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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2208412

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2208412

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2208412
TypeDécision
PublicationC
Formation3e Section - 2e Chambre
Avocat requérantVERNON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 10 avril et 15 juin 2022, M. B F, représenté par Me Vernon, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle le préfet de police a accordé le concours de la force publique afin de l'expulser du logement qu'il occupe au 82 rue Compans dans le 19ème arrondissement de Paris ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de procéder à son relogement dans un délai d'un mois à compter du présent jugement, sous astreinte de 150 euros par jours de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 13 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative pour les frais de plaidoirie.

Il soutient que :

- la décision attaquée est signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dans la mesure où il n'est pas justifié que le préfet a procédé aux informations prévues à l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution, en particulier les informations concernant la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives (CCAPEX) ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle et familiale et des circonstances postérieures au jugement ordonnant son expulsion ainsi qu'au regard des dispositions de l'instruction interministérielle du 21 avril 2020.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 octobre 2022, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- le moyen tiré de l'insuffisante de motivation est inopérant dès lors que les décisions d'octroi du concours de la force publique ne sont pas soumises à l'obligation de motivation prévue aux articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- le moyen tiré de l'absence de saisine de la CCAPEX est inopérant dans la mesure où cette circonstance est sans incidence sur la légalité de la décision d'octroi du concours de la force publique ;

- les autres moyens soulevés, tirés de l'incompétence du signataire de la décision et de l'erreur manifeste d'appréciation, ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 1er juin 2023, la clôture d'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 3 juillet 2023 à 12h00.

La requête a été communiquée à M. D qui n'a pas produit d'observations.

M. F a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Salzmann,

- et les conclusions de Mme Castéra, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. F était locataire avec son épouse d'un logement situé 82 rue Compans dans le 19ème arrondissement de Paris. Par un jugement du 23 février 2018, confirmé par un arrêt la cour d'appel de Paris du 21 septembre 2021, le tribunal d'instance du 19ème arrondissement de Paris a validé le congé signifié par les propriétaires du logement pour le 14 avril 2016, constaté l'occupation du logement sans droit ni titre depuis cette date et ordonné l'expulsion de M. F et tous occupants de son chef du logement, au besoin avec le concours de la force publique. Un commandement de quitter les lieux a été adressé à M. et Mme F le 16 août 2018. Par une décision du 13 décembre 2021, le préfet de police a octroyé le concours de la force publique à compter du 1er avril 2022 pour procéder à l'expulsion de M. et Mme F. Ceux-ci en ont été informés par un courrier du 15 mars 2022. Par la présente requête, M. F doit être regardé comme demandant au tribunal d'annuler cette décision.

2. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires () ". Toute décision de justice ayant force exécutoire peut donner lieu à une exécution forcée, la force publique devant, si elle est requise, prêter main forte à cette exécution. Toutefois, des considérations impérieuses tenant à la sauvegarde de l'ordre public ou à la survenance de circonstances postérieures à la décision judiciaire statuant sur la demande d'expulsion ou sur la demande de délai pour quitter les lieux et telles que l'exécution de l'expulsion serait susceptible d'attenter à la dignité de la personne humaine, peuvent légalement justifier, sans qu'il soit porté atteinte au principe de la séparation des pouvoirs, le refus de prêter le concours de la force publique. En cas d'octroi de la force publique il appartient au juge de rechercher si l'appréciation à laquelle s'est livrée l'administration sur la nature et l'ampleur des troubles à l'ordre public susceptibles d'être engendrés par sa décision ou sur les conséquences de l'expulsion des occupants compte tenu de la survenance de circonstances postérieures à la décision de justice l'ayant ordonné, ou ayant statué sur la demande de délai pour quitter les lieux, n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que la décision du 13 décembre 2021 a été signée par M. A C, directeur adjoint du cabinet du préfet de police, qui disposait d'une délégation de signature pour signer au nom du préfet de police les autorisations de concours de la force publique en matière d'expulsions locatives, en vertu d'un arrêté n° 2021-00881 du 30 août 2021 régulièrement publié. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, les décisions accordant le concours de la force publique, qui sont des mesures d'exécution d'une décision de justice, ne sont pas au nombre des décisions devant être motivées en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution : " Dès le commandement d'avoir à libérer les locaux, l'huissier de justice chargé de l'exécution de la mesure d'expulsion en saisit le représentant de l'Etat dans le département afin que celui-ci en informe la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives prévue à l'article 7-2 de la loi n° 90-449 du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement, et qu'il informe le ménage locataire de la possibilité de saisir la commission de médiation en vue d'une demande de relogement au titre du droit au logement opposable. (). La saisine du représentant de l'Etat dans le département par l'huissier et l'information de la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives par le représentant de l'Etat dans le département s'effectuent par voie électronique par l'intermédiaire du système d'information prévu au dernier alinéa du même article 7-2 ".

6. M. F ne peut utilement faire valoir que le préfet n'aurait pas saisi la commission de coordination des actions de prévention des expulsions locatives (CCAPEX) avant d'octroyer le concours de la force publique. Si l'article L. 412-5 du code des procédures civiles d'exécution prévoit que l'huissier doit notifier le commandement de quitter les lieux au préfet pour que celui-ci en informe cette commission, cette information ne constitue pas une condition de régularité de la décision d'octroi de concours de la force publique. En tout état de cause, la commission a été informée, via le logiciel EXPLOC, de la notification du commandement de quitter les lieux. Ce moyen ne peut, par suite, qu'être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 312-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Font l'objet d'une publication les instructions, les circulaires ainsi que les notes et réponses ministérielles qui comportent une interprétation du droit positif ou une description des procédures administratives. () ". Aux termes de l'article L. 312-3 de ce code : " Toute personne peut se prévaloir des documents administratifs mentionnés au premier alinéa de l'article L. 312-2, émanant des administrations centrales et déconcentrées de l'Etat et publiés sur des sites internet désignés par décret. Toute personne peut se prévaloir de l'interprétation d'une règle, même erronée, opérée par ces documents pour son application à une situation qui n'affecte pas des tiers, tant que cette interprétation n'a pas été modifiée. Les dispositions du présent article ne peuvent pas faire obstacle à l'application des dispositions législatives ou réglementaires préservant directement la santé publique, la sécurité des personnes et des biens ou l'environnement ".

8. M. F ne peut pas utilement se prévaloir de l'instruction du 26 avril 2021 de la ministre chargée du logement et de la ministre chargée de la citoyenneté relative à la préparation de la fin de la période hivernale/prévision des expulsions locatives qui, d'une part, ne contient pas de lignes directrices mais seulement des orientations générales, d'autre part, n'a, en tout état de cause, pas été publiée selon les modalités prévues à l'article L. 312-3 précité.

9. En dernier lieu, en se bornant à faire état de son âge, de son état de santé ainsi que de ses démarches pour obtenir un logement social, M. F ne justifie pas d'une circonstance postérieure à l'arrêt de la cour d'appel de Paris du 21 septembre 2021, lequel a au demeurant refusé de lui accorder le délai sollicité au motif qu'il avait bénéficié d'un délai de cinq ans depuis le congé pour vente qui lui avait été régulièrement signifié. En outre, s'il ressort des pièces du dossier que son épouse, Mme F, a été reconnue handicapée avec un taux d'incapacité supérieur ou égal à 80% par une décision du 28 septembre 2021, cette seule circonstance n'est pas suffisante pour caractériser une atteinte à la dignité humaine. Enfin, s'il se prévaut de sa précarité financière, cette situation a été exposée devant le juge judiciaire et en outre, il ressort également des pièces du dossier que M. F perçoit près de 1 080 euros de pension de retraite ainsi que 371 euros d'aide au logement et que Mme F perçoit près de 903 euros d'allocation aux adultes handicapées auxquelles il faut ajouter 104 euros de majoration pour la vie autonome. Par suite, les difficultés financières alléguées ne sont pas de nature à établir un risque d'atteinte à la dignité de la personne humaine faisant obstacle à ce que le préfet de police décide d'accorder le concours de la force publique afin de procéder à l'exécution du jugement d'expulsion. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que le préfet de police n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en décidant d'accorder le concours de la force publique pour faire expulser le requérant et tous occupant de son chef du logement.

10. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. F doit être rejetée en toutes ses conclusions, y compris ses conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B F, au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à M. E D et à Me Vernon.

Copie en sera adressée au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Salzmann, présidente,

Mme Armoët, premier conseiller,

Mme Guglielmetti, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La présidente rapporteure,

Signé

M. Salzmann

L'assesseure la plus ancienne,

E. ArmoetLa greffière,

Signé

P. Tardy-Panit

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2208412

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