vendredi 31 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2204591 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 5e Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | LAPORTE |
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête n°2204591 et un mémoire enregistré le 24 février 2022 et le 30 janvier 2024, M. D E, représenté par Me Laporte, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté en date du 15 février 2022 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer l'a suspendu de ses fonctions à titre conservatoire ;
2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de lui verser l'intégralité de son traitement, primes et sujétions et régime indemnitaire afférents à la période du 15 février 2022 au 24 juin 2022 ;
3°) de condamner le ministre de l'intérieur et des outre-mer à lui verser 2 500 euros au titre du préjudice moral qu'il estime avoir subi ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle a été prise en méconnaissance des droits de la défense ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que, en méconnaissance de l'article 30 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983, le conseil de discipline n'a pas été immédiatement saisi ;
- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que sa suspension a excédé le délai de quatre mois prévu par l'article 30 de l'article 30 de la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 ;
- elle constitue une sanction déguisée et est entachée d'une erreur d'appréciation et revêt un caractère disproportionné ;
- elle porte atteinte à la liberté de penser et méconnaît les stipulations de l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 10 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et l'article 18 de la déclaration universelle des droits de l'homme ;
- elle revêt un caractère discriminatoire et méconnaît le principe d'égalité de traitement des agents publics.
Par un mémoire en défense enregistré le 23 octobre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 30 janvier 2024, la clôture d'instruction a été reportée au 13 février 2024.
II. Par une requête n° 2307391 et un mémoire enregistré le 30 mars 2023 et le 12 mars 2024, M. D E, représenté par Me Laporte, doit être regardé comme demandant au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 9 février 2023 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé la sanction de déplacement d'office à son égard et l'a affecté à la direction de la sécurité de proximité de l'agglomération parisienne (DSPAP), direction territoriale de sécurité et de proximité (DTSP75), Paris Centre
2°) d'annuler l'arrêté du 30 septembre 2022 relatif au tableau d'avancement au grade de brigadier de police au titre de l'année 2022 ;
3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de le rétablir dans ses fonctions de gardien de la paix au sein du commissariat des Vème et VIème arrondissements et de reconstituer sa carrière à compter du 1er janvier 2022 ;
4°) de condamner le ministre de l'intérieur et des outre-mer à lui verser une somme de 10 000 euros au titre de son préjudice moral ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle méconnaît les droits à la défense garantis par l'article L. 532-4 du code général de la fonction publique ;
- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors que le procès-verbal et l'avis du conseil de discipline ne lui ont pas été transmis préalablement à l'édiction de la sanction ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article 10 du décret n°84-961 du 25 octobre 1984, dès lors qu'il n'a été informé des possibilités des recours devant le Conseil supérieur de la fonction publique de l'Etat ;
- elle méconnaît le principe non bis in idem ;
- elle porte atteinte à la liberté de penser et méconnaît les stipulations de l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 10 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et l'article 18 de la déclaration universelle des droits de l'homme ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation du caractère fautif des faits ;
- elle revêt un caractère disproportionné ;
- elle revêt un caractère discriminatoire et méconnaît le principe d'égalité de traitement des agents publics ;
- l'illégalité de la sanction de déplacement d'office et les propos publics tenus par le ministre de l'intérieur et des outre-mer lui ont causé un préjudice moral à hauteur de 10 000 euros.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 février 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les conclusions indemnitaires sont irrecevables à défaut d'avoir été précédée d'une décision de l'administration ;
- et les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 16 février 2024, la clôture d'instruction a été reportée au 15 mars 2024.
Par un courrier du 11 avril 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 30 septembre 2022 portant tableau d'avancement au grade de brigadier au titre de l'année 2022 sont irrecevables en raison de leur tardiveté, dès lors que cet arrêté a été publié au bulletin officiel du ministère de l'intérieur le 14 novembre 2022 et que la requête a été enregistrée au-delà du délai de recours contentieux (Conseil d'Etat, 1 / 6 SSR, 2011-04-27, 326936, B, Rouzet).
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- le code général de la fonction publique ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- le décret n° 84-961 du 25 octobre 1984
- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;
- le décret n° 2013-728 du 12 août 2013 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Hélard,
- les conclusions Mme Lambrecq, rapporteure publique
- et les observations de Me Laporte, représentant M. E.
Considérant ce qui suit :
1. M. D E, titulaire du grade de gardien de la paix depuis le 24 septembre 2019, est affecté au service de l'accueil et de l'investigation de proximité - brigade de traitement judiciaire en temps réel jour du commissariat de police des Ve et VIe arrondissements de Paris. Par un arrêté en date du 15 février 2022, M. E a fait l'objet d'une mesure de suspension de ses fonctions à titre conservatoire. Par une requête enregistrée sous le n° 2204591, il demande au tribunal l'annulation de cette décision de suspension. Par un arrêté en date du 9 février 2023, M. E a fait l'objet d'une sanction disciplinaire de déplacement d'office au sein de la DSPAP/DTSP75. Par la requête enregistrée sous le n° 2307391, il demande au tribunal l'annulation de cette décision.
Sur la jonction
2. Les requêtes susvisées présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur la requête n°2204591
En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 15 février 2022 :
3. En premier lieu, aux termes de l'article 1er du décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement : " A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter de l'enregistrement de cet acte au recueil spécial mentionné à l'article L. 861-1 du code de la sécurité intérieure, lorsqu'il est fait application de cet article, ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'Etat et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / () / 1° (), les directeurs d'administration centrale (). " Aux termes de l'article 18 du décret n° 2013-728 du 12 août 2013 portant organisation de l'administration centrale du ministère de l'intérieur et du ministère des outre-mer dans sa version applicable au présent litige : " Sans préjudice des compétences de la direction des ressources humaines et de la direction de l'évaluation de la performance, de l'achat, des finances et de l'immobilier, la direction des ressources et des compétences de la police nationale assure l'administration générale de la police nationale. "
4. L'arrêté portant suspension de M. E en date du 15 février 2022 a été signé par M. C A, nommé directeur des ressources et des compétences de la police nationale du ministère de l'intérieur par un décret du 24 juillet 2019 publié au Journal officiel de la République française le lendemain. En application des dispositions citées au point précédent, M. A était compétent pour signer la décision en litige. Par suite, le moyen tiré du vice d'incompétence doit être écarté.
5. En deuxième lieu, l'article 30 de la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires dispose que : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline.()" En outre, l'article L.211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 2° Infligent une sanction ; (). "
6. Il résulte des dispositions précitées que la mesure de suspension est une mesure conservatoire prise dans l'intérêt du service et ne constitue pas une sanction disciplinaire. Dès lors, elle n'est pas au nombre des décisions qui doivent être motivées par application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ni au nombre des mesures soumises au principe du contradictoire. Par suite, le requérant ne peut utilement invoquer le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense ainsi que le moyen tiré du défaut de motivation.
7. En troisième lieu, le requérant soutient que le conseil de discipline n'a pas immédiatement été saisi en méconnaissance des dispositions précitées de l'article 30 de la loi n°83-634 du 13 juillet 1983. Toutefois, le délai dans lequel l'instance disciplinaire est saisie est sans incidence sur la légalité de la mesure de suspension. Partant, le moyen doit être écarté.
8. En quatrième lieu, aux termes des dispositions du deuxième alinéa de l'article 30 de la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 : " " Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement et les prestations familiales obligatoires. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. "
9. Le juge de l'excès de pouvoir contrôle la légalité de la décision à la date de la décision attaquée. Ainsi, la circonstance que M. E n'ait pas effectivement repris ses fonctions à l'issue du délai de quatre mois prévu par les dispositions citées au point précédent est sans incidence sur la légalité de la décision prononçant sa suspension. Dès lors, le moyen ne peut qu'être écarté.
10. En cinquième lieu, la suspension prise sur le fondement des dispositions de l'article 30 de la loi n°83-634 du 13 juillet 1983, citées au point 5, peut être prononcée lorsque les faits imputés à l'intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité. Elle est donc justifiée par l'intérêt du service et la nécessité d'en rétablir le fonctionnement normal. La condition de gravité des faits est remplie lorsque l'agent suspendu a gravement manqué à ses obligations professionnelles. L'appréciation de la gravité des faits par l'administration n'est pas liée par la qualification pénale de cette infraction.
11. D'autre part, aux termes de l'article 25 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 : " Le fonctionnaire exerce ses fonctions avec dignité (). " aux termes de l'article R. 434-12 du code de la sécurité intérieure : " Le policier () ne se départ de sa dignité en aucune circonstance. / En tout temps, dans ou en dehors du service y compris lorsqu'il s'exprime à travers les réseaux de communication électronique sociaux, il s'abstient de tout acte, propos ou comportement de nature à nuire à la considération portée à la police nationale et à la gendarmerie nationale. Il veille à ne porter, par la nature de ses relations, aucune atteinte à leur crédit ou à leur réputation ". L'article R. 434-14 du même code dispose que : " Le policier () est au service de la population. / () Respectueux de la dignité des personnes, il veille à se comporter en toute circonstance d'une manière exemplaire, propre à inspirer en retour respect et considération ". Et aux termes de l'article R. 434-27 du même code : " Tout manquement du policier () aux règles et principes définis par le présent code de déontologie l'expose à une sanction disciplinaire en application des règles propres à son statut, indépendamment des sanctions pénales encourues le cas échéant. "
12. M. E soutient que le ministre de l'intérieur et des outre-mer a commis une erreur d'appréciation quant à la gravité de la faute et à la nécessité de l'écarter du service. Il ressort des pièces du dossier que, le 5 février 2022, suite à une plainte téléphonique pour viol, M. E a rappelé la plaignante et lui a laissé un message vocal sans se rendre compte qu'il n'avait pas bien raccroché le combiné téléphonique. Il a ensuite tenu des propos injurieux et sexistes à l'endroit de la plaignante, lesquels ont été enregistrés sur la messagerie vocale de cette dernière. Quand bien même M. E n'aurait pas eu l'intention de l'insulter, qu'il était dans un état d'épuisement et qu'il n'a pas fait l'objet d'une condamnation pénale, la tenue de tels propos, alors qu'il était affecté dans un service recueillant les plaintes de victime de violences sexistes et sexuelles, constitue un manquement grave au devoir de dignité qui s'impose tout particulièrement aux fonctionnaires de police en application des dispositions citées au point précédent. En outre, compte tenu des fonctions exercées par M. E, les propos qu'il a tenus et qui ont été enregistrés étaient susceptibles de nuire à l'image du service et à en perturber le bon fonctionnement. Ainsi, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le préfet l'a suspendu à titre conservatoire.
13. En sixième lieu, la mesure de suspension litigieuse n'a ni pour objet ni pour effet de porter atteinte à la liberté de penser telle que protégée par les stipulations des articles 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, 10 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et 18 de la déclaration universelle des droits de l'homme. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté.
14. En septième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 10, la suspension prise en application des dispositions de l'article 30 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 constitue une mesure à titre conservatoire prise dans l'intérêt du service et non, comme le soutient le requérant, une sanction déguisée. Ainsi, le moyen ne peut qu'être écarté.
15. En huitième lieu, la circonstance que M. E ait fait l'objet d'une mesure de suspension alors que d'autres policiers ayant commis des actes répréhensibles n'ont pas été suspendus, n'est pas, à elle seule, de nature à faire présumer une discrimination ou l'existence d'une inégalité de traitement.
16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 15 février 2022 doivent être rejetées, ainsi que les conclusions à fin d'injonction qui en sont l'accessoire.
En ce qui concerne les conclusions indemnitaires
17. Toute illégalité fautive commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, dès lors qu'elle présente un lien de causalité suffisamment direct et certain avec les préjudices subis.
18. M. E soutient avoir subi un préjudice moral du fait de l'erreur d'appréciation du ministre de l'intérieur. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le ministre n'a pas commis d'erreur d'appréciation, ni aucune des illégalités soulevées.
19. M. E soutient également avoir subi un préjudice moral du fait de la prolongation de la décision de suspension au-delà du délai de quatre mois prévu par les dispositions de l'article 30 de la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires. Toutefois, par un arrêté en date du 23 juin 2022, M. E a été réintégré dans ses fonctions, avec effet rétroactif, à partir du 13 avril 2022. En outre, M. E ne démontre pas en quoi sa reprise effective de fonctions au-delà du délai de quatre mois lui aurait causé un préjudice moral.
20. Ainsi, les conclusions indemnitaires de M. E ne peuvent être que rejetées.
Sur la requête n°2307391
En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 30 septembre 2022 :
21. L'article R. 421-1 du code de justice administrative dispose que : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. () "
22. M. E demande l'annulation de l'arrêté du 30 septembre 2022 portant tableau d'avancement au grade de brigadier au titre de l'année 2022, lequel a été publié au bulletin officiel du ministère de l'intérieur le 14 novembre 2022. Ces conclusions à fin d'annulation, présentées le 15 mars 2023, soit au-delà du délai de recours contentieux, sont tardives et doivent être rejetées comme irrecevables.
En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 9 février 2023 :
23. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 2° Infligent une sanction ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. "
24. D'une part, le ministre fait état, de manière circonstanciée, des griefs reprochés à M. E, leur nature fautive et les raisons pour lesquelles il estime qu'ils sont de nature à justifier la sanction prononcée. D'autre part, la décision vise les textes de droit qui en constituent le fondement, en particulier le code général de la fonction publique et les articles R. 434-2 à R. 434-30 du code de la sécurité intérieure. En outre, le ministre de l'intérieur et des outre-mer indique le motif pour lequel il s'est écarté de l'avis du conseil de discipline, à savoir que la sanction proposée par le conseil de discipline s'avère insuffisamment proportionnée à la gravité des fautes commises par M. E. Partant, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision est écarté.
25. En deuxième lieu, si M. E soutient que ses droits à la défense garantis par l'article L. 532-4 du code général de la fonction publique ont été méconnus, il ressort toutefois des pièces du dossier que ce dernier a eu accès à son dossier disciplinaire, qu'il a été informé de son droit à être assisté par un conseil et qu'il a été en mesure de formuler ses observations devant le conseil de discipline. Dès lors, le moyen doit être écarté.
26. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 532-5 du code général de la fonction publique, applicable depuis le 1er mars 2022 : " Aucune sanction disciplinaire autre que celles classées dans le premier groupe de l'échelle des sanctions de l'article L.533-1 ne peut être prononcée à l'encontre d'un fonctionnaire sans consultation préalable de l'organisme de l'organisme siégeant en conseil de discipline au sein duquel le personnel est représenté. / L'avis de cet organisme et la décision prononçant une sanction disciplinaire doivent être motivés. " En outre, selon l'article 8 du décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat : " Le conseil de discipline, au vu des observations écrites produites devant lui et compte tenu, le cas échéant, des déclarations orales de l'intéressé et des témoins ainsi que des résultats de l'enquête à laquelle il a pu être procédé, émet un avis motivé sur les suites qui lui paraissent devoir être réservées à la procédure disciplinaire engagée. "
27. D'une part, il ne résulte d'aucune disposition législative ou règlementaire que l'administration ait l'obligation de transmettre le procès-verbal ou l'avis du conseil de discipline préalablement à la sanction. D'autre part, le procès-verbal de la commission interdépartementale compétente réunie en conseil de discipline le 7 juillet 2022, que le ministre de l'intérieur a produit au soutien de ses écritures en défense, rappelle les faits qui sont reprochés au requérant, les circonstances dans lesquelles ils se sont produits, les auditions des parties et précise la sanction proposée pour M. E, en indiquant que celle-ci avait été recueillie à l'unanimité des voix. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
28. En quatrième lieu, M. E se prévaut de la méconnaissance des dispositions de l'article 10 du décret n°84-961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat. Toutefois, cet article n'était plus vigueur à la date de la décision attaquée. En tout état de cause, la circonstance qu'un fonctionnaire n'ait pas été informé des possibilités de recours devant la commission de recours du conseil supérieur de la fonction publique d'Etat est sans incidence sur la légalité de la sanction. Partant, le moyen doit être écarté comme inopérant.
29. En cinquième lieu, M. E soutient que la sanction de déplacement d'office méconnaît le principe non bis in idem, dès lors qu'il a été suspendu de ses fonctions au-delà du délai de quatre mois, qu'il été retiré du tableau d'avancement au grade de brigadier au titre de l'année 2022 et qu'il a été interdit de contact avec le public pour les mêmes faits que se justifiant la sanction en litige. Toutefois, ni le maintien de la mesure de suspension au-delà de la durée de quatre mois, ni la suppression alléguée de son inscription au tableau d'avancement au grade de brigadier au titre de l'année 2022 ne constituent des sanctions disciplinaires. En outre, l'interdiction de contact avec le public révélée par une note de service en date du 7 août 2023 est postérieure à la décision en litige. Partant, le moyen tiré de la méconnaissance du principe non bis in idem doit être écarté.
30. En sixième lieu, la sanction de déplacement d'office n'a ni pour objet ni pour effet de porter atteinte à la liberté de penser telle que protégée par les stipulations des articles 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, 10 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et 18 de la déclaration universelle des droits de l'homme. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté.
31. En septième lieu, aux termes de l'article L.533-1 du code général de la fonction publique dispose que : " Les sanctions disciplinaires pouvant être infligées aux fonctionnaires sont réparties en quatre groupe : () / Deuxième groupe : () d) le déplacement d'office dans la fonction publique de l'Etat / (). " L'article L. 121-1 du même code dispose que : " L'agent public exerce ses fonctions avec dignité (). " Aux termes de l'article R. 434-12 du code de la sécurité intérieure : " Le policier () ne se départ de sa dignité en aucune circonstance. / En tout temps, dans ou en dehors du service y compris lorsqu'il s'exprime à travers les réseaux de communication électronique sociaux, il s'abstient de tout acte, propos ou comportement de nature à nuire à la considération portée à la police nationale et à la gendarmerie nationale. Il veille à ne porter, par la nature de ses relations, aucune atteinte à leur crédit ou à leur réputation ". L'article R. 434-14 du même code dispose que : " Le policier () est au service de la population. / () Respectueux de la dignité des personnes, il veille à se comporter en toute circonstance d'une manière exemplaire, propre à inspirer en retour respect et considération ". Et aux termes de l'article R. 434-27 du même code : " Tout manquement du policier () aux règles et principes définis par le présent code de déontologie l'expose à une sanction disciplinaire en application des règles propres à son statut, indépendamment des sanctions pénales encourues le cas échéant. "
32. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.
33. Il ressort des pièces du dossier que, le 5 février 2022, suite à une plainte téléphonique pour viol, M. E a rappelé la plaignante et lui a laissé un message vocal sans se rendre compte qu'il n'avait pas bien raccroché le combiné téléphonique. Il a ensuite tenu des propos injurieux et sexistes à l'endroit de la plaignante, lesquels ont été enregistrés sur la messagerie vocale de cette dernière. Quand bien même M. E n'aurait pas eu l'intention de l'insulter, qu'il était dans un état d'épuisement, qu'il n'a pas fait l'objet d'une condamnation pénale et qu'il a de bons état de service, la tenue de tels propos, alors qu'il était affecté dans un service recueillant les plaintes de victime de violences sexistes et sexuelles, constitue un manquement grave au devoir de dignité qui s'impose tout particulièrement aux fonctionnaires de police en application des dispositions citées au point 31. En outre, ces propos ont été médiatisés et ont nui à l'image du service. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit être écarté.
34. En huitième lieu, eu égard à la gravité et à la teneur des propos tenus par M. E, lequel exerce des missions en contact direct de victimes portant plainte, et compte tenu de l'atteinte à l'image du service, la sanction portant déplacement d'office ne revêt pas de caractère disproportionné.
35. En neuvième lieu, la circonstance que M. E ait fait l'objet d'un déplacement d'office alors que d'autres policiers ayant commis des actes répréhensibles n'ont pas été sanctionnés ainsi, n'est pas, à elle seule, de nature à faire présumer une discrimination ou l'existence d'une inégalité de traitement.
36. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 9 février 2023 doivent être rejetées, ainsi que ses conclusions à fin d'injonction.
Sur les conclusions indemnitaires
37. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. "
38. La décision par laquelle l'administration rejette une réclamation tendant à la réparation des conséquences dommageables d'un fait qui lui est imputé lie le contentieux indemnitaire à l'égard du demandeur pour l'ensemble des dommages causés par ce fait générateur, quels que soient les chefs de préjudice auxquels se rattachent les dommages invoqués par la victime et que sa réclamation ait ou non spécifié les chefs de préjudice en question. Par suite, la victime est recevable à demander au juge administratif, dans les deux mois suivant la notification de la décision ayant rejeté sa réclamation, la condamnation de l'administration à l'indemniser de tout dommage ayant résulté de ce fait générateur, y compris en invoquant des chefs de préjudice qui n'étaient pas mentionnés dans sa réclamation.
39. Il résulte de l'instruction que, par une demande préalable du 17 juin 2022, M. E a demandé au ministre de l'intérieur et des outre-mer le versement d'une indemnité au titre de son préjudice moral et financier résultant du maintien de la mesure de suspension au-delà du délai de quatre mois. Par une décision implicite née le 17 août 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a rejeté sa demande. Toutefois, cette demande indemnitaire préalable ne mentionnait pas la décision portant déplacement d'office et les propos publics du ministre de l'intérieur à l'égard de l'agent. Ainsi, à défaut d'avoir lié le contentieux pour ces faits, la fin de non-recevoir tirée du défaut de liaison du contentieux ne peut qu'être accueillie.
Sur les frais exposés et non compris dans les dépens
40. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. E demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Les requêtes de M. E sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 7 mai 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ho Si Fat, président,
Mme Kanté, première conseillère,
M. Hélard, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 23 mai 2024.
Le rapporteur,
M. Hélard
Le président,
M. Ho Si Fat La greffière,
V. Lagrède
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°s 2204591 - 2307391
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2226519
Le Tribunal administratif de Paris rejette la demande indemnitaire de la société Le Quasimodo Notre-Dame, qui réclamait près de 1,74 million d'euros à l'État pour les préjudices économiques liés à l'incendie de la cathédrale. La juridiction estime que la société, exploitant un restaurant à proximité, n'était pas usagère de l'ouvrage public et n'a pas subi de dommage accidentel direct causé par celui-ci. Le jugement applique les principes de la responsabilité administrative sans faute pour dommages de travaux publics, mais les écarte en l'espèce.
02/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2312358
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête d'un agent public demandant l'annulation du refus de sa nomination à un poste d'expert juridique. Le tribunal a jugé que cette décision de rejet constituait une simple mesure d'ordre intérieur, car elle ne portait pas atteinte aux droits statutaires, à la rémunération ou aux perspectives de carrière de l'agent. Par conséquent, le recours pour excès de pouvoir a été déclaré irrecevable.
02/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2313750
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête d'un gardien de la paix contestant son placement en disponibilité d'office pour raison de santé. La juridiction a jugé la requête irrecevable car elle ne contenait aucun exposé de moyens, et ce défaut n'a pas été régularisé dans les délais. La décision s'appuie sur les dispositions de l'article R. 411-1 du code de justice administrative relatives aux conditions de saisine.
02/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2326202
Le Tribunal Administratif de Paris a examiné un recours pour excès de pouvoir visant l'annulation d'un arrêté ministériel portant tableau d'avancement à l'échelon spécial du grade de pharmacien général de santé publique. Le tribunal a annulé l'arrêté du 18 septembre 2023, considérant que l'administration avait méconnu les conditions posées par l'article 15 du décret n° 92-1432 du 30 décembre 1992, en y inscrivant des agents ne remplissant pas les critères statutaires requis pour cet avancement. Par voie de conséquence, les décisions individuelles de nomination prises sur le fondement de ce tableau sont également illégales.
02/04/2026