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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2208376

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2208376

mercredi 31 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2208376
TypeDécision
PublicationC
Formation1re Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET HUG & ABOUKHATER (AARPI)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 avril 2022, M. B A, représenté par Me Hug, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le préfet de police a implicitement refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ;

2°) d'annuler la décision de prolongation de son délai de transfert aux autorités italiennes ;

3°) d'enjoindre au préfet de police d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de cinq jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil, au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle, ou à verser au requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative si le bénéfice de l'aide juridictionnelle ne lui était pas accordé.

Il soutient que :

- il n'est pas établi que le préfet a informé les autorités italiennes de la décision de prolongation du délai de transfert, ainsi que le prévoit l'article 9 du règlement UE n°1560/2003 du 2 septembre 2003 ;

- le préfet ne pouvait pas considérer qu'il s'était soustrait de façon intentionnelle et systématique à la mesure de transfert édictée.

La requête a été communiquée au préfet de police, qui n'a pas produit de mémoire.

Une mise en demeure a été adressée au préfet de police le 30 juin 2022.

Par ordonnance du 15 septembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 17 octobre 2022.

En application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées, par un courrier en date du 23 novembre 2023, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions de la requête, en tant qu'elles sont dirigées contre la décision par laquelle a été prolongé le délai de transfert aux autorités italiennes de M. A, dès lors que cette prolongation, qui n'est qu'une des modalités d'exécution de la décision initiale de transfert, ne constitue pas une décision susceptible de faire l'objet d'un recours en excès de pouvoir.

Par une décision en date du 19 décembre 2023, le bureau d'aide juridictionnelle a accordé l'aide juridictionnelle totale à M. A.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le règlement UE n° 1560/2003 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lenoir,

- et les conclusions de M. Guiader, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant éthiopien né le 10 mai 1993, a été placé le 30 août 2021 en procédure dite " Dublin " en vue de son transfert aux autorités italiennes, qui ont accepté leur responsabilité par un accord implicite du 7 octobre 2021, décidé par un arrêté du préfet de police en date du 22 octobre 2021. L'intéressé s'est maintenu en France et a présenté, le 7 avril 2022 en préfecture, une demande de rendez-vous en vue de l'instruction de sa demande d'asile en procédure normale, ce qui lui a été refusé oralement. Par la requête susvisée, M. A demande l'annulation de cette décision ainsi que la décision par laquelle le préfet de police a prolongé son délai de transfert aux autorités italiennes.

Sur l'acquiescement aux faits :

2. Aux termes des dispositions de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant ". Si, lorsque le défendeur n'a produit aucun mémoire, le juge administratif n'est pas tenu de procéder à une telle mise en demeure avant de statuer, il doit, s'il y procède, en tirer toutes les conséquences de droit et il lui appartient seulement, lorsque les dispositions précitées sont applicables, de vérifier que l'inexactitude des faits exposés dans les mémoires du requérant ne ressort d'aucune pièce du dossier.

3. En l'espèce, malgré la mise en demeure qui lui a été adressée, le préfet de police n'a produit aucune observation en défense avant la clôture de l'instruction. Ainsi, il est réputé avoir acquiescé aux faits exposés dans la requête. Il appartient toutefois au tribunal de vérifier que ces faits ne sont pas contredits par les pièces du dossier et qu'aucune règle d'ordre public ne s'oppose à ce qu'il soit donné satisfaction au requérant.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision de prolongation du délai de transfert :

4. Aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers : " 1. Le transfert du demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3. () ; / 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté () à dix-huit-mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. () ". Aux termes du paragraphe 2 de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 : " Il incombe à l'État membre qui, pour un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n° 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement ".

5. Il résulte des dispositions citées au point 1 du paragraphe 2 de l'article 29 du règlement n° 604/2013, combinées avec celles du règlement n° 1560/2003 modifié qui en porte modalités d'application, que si l'Etat membre sur le territoire duquel séjourne le demandeur d'asile a informé l'Etat membre responsable de l'examen de la demande, avant l'expiration du délai de six mois dont il dispose pour procéder au transfert de ce demandeur, qu'il n'a pu y être procédé du fait de la fuite de l'intéressé, l'Etat membre requis reste responsable de l'instruction de la demande d'asile pendant un délai de dix-huit mois, courant à compter de l'acceptation de la reprise en charge, dont dispose l'Etat membre sur le territoire duquel séjourne le demandeur pour procéder à son transfert.

6. La prolongation du délai de transfert, qui résulte du seul constat de fuite du demandeur et qui ne donne lieu qu'à une information de l'Etat responsable de la demande d'asile par l'État membre qui ne peut procéder au transfert du fait de cette fuite, a pour effet de maintenir en vigueur la décision de transfert aux autorités de l'Etat responsable et ne suppose pas l'adoption d'une nouvelle décision. Cette prolongation n'est ainsi qu'une des modalités d'exécution de la décision initiale de transfert et ne peut être regardée comme révélant une décision susceptible de recours. Par suite, les conclusions dirigées contre la prolongation du délai de transfert de M. A aux autorités italiennes sont irrecevables et doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision de refus d'enregistrement de la demande d'asile en procédure normale :

7. Aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride : " 1. Le transfert du demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3. () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. () ".

8. Il résulte des dispositions précitées que le transfert d'un demandeur d'asile vers l'Etat membre responsable de sa demande d'asile peut avoir lieu pendant une période de six mois à compter de l'acceptation de la demande de prise en charge ou de reprise en charge, susceptible d'être portée à dix-huit mois si l'intéressé " prend la fuite ", cette notion devant s'entendre comme visant le cas où un ressortissant étranger non admis au séjour se serait soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant.

9. En l'espèce, M. A soutient, sans être contredit par le préfet de police qui, ainsi qu'il a été dit au point 3, n'a pas produit de mémoire dans la présente instance malgré une mise en demeure et est donc réputé avoir acquiescé aux faits rapportés par le requérant, que sa demande d'enregistrement en procédure normale de sa demande d'asile a été refusée au motif qu'il avait été déclaré en fuite, portant le délai de son transfert aux autorités italiennes de six à dix-huit mois. M. A soutient qu'il n'a pu se rendre aux convocations des 3 et 4 mars 2022 qui lui avaient été adressées car il avait contracté le virus de la COVID-19 le 1er mars 2022, qu'il avait fait part aux services de la préfecture de son incapacité à se rendre à ces convocations, avec l'aide de l'association Groupe d'information et de soutien des immigrés, et qu'il a respecté les convocations qui lui avaient été préalablement adressées.

10. Dans ces conditions, ce manquement, eu égard à son caractère isolé et au motif légitime d'absence invoqué par l'intéressé, ne caractérise pas, de la part de M. A, une intention de se soustraire de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant. Par suite, en considérant que M. A était en fuite pour prolonger son délai de transfert et refuser d'enregistrer sa demande d'asile, le préfet de police a méconnu les dispositions citées au point 7.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 7 avril 2022 par laquelle a été refusé l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

12. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

13. Eu égard au motif d'annulation de la décision de refus d'enregistrement de la demande d'asile de M. A retenu, et le délai de transfert de celui-ci ayant expiré, il y a lieu d'enjoindre au préfet de police, ou à tout préfet territorialement compétent, de faire procéder à l'enregistrement en procédure normale de la demande d'asile de M. A en France dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous réserve du changement des circonstances de fait et, le cas échéant, d'un enregistrement, déjà intervenu, en procédure normale de cette demande.

Sur les frais liés au litige :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros, à verser à Me Hug au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle le préfet de police a refusé d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police, ou à tout préfet territorialement compétent, de faire procéder, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, à l'enregistrement en procédure normale la demande d'asile de M. A, sous réserve du changement des circonstances de fait et, le cas échéant, d'un enregistrement, déjà intervenu, en procédure normale de cette demande.

Article 3 : L'Etat versera à Me Hug la somme de 1 000 euros au titre des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Hug et au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 18 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Rohmer, président,

Mme Dousset, première conseillère,

M. Lenoir, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 janvier 2024.

Le rapporteur,

A. LENOIR

Le président,

B. ROHMERLa greffière,

S. CAILLIEU-HELAIEM

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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