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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2205296

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2205296

vendredi 8 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2205296
TypeDécision
PublicationC
Formation5e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET LYON-CAEN, THIRIEZ (SCP)

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête n° 2205296 et un mémoire enregistrés le 4 mars 2022 et le 27 février 2023, M. A C, représenté par Me Lyon-Caen ou Me Thiriez, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 4 janvier 2022, par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a mis fin à son détachement de manière anticipée ;

2°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, de le réintégrer dans le corps des attachés d'administration dans un délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision a été prise par une autorité incompétente, dès lors que, d'une part, l'administration d'accueil est incompétente pour mettre fin de manière anticipée au détachement et que, d'autre part, il ne ressort pas des pièces du dossier que le signataire ait reçu délégation de signature ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 13 bis de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983, dès lors qu'elle fait obstacle à son intégration dans le corps des attachés d'administration et que le ministre ne justifie pas de l'intérêt du service ;

- elle méconnait de l'article 6 ter A de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 et les dispositions applicables aux lanceurs d'alerte ;

- elle constitue une sanction déguisée, laquelle est illégale en l'absence d'une procédure disciplinaire et des garanties qui y sont attachées ;

- elle procède d'un harcèlement moral.

Par un mémoire enregistré le 9 janvier 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 28 février 2023, la clôture de l'instruction a été reportée au 16 mars suivant.

II. Par une requête n° 2211765 et des mémoires enregistrés le 27 mai 2022, le 6 février 2023 et le 27 février suivant, M. A C, représenté par Me Lyon-Caen ou Me Thiriez, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 janvier 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a mis fin à ses fonctions à compter du 6 avril 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision a été prise par une autorité incompétente, dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que le signataire ait reçu délégation de signature ;

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision du 4 janvier 2022 mettant fin à son détachement de manière anticipée.

Par un mémoire enregistré le 6 février 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la décision est irrecevable en raison de sa tardiveté ;

- à titre subsidiaire, les moyens ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 10 mars 2023, la clôture de l'instruction a été reportée au 31 mars suivant.

Par un courrier du 6 février 2024, les parties ont été informées en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative de ce que le Tribunal était susceptible de relever d'office le moyen tiré de l'annulation de l'arrêté du 7 janvier 2022, par lequel le garde des sceaux, ministre de la justice, a mis fin aux fonctions de M. C à compter du 6 avril 2022 par voie de conséquence de l'annulation de la décision du 4 janvier 2022, par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a mis fin de manière anticipée à son détachement à compter du 6 avril 2022 (CE, section, 30 décembre 2013, 367615, A, Mme B).

III. Par une requête n° 2211766 et des mémoires enregistrés le 27 mai 2022, le 6 février 2023 et le 27 février suivant, M. A C, représenté par Me Lyon-Caen ou Me Thiriez, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 mars 2022 par laquelle le ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports l'a réintégré dans le corps des professeurs agrégés de l'enseignement du second degré à compter du 6 avril 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision a été prise par une autorité incompétente, dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que le signataire ait reçu délégation de signature ;

- elles est dépourvue de base légale, en l'absence d'une décision de fin de détachement prise par le ministre compétent ;

- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision du 4 janvier 2022 mettant fin à son détachement de manière anticipée et de la décision du 7 janvier 2022 portant cessation de fonctions.

Par un mémoire enregistré le 26 décembre 2022, le ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la décision a été prise par une autorité compétente ;

- l'arrêté du 30 mars 2022 réintégrant M. C dans son corps d'origine à compter du 6 avril 2022 a abrogé, implicitement mais nécessairement, l'arrêté du 12 novembre 2019, portant détachement de M. C, et l'arrêté du 29 avril 2022, prolongeant la durée de son détachement jusqu'au 31 août 2022 ;

- le ministre était en situation de compétence liée pour prendre la décision en litige.

Par une ordonnance du 10 mars 2023, la clôture de l'instruction a été reportée au 31 mars suivant.

Par un courrier du 6 février 2024, les parties ont été informées en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative de ce que le Tribunal était susceptible de relever d'office le moyen tiré de l'annulation de l'arrêté du 30 mars 2022, par lequel le ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports a réintégré M. C dans le corps des professeurs agrégés à compter du 6 avril 2022 par voie de conséquence de l'annulation de la décision du 4 janvier 2022, par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a mis fin de manière anticipée à son détachement à compter du 6 avril 2022 (CE, section, 30 décembre 2013, 367615, A, Mme B).

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le décret n° 85-986 du 16 septembre 1985 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hélard,

- les conclusions de Mme Lambrecq, rapporteure publique,

- et les observations de Me Thiriez, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 7 avril 2017, le ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche a détaché M. C, professeur agrégé, dans le corps des attachés d'administration pour exercer les fonctions de chargé de mission auprès de la sous-directrice du droit économique au sein de la direction des affaires civiles et du sceau, à compter du 15 avril 2017 jusqu'au 14 avril 2020. A compter du 1er février 2019, il a été nommé adjoint à la cheffe du bureau du droit de l'économie des entreprises. Par un arrêté du 12 novembre 2019, son détachement a été prolongé jusqu'au 14 avril 2022. Par un arrêté du 29 avril 2021, son détachement a été prolongé jusqu'au 31 août 2022. Par une lettre du 4 janvier 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, l'a informé de la fin de son détachement à compter du 6 avril 2022. Par la première requête, M. C demande l'annulation de cette décision. Par un arrêté du 7 janvier 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice a mis fin à ses fonctions à compter du 6 avril 2022. Par la deuxième requête, M. C demande l'annulation de cette décision. Par un arrêté du 30 mars 2022, le ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports l'a réintégré dans le corps des professeurs agrégés de l'enseignement du second degré à compter du 6 avril 2022. Par la troisième requête, M. C demande l'annulation de cette décision.

Sur la jonction

2. Les requêtes susvisées présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement

Sur la requête n° 2205296

3. Aux termes de l'article 22 du décret n° 85-986 du 16 septembre 1985 relatif au régime particulier de certaines positions des fonctionnaires de l'Etat, à la mise à disposition, à l'intégration et à la cessation définitive de fonctions : " Trois mois au moins avant l'expiration du détachement de longue durée, le fonctionnaire fait connaître à son administration d'origine sa décision de solliciter le renouvellement du détachement ou de réintégrer son corps d'origine. / Deux mois au moins avant le terme de la même période, l'administration ou l'organisme d'accueil fait connaître au fonctionnaire concerné et à son administration d'origine sa décision de renouveler ou non le détachement ou, le cas échéant, sa proposition d'intégration. / A l'expiration du détachement, dans le cas où il n'est pas renouvelé par l'administration ou l'organisme d'accueil pour une cause autre qu'une faute commise dans l'exercice des fonctions, le fonctionnaire est réintégré immédiatement et au besoin en surnombre dans son corps d'origine, par arrêté du ministre intéressé, et affecté à un emploi correspondant à son grade. " Et aux termes de l'article 24 du même décret : " Il peut être mis fin au détachement avant le terme fixé par l'arrêté le prononçant soit à la demande de l'administration ou de l'organisme d'accueil, soit de l'administration d'origine. "

4. L'administration d'origine, en tant qu'autorité investie du pouvoir de nomination, est seule compétente pour mettre fin au détachement d'un fonctionnaire avant le terme fixé. Saisie d'une demande en ce sens du fonctionnaire intéressé ou de l'administration ou de l'organisme d'accueil, l'administration d'origine est tenue d'y faire droit.

5. Le garde des sceaux, ministre de la justice, fait valoir que la lettre du 4 janvier 2022 a pour objet d'informer le requérant du souhait du service des ressources humaines de mettre fin à son détachement de manière anticipée. Toutefois, ce courrier précise sans ambigüité que le détachement de M. C prendra fin à compter du 6 avril 2022 et doit ainsi être regardé comme une décision portant fin de détachement de manière anticipée. A ce titre, le garde des sceaux, ministre de la justice, qui n'est pas l'autorité investie du pouvoir de nomination, n'était pas compétent pour mettre fin au détachement. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision en litige ne peut qu'être accueilli.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés, que la décision contenue dans la lettre du 4 janvier 2022, portant fin anticipée de détachement de M. C, doit être annulée.

Sur la requête n° 2211765

En ce qui concerne la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté

7. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. "

8. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. C se soit vu notifier l'arrêté du 7 janvier 2022, par lequel le garde des sceaux, ministre de la justice a mis fin à ses fonctions, avant la réception du courrier électronique du ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche du 31 mars 2022, auquel la décision en litige était jointe. En particulier, le dépôt de l'arrêté du 7 janvier 2022 sur l'espace personnel de l'agent ne permet pas d'établir que la décision lui ait été notifiée. De même, la notification de la demande de fin anticipée de détachement, du 4 janvier 2022, est sans incidence sur la notification de la décision portant cessation de fonctions du 7 janvier suivant.

9. Ainsi, la fin de non-recevoir soulevée en défense par le garde des sceaux, ministre de la justice, ne peut être qu'écartée.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation

10. En raison des effets qui s'y attachent, l'annulation pour excès de pouvoir d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire emporte, lorsque le juge est saisi de conclusions recevables, l'annulation par voie de conséquence des décisions administratives consécutives qui n'auraient pu légalement être prises en l'absence de l'acte annulé ou qui sont en l'espèce intervenues en raison de l'acte annulé. Il en va ainsi, notamment, des décisions qui ont été prises en application de l'acte annulé et de celles dont l'acte annulé constitue la base légale. Il incombe au juge de l'excès de pouvoir, lorsqu'il est saisi de conclusions recevables dirigées contre de telles décisions consécutives, de prononcer leur annulation par voie de conséquence, le cas échéant en relevant d'office un tel moyen qui découle de l'autorité absolue de chose jugée qui s'attache à l'annulation du premier acte.

11. La cessation de fonctions de M. C étant intervenue en raison de la décision du 4 janvier 2022 portant fin anticipée de détachement, il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 6 du présent jugement, que l'arrêté du 7 janvier 2022 doit être annulé par voie de conséquence de l'annulation de la décision du 4 janvier 2022, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les moyens soulevés.

Sur la requête n° 2211766

12. En raison des effets qui s'y attachent, l'annulation pour excès de pouvoir d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, emporte, lorsque le juge est saisi de conclusions recevables, l'annulation par voie de conséquence des décisions administratives consécutives qui n'auraient pu légalement être prises en l'absence de l'acte annulé ou qui sont en l'espèce intervenues en raison de l'acte annulé. Il en va ainsi, notamment, des décisions qui ont été prises en application de l'acte annulé et de celles dont l'acte annulé constitue la base légale. Il incombe au juge de l'excès de pouvoir, lorsqu'il est saisi de conclusions recevables dirigées contre de telles décisions consécutives, de prononcer leur annulation par voie de conséquence, le cas échéant en relevant d'office un tel moyen qui découle de l'autorité absolue de chose jugée qui s'attache à l'annulation du premier acte.

13. La réintégration de M. C dans le corps des professeurs agrégés de l'enseignement du second degré étant intervenue en raison de la décision du 4 janvier 2022 portant fin anticipée de détachement, il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 6 du présent jugement, que l'arrêté du 30 mars 2022 doit être annulé par voie de conséquence de l'annulation de la décision du 4 janvier 2022, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les moyens soulevés.

Sur les conclusions à fin d'injonction

14. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, le présent jugement implique seulement que le garde des sceaux, ministre de la justice, et la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse réexaminent la situation de M. C dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance

15. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans les présentes instances, une somme de 2 000 euros à verser à M. C qui a exposé des frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 4 janvier 2022, l'arrêté du 7 janvier 2022 et l'arrêté du 30 mars 2022 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au garde des sceaux, ministre de la justice et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse de réexaminer la situation de M. C, dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à M. C en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, au garde des sceaux, ministre de la justice et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Délibéré après l'audience du 15 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ho Si Fat, président,

Mme Kanté, première conseillère,

M. Hélard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 mars 2024.

Le rapporteur,

R. Hélard

Le président,

F. Ho Si Fat

La greffière,

V. Lagrède

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, chacun en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N°s 2205296- 2211765 - 2211766

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