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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2207407

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2207407

vendredi 31 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2207407
TypeDécision
PublicationC+
Formation5e Section - 4e Chambre
Avocat requérantBOISGARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 mars 2022, M. B Stepniewski, représenté par Me Valérie Boisgard, avocate, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 46 070 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 22 octobre 2018 et de leur capitalisation, en réparation des préjudices financier et moral que lui a causé le refus du ministre de l'intérieur de lui régler quatre notes d'honoraires ;

2°) de condamner l'Etat aux entiers dépens ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'administration étant tenue de respecter la convention d'honoraires qu'elle a signée et les diligences correspondant aux notes d'honoraires qu'il lui a présentées étant justifiées et en lien avec son mandat, en refusant, par mesure de rétorsion, de les lui régler, elle a commis une faute de nature à engager sa responsabilité ;

- cette faute lui a causé un préjudice financier de 36 070 euros correspondant aux montants des honoraires qu'elle a refusé de lui régler et un préjudice moral qu'il évalue à 10 000 euros.

Par un mémoire, enregistré le 11 janvier 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. Stepniewski ne sont pas fondés.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Julinet, premier conseiller ;

- et les conclusions de M. Degand, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 20 février 2015, le ministre de l'intérieur a accordé la protection juridique à Mme A C et à ses deux enfants mineurs en raison du décès de son époux, le lieutenant de police Franck C, tué dans l'exercice de ses fonctions le 7 janvier 2015 à Paris. Mme C a confié la défense de ses intérêts dans la procédure pénale ouverte sur les faits survenus le 7 janvier 2015 à M. Stepniewski, avocat au barreau de Paris. Le 28 juillet 2015, une " convention d'honoraires " a été signée par le ministre de l'intérieur et M. Stepniewski, prévoyant la prise en charge directe par le ministère de l'intérieur des diligences accomplies dans le cadre de la phase d'instruction par M. Stepniewski dans l'intérêt de Mme C et de ses enfants, au taux horaire de trois cents euros hors taxe, payables sur factures mentionnant les diligences accomplies et la période concernée. Dans ce cadre, le ministre de l'intérieur a réglé directement à M. Stepniewski plusieurs notes d'honoraires pour un montant total de 71 475 euros hors taxe. Le ministre de l'intérieur lui a en outre versé une somme de 48 750 euros hors taxe correspondant aux diligences effectuées à l'occasion du procès qui s'est déroulé du 2 septembre au 10 novembre 2020 devant la cour d'assises de Paris spécialement composée en matière de terrorisme, en exécution d'une nouvelle convention d'honoraires signée le 27 juillet 2020 fixant de manière forfaitaire et définitive ses honoraires à la somme de 1 250 euros hors taxe par jour de participation effective à l'audience.

2. Le ministre de l'intérieur a en revanche refusé de lui régler quatre notes d'honoraires des 22 juillet 2016, 2 mai 2018, 7 juin 2018 et 31 août 2020 relatives à des diligences accomplies dans le cadre de la phase d'instruction, pour un montant total de 34 375 euros hors taxe. M. Stepniewski a saisi le bâtonnier pour obtenir la fixation de ses honoraires à l'encontre du ministère de l'intérieur et de l'agence judiciaire du trésor. Le bâtonnier a dit la demande irrecevable. Saisie d'un recours contre cette décision, la cour d'appel de Paris a, le 9 novembre 2020, rejeté le déclinatoire de compétence déposé par le préfet de la région Ile-de-France. Par un arrêté du 1er décembre 2020, le préfet a élevé le conflit. Par une décision du 13 septembre 2021, le tribunal des conflits a jugé que la contestation par M. Stepniewski du refus du ministre de l'intérieur de payer une partie de ses honoraires relève de la compétence de la juridiction administrative. Par un courrier reçu le 20 décembre 2021 et resté sans réponse, M. Stepniewski a alors mis le ministre de l'intérieur en demeure de lui régler ces notes d'honoraires. Il demande, par la présente requête, la condamnation du ministre de l'intérieur à lui verser une indemnité de 46 070 euros en réparation des préjudices financier et moral qu'il estime avoir subis du fait de la décision fautive de l'administration de refuser de lui régler ces notes d'honoraires.

3. Aux termes de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa rédaction alors applicable : " Les fonctionnaires bénéficient, à l'occasion de leurs fonctions et conformément aux règles fixées par le code pénal et les lois spéciales, d'une protection organisée par la collectivité publique qui les emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire au fonctionnaire. / () / La collectivité publique est tenue de protéger les fonctionnaires contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont ils pourraient être victimes à l'occasion de leurs fonctions, et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. / () ". Aux termes de l'article L. 113-1 du code de la sécurité intérieure, dans sa rédaction alors applicable :" La protection dont bénéficient les fonctionnaires de la police nationale, () en vertu de l'article 11 de la loi n° 83­634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, () couvre les préjudices qu'ils subissent à l'occasion ou du fait de leurs fonctions. / () / Elle peut être accordée, sur leur demande, aux conjoints, enfants et ascendants directs des agents mentionnés au premier alinéa () décédés dans l'exercice de leurs fonctions ou du fait de leurs fonctions, à raison des faits à l'origine du décès ou pour des faits commis postérieurement au décès mais du fait des fonctions qu'exerçait l'agent décédé ".

4. Les dispositions précitées font obligation à l'administration d'accorder sa protection à l'agent victime de violences dans l'exercice de ses fonctions ou au conjoint, aux enfants et aux ascendants directs de l'agent décédé dans l'exercice de ses fonctions ou du fait de ses fonctions, à raison des faits à l'origine du décès, protection qui peut prendre la forme d'une prise en charge des frais engagés dans le cadre de poursuites judiciaires qu'il a ou qu'ils ont introduites. La convention conclue à ce titre par l'administration avec l'avocat de son agent ou de ses ayants droit, signée sans préjudice de la convention passée directement entre ces derniers et leur avocat, qui ne se substitue pas à cet accord et n'a ni pour objet ni pour effet de faire de l'administration la cliente de l'avocat ou de la substituer à l'agent ou à ses ayants droit dans les droits et obligations qu'ils tirent de l'accord qu'ils ont conclu avec leur conseil, a pour seul objet d'organiser la prise en charge directe par l'administration, au profit du fonctionnaire protégé ou de ses ayants droit, de tout ou partie des honoraires facturés par l'avocat choisi par eux. Dès lors, elle n'a pas pour effet de faire naître entre l'avocat et la collectivité publique des rapports contractuels de droit privé ni de contraindre l'administration à prendre à sa charge, dans tous les cas, l'intégralité de ces honoraires. Lorsqu'une convention conclue entre la collectivité publique concernée et l'avocat désigné ou accepté par l'agent bénéficiaire de la protection fonctionnelle ou ses ayants droit détermine le montant des honoraires directement pris en charge par l'administration selon un tarif horaire, il ne ressort d'aucun texte ni d'aucun principe que l'administration pourrait limiter a priori le montant des honoraires directement versés à leur avocat. Ce montant est calculé au regard des pièces et des justificatifs produits et de l'utilité des actes ainsi tarifés dans le cadre de la procédure judiciaire. L'administration peut toutefois décider, sous le contrôle du juge, de ne verser à l'avocat de son agent ou de ses ayants droit qu'une partie seulement des honoraires demandés lorsque leur montant ou le nombre d'heures facturées apparaît manifestement excessif au regard, notamment, des pratiques tarifaires généralement observées dans la profession, des prestations effectivement accomplies par le conseil pour le compte de son client ou encore de l'absence de complexité particulière du dossier.

5. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que, contrairement à ce que soutient M. Stepniewski, l'administration était en droit d'apprécier l'adéquation du périmètre et du volume de la prestation fournie aux nécessités de la défense de Mme C dans la procédure pénale.

6. En deuxième lieu, d'une part, il résulte de l'instruction que la note d'honoraires du 22 juillet 2016, d'un montant de 13 800 euros hors taxe, correspond à la lecture et à l'analyse du rapport, déposé le 5 juillet 2016, de la commission d'enquête relative aux moyens mis en œuvre par l'Etat pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015 créée par l'Assemblée nationale le 26 janvier 2016. L'utilité, dans le cadre de la procédure pénale, de l'analyse de ce rapport, qui porte sur des faits postérieurs à ceux qui font l'objet de l'instruction et ne pouvait, en tout état de cause, porter sur des faits sur lesquels des poursuites pénales étaient en cours, ne peut qu'être regardée comme limitée et hors de proportion avec son coût.

7. D'autre part, il résulte plus globalement de l'instruction, en particulier du mémoire produit en défense, non contesté par M. Stepniewski, qui n'a pas produit de mémoire en réplique, que le montant des honoraires que le ministre de l'intérieur a accepté de lui régler, qui s'élève à un montant de 71 475 euros hors taxe pour les diligences effectuées dans le cadre de la phase d'instruction, correspond à un nombre d'heures très largement supérieur à celui réglé par le ministre de l'intérieur au titre de la protection fonctionnelle aux avocats d'autres agents ou ayants droit dans le cadre de la même procédure ou dans le cadre d'autres procédures terroristes présentant une sensibilité et une complexité comparable. Dans ces conditions, en y incluant les quatre notes d'honoraires litigieuses, le montant total de 105 850 euros hors taxe des honoraires facturés par M. Stepniewski apparaît manifestement excessif.

8. En dernier lieu, d'une part, il résulte de ce qui est dit ci-dessus que le refus du ministre de l'intérieur de régler à M. Stepniewski les quatre notes d'honoraires litigieuses est justifié par le caractère manifestement excessif du montant total des honoraires qu'il lui a facturés. D'autre part, il résulte de l'instruction que le ministre de l'intérieur lui a réglé plusieurs notes d'honoraires présentées au cours des années 2016 à 2018, soit postérieurement au dépôt, le 4 janvier 2016, de la plainte mettant en cause des services du ministère de l'intérieur pour homicide involontaire aggravé par la violation manifestement délibérée d'une obligation particulière de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement au nom de Mme C et de ses enfants. Dans ces conditions, il n'est pas établi que le refus du ministre de l'intérieur de lui régler les quatre notes d'honoraires litigieuses est motivé par une volonté de rétorsion en raison de cette plainte et est ainsi constitutif d'une faute.

9. Il résulte de ce qui précède qu'en refusant de régler à M. D les quatre notes d'honoraires des 22 juillet 2016, 2 mai 2018, 7 juin 2018 et 31 août 2020, pour un montant de 36 070 euros hors taxe, le ministre de l'intérieur n'a pas commis de faute.

10. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. Stepniewski doit être rejetée, y compris les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. Stepniewski est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B Stepniewski et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Une copie en sera adressée, pour information, à Mme C.

Délibéré après l'audience du 17 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Ho Si Fat, président,

M. Julinet, premier conseiller,

M. Medjahed, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mai 2024.

Le rapporteur,

S. JULINET

Le président,

F. HO SI FAT La greffière,

A. LOUART

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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