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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2206802

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2206802

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2206802
TypeDécision
PublicationC
Formation3e Section - 3e Chambre
Avocat requérantLESELBAUM-BENHAMMOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 19 mars 2022 et le 14 octobre 2022, Mme D A et M. B A, représentés par Me Leselbaum-Benhammou, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à leur verser une somme de 33 833,93 euros au titre du non-versement de l'indemnité d'occupation et une somme totale de 323 414 euros, en réparation des préjudices subis du fait du refus de leur accorder le concours de la force publique en vue d'assurer l'exécution du jugement du 2 mai 2018 du tribunal judiciaire de Paris ordonnant l'expulsion des occupants de leur logement situé 2 rue Jacques Kablé à Paris (75018) ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la responsabilité sans faute de l'Etat est engagée compte tenu du refus de concours de la force publique ;

- le défaut de concours de la force publique a impliqué le maintien dans les lieux des occupants, qu'il s'agisse du local commercial ou de l'appartement du 1er étage ; il sera fait une juste évaluation de ce préjudice à la somme de 15 000 euros ;

- l'état du local est extrêmement dégradé, les locaux étant insalubres et entièrement détruits ; le montant nécessaire pour réaliser les travaux est estimé à la somme de 302 850 euros ;

- le préjudice subi au titre de la taxe foncière doit être indemnisé dès lors que cette taxe n'a pas pu être répercutée sur les locataires ;

- ils ont engagé des frais d'huissier à hauteur de 3 500 euros durant la période de responsabilité de l'Etat.

La requête a été communiquée à M. E G et Mme H C qui n'ont pas produit d'observations.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 mars 2024, le préfet de police conclut :

1°) à la fixation de l'indemnité pour le préjudice de perte de loyers à hauteur de

33 833,93 euros ;

2°) au rejet des conclusions indemnitaires au titre du préjudice de perte de jouissance ;

3°) à la révision du quantum du préjudice des dégradations évoquées par les requérants pour qu'il soit ramené à de plus justes proportions dès lors qu'ils auront versé aux débats les éléments matériels démontrant la réalité et l'ampleur desdits préjudices ;

4°) au rejet des conclusions indemnitaires au titre du préjudice de la taxe foncière ;

5°) à la fixation de l'indemnité pour le préjudice des frais de procédure à hauteur de 2 411,93 euros ;; 6°) au rejet du remboursement des frais d'instance.

Il soutient que :

- les requérants ne démontrent la réalité et la causalité directe que du seul préjudice de perte de loyers. Le préfet de Police a évalué ce préjudice à hauteur de 33 833,93 € ; ils se bornent à faire état de l'immobilisation de leur bien et n'établissent pas voir subi un préjudice de jouissance distinct de la perte subie sur les loyers : ils n'apportent pas la preuve de la date des dégradations sur leur bien. Le bail commercial a été conclu en 2003 et la période de responsabilité commençant le 6 novembre 2019, ces dégradations auraient pu être commises pendant ces 16 années ; la taxe foncière est une charge incombant légalement au propriétaire. Dès lors, le requérant est infondé à demander sa prise en charge par l'Etat.

L'affaire a été renvoyée en formation collégiale en application de l'article R. 222-19 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

Le président a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Renvoise,

- les observations de Me Leselbaum-Benhammou pour les requérants,

- et les observations de M. F pour le préfet de police.

Considérant ce qui suit :

1. Mme et M. A sont propriétaires d'un bien immobilier composé d'un appartement, d'un sous-sol et d'un bar-restaurant situé 2 rue Jacques Kablé à Paris (75018), donné à bail à M. E G et Mme H C le 1er janvier 2002. Par un jugement du 2 mai 2018, le tribunal judiciaire de Paris a ordonné l'expulsion des occupants, jugement confirmé par un arrêt de la cour d'appel de Paris rendu le 16 janvier 2019. Un commandement de quitter les lieux a été signifié aux occupants du logement le 12 avril 2019. Mme et M. A ont requis le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion des occupants du logement le 4 juillet 2019. La libération des lieux a été constatée le 28 juillet 2021.

2. Par un courrier réceptionné le 30 novembre 2021, Mme et M. A ont formé un recours préalable afin d'obtenir l'indemnisation du préjudice lié au refus de concours de la force publique, demande rejetée partiellement le 19 janvier 2022. Par la présente requête,

Mme et M. A demandent la condamnation de l'Etat à réparer les préjudices qu'ils estiment avoir subis du fait du refus de leur accorder le concours de la force publique.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation ". Aux termes de l'article R. 153-1 de ce code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. La réquisition contient une copie du dispositif du titre exécutoire. Elle est accompagnée d'un exposé des diligences auxquelles l'huissier de justice a procédé et des difficultés d'exécution. Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus. Ce refus est porté à la connaissance du créancier par l'huissier de justice ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 412-1 du même code : " Si l'expulsion porte sur un lieu habité par la personne expulsée ou par tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu qu'à l'expiration d'un délai de deux mois qui suit le commandement, sans préjudice des dispositions des articles L. 412-3 à L. 412-7. ( ) ". Aux termes de l'article L. 412-5 de ce même code : " Dès le commandement d'avoir à libérer les locaux, l'huissier de justice chargé de l'exécution de la mesure d'expulsion en saisit le représentant de l'Etat dans le département () ".

5. Enfin, aux termes de l'article L. 412-6 de ce même code : " Nonobstant toute décision d'expulsion passée en force de chose jugée et malgré l'expiration des délais accordés en vertu de l'article L. 412-3, il est sursis à toute mesure d'expulsion non exécutée à la date du 1er novembre de chaque année jusqu'au 31 mars de l'année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l'unité et les besoins de la famille. () ".

6. Il résulte de ces dispositions que lorsque le préfet, régulièrement requis à cet effet, refuse le concours de la force publique pour l'exécution d'une décision juridictionnelle exécutoire ordonnant l'expulsion de l'occupant d'un local, la responsabilité de l'Etat se trouve engagée à compter de ce refus ou, s'il intervient à une date où l'occupant bénéficie du sursis prévu à l'article L. 412-6 du code des procédures civiles d'exécution, à compter du terme de la période de sursis.

7. En premier lieu, il est constant que la décision par laquelle le préfet de police a implicitement refusé le concours de la force publique pour l'exécution du jugement du tribunal judiciaire de Paris du 2 mai 2018 est intervenue le 4 septembre 2019. Par suite, la responsabilité de l'Etat se trouve engagée à compter du refus de concours de la force publique du 4 septembre 2019.

8. En second lieu, il est constant que la libération des lieux est intervenue le

28 juillet 2021. Par suite, il incombe à l'Etat de réparer les préjudices que l'occupation irrégulière a causé aux requérants entre le 4 septembre 2019 et le 28 juillet 2021.

En ce qui concerne le préjudice sur la perte de loyers :

9. Le préjudice locatif des requérants correspond à la perte du loyer mensuel augmenté des charges incombant à un locataire, au cours de la période de responsabilité. Le préfet de police ne conteste pas que les requérants aient droit à être indemnisés du préjudice subi au cours de la période durant laquelle leur logement a été illégalement occupé. Par suite, ils peuvent prétendre, à ce titre, à une indemnité d'un montant de 33 833,93 euros.

En ce qui concerne le préjudice relatif à la privation de jouissance du bien :

10. Si Mme et M. A sollicitent une indemnité du fait de la privation de jouissance du bien compte tenu du défaut de concours de la force publique qui a impliqué le maintien dans les lieux des occupants, qu'il s'agisse du local commercial ou de l'appartement, toutefois, ils n'établissent pas avoir subi un préjudice distinct de la perte des loyers, indemnisée au point 9 du présent jugement. Dans ces conditions ce chef de préjudice ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne le préjudice lié à la dégradation du bien :

11. Les requérants font valoir que leur bien était lourdement dégradé, insalubre et que des équipements, dont le chauffage central, les circuits électriques, les canalisations d'alimentation en eau chaude et froide avaient disparu. Toutefois, le bien ayant été occupé par M. E G et Mme H C sur une longue période, entre le 1er janvier 2002 et le 28 juillet 2021, et aucune pièce du dossier, malgré une mesure d'instruction en ce sens, n'établissant l'étendue et le montant des dégradations ayant eu lieu au cours de la période de responsabilité de l'Etat, ce préjudice ne peut être regardé comme directement imputable à l'inaction de l'Etat. Dans ces conditions, ce chef de préjudice ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne le préjudice lié à la taxe foncière :

12. Le montant des taxes foncières, dont les requérants demandent à être indemnisés, font partie des charges normalement supportées par les propriétaires. Par suite, il n'y a pas lieu de les prendre en compte pour déterminer l'indemnisation devant être accordée au titre des charges supplémentaires supportées par eux.

En ce qui concerne le préjudice lié aux frais de procédure :

13. Pendant la période de responsabilité de l'Etat du fait du refus d'accorder le concours de la force publique, Mme et M. A soutiennent avoir engagé des frais de procédure. Toutefois, il n'y a lieu d'indemniser les requérants que des seuls frais directement liés aux suites du refus du concours et de la force publique, exposés pendant la période de responsabilité de l'État. En l'espèce, les frais engendrés pour la signification de l'ordonnance de référé, le commandement de quitter les lieux, la réquisition de la force publique sont antérieurs à la période de responsabilité et ne sont pas directement liés à ce refus. De même, le procès-verbal d'expulsion, les débours de serrurier, les honoraires pour deux déplacements d'ouverture et le procès-verbal de constat, postérieurs à la période de responsabilité, ne sont pas directement liés à ce refus. Les requérants ne sont pas fondés à demander le versement d'une indemnité au titre de ces frais de procédure.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme et M. A sont fondés à demander le versement de la somme totale de 33 833,93 euros en réparation de leurs préjudices.

Sur la subrogation de l'Etat :

15. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il détermine le montant et la forme des indemnités allouées par lui, de prendre, au besoin d'office, les mesures nécessaires pour que sa décision n'ait pas pour effet de procurer à la victime d'un dommage, par les indemnités qu'elle a pu ou pourrait obtenir en raison des mêmes faits, une réparation supérieure au préjudice subi. Par suite, lorsqu'il condamne l'Etat à indemniser le propriétaire auquel le préfet a refusé le concours de la force publique pour exécuter un jugement ordonnant l'expulsion des occupants d'un local, le juge doit, au besoin d'office, subroger l'Etat dans la limite de l'indemnité mise à sa charge, dans les droits que le propriétaire peut détenir sur les occupants au titre de l'occupation irrégulière de son bien pendant la période de responsabilité de l'Etat.

16. Il y a lieu de subordonner le versement de l'indemnité que le présent jugement accorde aux requérants à la subrogation de l'Etat, dans la limite du montant de cette indemnité, dans les droits qu'ils peuvent détenir sur M. E G et Mme H C, au titre de l'occupation irrégulière, entre le 4 septembre 2019 et le 28 juillet 2021, du logement situé 2 rue Jacques Kablé Paris (75018).

Sur les frais liés au litige :

17. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E:

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à Mme et M. A la somme de 33 833,93 (trente-trois mille huit cent trente-trois euros et quatre-vingt-treize centimes) euros.

Article 2 : Le paiement de l'indemnité visée à l'article 1er est subordonné à la subrogation de l'Etat dans les droits que Mme et M. A peuvent détenir sur M. E G et Mme H C au titre de l'occupation irrégulière, entre le 4 septembre 2019 et le

28 juillet 2021, du bien situé 2 rue Jacques Kablé à Paris (75018).

Article 3 : L'Etat versera à Mme et M. A la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions des parties sont rejetées pour le surplus.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A et M. B A, à M. E G et Mme H C, et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Gracia, président,

- Mme Merino, première conseillère,

- Mme Renvoise, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.

La rapporteure,

T. RENVOISE

Le président,

J.-Ch. GRACIA

La greffière,

C. YAHIAOUI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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