur sa légalité, laquelle s'apprécie à la date à laquelle elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la rupture du principe constitutionnel d'égalité en raison de l'absence d'un interprète lors de la notification de la décision attaquée, alors, au demeurant, que M. A B indique, dans son curriculum vitae, disposer d'une bonne compréhension du français, doit être écarté comme inopérant.
10. En quatrième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 3, il ressort des pièces du dossier que M. A B a été condamné par jugement du tribunal de grande instance de Paris du 7 décembre 2018 à une peine d'interdiction judiciaire du territoire français de 5 ans. Dans ces conditions, l'administration pouvait légalement l'assigner à résidence sur le fondement du 7° de l'article L. 731-3, dès lors que le requérant était dans l'impossibilité de quitter le territoire français. Les circonstances que le requérant ne constitue pas une menace grave pour l'ordre public et que le risque de fuite serait faible sont sans incidence sur la légalité de la mesure d'assignation, qui pouvait légalement se fonder sur le seul prononcé d'une mesure d'interdiction judiciaire du territoire français. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.
11. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie. / Il se présente également, lorsque l'autorité administrative le lui demande, aux autorités consulaires, en vue de la délivrance d'un document de voyage. ". Aux termes de l'article L. 733-2 du même code : " L'autorité administrative peut, aux fins de préparation du départ de l'étranger, lui désigner, en tenant compte des impératifs de la vie privée et familiale, une plage horaire pendant laquelle il demeure dans les locaux où il réside, dans la limite de trois heures consécutives par période de vingt-quatre heures. / Lorsque l'étranger assigné à résidence fait l'objet d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une décision d'interdiction administrative du territoire français, ou si son comportement constitue une menace pour l'ordre public, la durée de cette plage horaire peut être portée à dix heures consécutives par période de vingt-quatre heures. "
12. Il résulte des dispositions citées qu'une décision d'assignation à résidence prise en application de l'article L. 731-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit comporter les modalités de contrôle permettant de s'assurer du respect de cette obligation et notamment préciser le service auquel l'étranger doit se présenter et la fréquence de ces présentations, ces modalités de contrôle étant divisibles de la mesure d'assignation elle-même. Par ailleurs, les obligations de se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, susceptibles d'être imparties par l'autorité administrative doivent être adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent et ne sauraient, sous le contrôle du juge administratif, porter une atteinte disproportionnée à la liberté d'aller et venir.
13. L'arrêté contesté portant assignation à résidence prévoit, à son article 1, que M. A B est astreint à résider dans les limites du territoire de la commune de La Roche-sur-Yon, à son article 2, qu'il devra se présenter les lundis, mercredis et vendredis à 10h30 au commissariat de police de La Roche-sur-Yon, à son article 3, qu'il devra demeurer dans les locaux où il réside tous les jours de de 21 heures à 7 heures, et, à son article 4, qu'il lui est interdit de sortir du territoire de la commune de La Roche-sur-Yon sans autorisation écrite (délivrance d'un sauf-conduit) établi par le préfet de la Vendée.
14. Il ressort des pièces du dossier que M. A B, qui déclare être entré en France pour la première fois en 2016, a été condamné par le TGI de Paris le 7 décembre 2018 à une peine de trois ans d'emprisonnement, dont un an avec sursis, pour aide à l'entrée, à la circulation ou au séjour irréguliers d'un étranger en France ou dans un Etat partie à la convention de Schengen, en bande organisée, faits commis courant janvier 2016 et jusqu'au 3 octobre 2017, à Paris, en Île-de-France, et de manière indivisible au Soudan, en Belgique, en Erythrée, en Allemagne, aux Pays-Bas, ainsi qu'à une peine complémentaire d'interdiction du territoire français de 5 ans, et qu'il n'est pas actuellement en mesure de quitter le territoire français. Si M. A B fait valoir qu'il s'est vu reconnaître la qualité de réfugié le 19 décembre 2019, postérieurement à cette condamnation, il ressort des pièces du dossier que, pour instruire sa demande d'asile, déposée en 2016, l'OFPRA s'était vu communiquer le bulletin n°2 du casier judiciaire de l'intéressé délivré le 13 décembre 2019, lequel était alors vierge. En outre, si le requérant fait valoir qu'il a, depuis sa sortie d'emprisonnement, observé un comportement exemplaire et s'est engagé dans une démarche d'insertion sociale et professionnelle, il ressort des pièces du dossier que cette insertion, récente à la date de la décision attaquée, demeure fragile. En effet, M. A B a été suivi dans le cadre d'un accompagnement à la demande d'asile de septembre 2019 à février 2021, et a conclu le 1er décembre 2020 un contrat à durée déterminée d'insertion de 30 heures de travail hebdomadaire, pour une durée de six mois. Si ce contrat a été renouvelé pour six mois le 1er juin 2021, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait fait l'objet d'un second renouvellement le 1er décembre 2021. Enfin, si M. A B fait valoir qu'il a mesuré la gravité de ses actes, il ne l'établit pas, alors que le jugement du 7 décembre 2018, qui indique que son rôle de rabatteur est clairement établi, fait état de ses déclarations fluctuantes au cours de son procès, et qu'il soutient, dans sa requête, que les circonstances de son insertion sociale doivent conduire à relativiser la gravité des faits à l'origine de sa condamnation. Dans ces conditions, non seulement la situation de M. A B réunissait l'ensemble des conditions posées au prononcé d'une assignation à résidence, mais cette mesure et les modalités de contrôle qui l'assortissent ne peuvent pas être regardées, par rapport à l'objectif qu'elles poursuivent d'assurer la bonne exécution de la mesure d'éloignement prononcée à son encontre et de prévenir le risque qu'il ne s'y soustraie, comme étant injustifiées ou emportant des conséquences disproportionnées. Dès lors, le moyen tiré de ce que le ministre de l'intérieur a commis une erreur d'appréciation en les prononçant doit être écarté.
15. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
16. Le requérant fait valoir que la décision attaquée ne tient pas compte de sa situation personnelle, et est incompatible avec l'exercice de son emploi. Toutefois, M. A B, qui est célibataire et sans enfants, ne justifie pas, à la date de la décision attaquée, exercer une activité professionnelle, son CDD d'insertion ayant expiré le 30 novembre 2021. Par suite, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision contestée porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre l'arrêté du 20 décembre 2021 doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées sur le fondement des articles 37 et 75-1 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 22 janvier 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Le Roux, présidente,
Mme Barruel, première conseillère,
Mme Berland, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 février 2024.
La rapporteure,
F. BERLAND
La présidente,
M.-O. LE ROUXLa greffière,
F. RAJAOBELISON
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2/4-
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2417280
Le Tribunal Administratif de Paris a annulé les décisions du ministre de la justice refusant un changement de nom. Le juge a estimé que la requérante justifiait d'un intérêt légitime exceptionnel, fondé sur des motifs affectifs, pour porter le nom de son père biologique et affectif, et ce malgré l'existence d'une filiation paternelle légalement établie à l'égard d'un autre homme. La décision s'appuie sur l'article 61 du code civil, qui n'assujettit pas l'intérêt légitime à changer de nom à l'existence d'un lien de filiation avec le porteur du nom sollicité.
07/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2402737
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de M. B... visant à annuler les arrêtés d'expulsion et de fixation du pays de destination. La juridiction a estimé que le ministre de l'intérieur avait légalement fondé sa décision sur l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, considérant que les condamnations et le comportement agressif de l'intéressé, évoluant vers des menaces à caractère terroriste, constituaient une menace grave pour l'ordre public et portaient atteinte aux intérêts fondamentaux de l'État. Le tribunal a également jugé que l'arrêté fixant le Maroc comme pays de destination ne méconnaissait pas l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme.
07/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2504315
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de M. A..., un ressortissant chinois condamné pour meurtre, qui demandait l'annulation de son arrêté d'expulsion du 5 décembre 2024. Le tribunal a jugé que le préfet de police était compétent pour signer l'arrêté et que la motivation de la décision, qui invoquait une menace grave pour l'ordre public, était suffisante au regard des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (article L. 631-1) et du code des relations entre le public et l'administration. La demande d'aide juridictionnelle provisoire a également été rejetée, faute d'urgence démontrée.
07/04/2026