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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2208861

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2208861

vendredi 10 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2208861
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX JRF AVOCATS (AARPI)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 15 avril 2022, le 29 juin 2023 et le 5 avril 2024, Mme A D C, représentée par la SELARLU Kabelia Avocat, doit être regardée comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner, à titre principal, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) et, à titre subsidiaire, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à lui verser, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis, la somme de 169 135,99 euros ainsi qu'un capital de 10 620 euros multiplié par l'indice viager de capitalisation publié à la Gazette du Palais 2022 tenant compte de son âge au jour de la liquidation outre les arrérages échus entre la date de consolidation et la date de liquidation, sommes assorties des intérêts au taux légal à compter du 2 décembre 2021 ;

2°) de déclarer le jugement commun à la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Seine-Saint-Denis et à l'ONIAM ;

3°) de mettre à la charge, à titre principal, de l'AP-HP et, à titre subsidiaire, de l'ONIAM la somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'AP-HP a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité eu égard à la technique opératoire retenue le 18 janvier 2019 et au défaut d'information peropératoire sur les risques qui y étaient inhérents ; à supposer qu'elle n'ait pas commis une telle faute, le dommage remplit les conditions justifiant la mise en œuvre de la solidarité nationale ;

- elle est fondée à obtenir la somme de 36 389 euros au titre de l'assistance à tierce personne temporaire, actualisée selon l'indice de l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) du pouvoir d'achat à 40 815,58 euros, de 10 180,50 euros au titre des frais de logement adapté, actualisée dans les mêmes conditions à 11 234,41 euros, de 93 482 euros au titre de l'assistance par tierce personne permanente pour la période comprise entre la date de consolidation du dommage et la date de notification du jugement et de la capitalisation d'une rente de 10 620 euros par an à l'aide du prix de rente viagère publié à la Gazette du Palais de 2022 en tenant compte de son âge et avec un taux d'actualisation de - 1 % pour la période postérieure à cette notification, de 10 000 euros au titre de l'incidence professionnelle, de 8 646 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, de 10 000 euros au titre des souffrances endurées, de 5 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, de 65 450 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, de 8 000 euros au titre du préjudice esthétique permanent, de 5 000 euros au titre du préjudice sexuel et de 5 000 euros au titre du préjudice d'impréparation ; elle est également fondée à obtenir l'indemnisation des dépenses de santé futures et du préjudice d'agrément.

Par un mémoire, enregistré le 10 mai 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris, représentée par Me Fertier, venant aux droits de la CPAM de la Seine-Saint-Denis doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 129 001,62 euros en remboursement des prestations qu'elle a versées en lien avec le dommage subi par la victime, assortie des intérêts au taux légal à compter de la première demande pour les prestations servies antérieurement à celle-ci et à partir de leur règlement pour les débours effectués postérieurement, avec capitalisation de ces intérêts ;

2°) de condamner l'AP-HP à lui verser l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par le code de la sécurité sociale ;

3°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle est fondée à demander le remboursement par l'AP-HP de la somme de 71 487,97 euros qu'elle a exposée au titre des dépenses de santé actuelles de la victime, de 26 916,15 euros au titre des dépenses de santé futures, de 5 040,02 euros au titre des frais divers et de 25 557,48 euros au titre des pertes de gains professionnels actuelles.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2023, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à ce que les conclusions de Mme C et de la CPAM de Paris soient ramenées à de plus justes proportions.

Elle fait valoir que :

- la requérante n'a pas qualité pour demander une indemnisation dès lors qu'elle a déjà bénéficié d'une transaction par laquelle l'ONIAM l'a indemnisée de ses différents préjudices ;

- elle n'a pas commis de faute de nature à engager sa responsabilité ;

- les sommes demandées par la requérante au titre de l'assistance par tierce personne doivent être minorées par les prestations qu'elle a reçues en lien avec ce préjudice et ne sauraient être calculées sur la base de quatre-cent douze jours ; la réalité des préjudices tenant aux dépenses de santé futures, aux frais de logement adapté, à l'incidence professionnelle et au préjudice d'agrément n'est pas établie ; les sommes demandées au titre des déficits fonctionnels temporaire et permanent, des souffrances endurées, des préjudices esthétiques temporaire et permanent et du préjudice sexuel doivent être ramenées à de plus juste proportion ;

- la CPAM de Paris ne justifie pas que les sommes qu'elle demande sont imputables au dommage consécutif à l'intervention du 18 janvier 2021 et, s'agissant des dépenses de santé futures, doit obtenir un versement sous la forme d'une rente et non d'un capital.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2024, l'ONIAM conclut à sa mise hors de cause.

Il fait valoir que le dommage est la conséquence exclusive d'une faute commise par l'AP-HP et que les conditions de mise en œuvre de la solidarité nationale ne sont pas réunies.

La clôture de l'instruction est intervenue le 12 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 ;

- la décision du 1er janvier 2020 relative à l'organisation du réseau en matière d'exercice des recours subrogatoires prévus aux articles L. 376-1 et suivants et L. 454-1 du code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rezard, rapporteur,

- les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique,

- les observations de Me Boursas, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C a été prise en charge à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, établissement relevant de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), le 17 janvier 2019 à la suite de lombalgies et d'une réduction de son périmètre de marche. Après identification d'un canal lombaire étroit étendu des vertèbres L3 à L5, elle y a fait l'objet le 18 janvier 2019 d'une laminectomie destinée à décompresser les racines des nerfs. Elle a ensuite quitté l'établissement le 29 janvier 2019 pour le centre de rééducation Clinéa de Livry-Gargan jusqu'au 3 avril 2020.

2. Par un courrier du 8 novembre 2019, elle a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) d'Île-de-France qui a confié la réalisation d'un rapport d'expertise au professeur B, neurochirurgien. Sur la base de ce rapport, remis le 21 septembre 2020, la commission a émis le 18 mars 2021 l'avis suivant lequel il incombait à l'AP-HP d'indemniser intégralement la victime des préjudices qu'elle a subis. Par courriers du 17 février 2022, l'AP-HP a refusé d'accorder une indemnisation à l'intéressée. Mme C doit être regardée comme demandant la condamnation de l'AP-HP ou subsidiairement de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à lui verser, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis, la somme de 163 665,50 euros ainsi qu'un capital de 10 620 euros multiplié par l'indice viager de capitalisation publié à la Gazette du Palais de 2022 tenant compte de son âge au jour de la liquidation outre les arrérages échus entre la date de consolidation et la date de liquidation. La caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris, venant aux droits de la CPAM de la Seine-Saint-Denis, demande également la condamnation de l'AP-HP à lui verser la somme de 129 001,62 euros en remboursement des prestations qu'elle a versées en lien avec le dommage subi par la victime.

Sur la fin de non-recevoir :

3. Il ne résulte pas de l'instruction que Mme C aurait conclu une transaction avec l'ONIAM. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de ce que l'ONIAM serait désormais subrogée dans ses droits et de ce qu'elle n'aurait plus qualité pour agir en son nom propre du fait d'une telle transaction ne peut qu'être écartée comme manquant en fait.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne l'accident médical :

4. En vertu du premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, les établissements de santé " dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute "

5. Il résulte du rapport d'expertise que pour la réalisation de la laminectomie pratiquée sur la patiente, l'opérateur pouvait recourir soit au ciseau à frapper, utilisé avec un marteau pour casser l'os, soit enlever l'os progressivement à l'aide d'une pince à os ou avec une fraise rotative. L'expert indique que la première technique, qui est celle qui a été retenue et utilisée à plusieurs reprises par l'opérateur, " entraîne inévitablement un ébranlement de toute la colonne vertébrale ", " toute secousse imprimée sur le rachis " se transmettant " directement sans être amortie au système nerveux, qui peut ainsi être traumatisé et lésé ". Il expose qu'en revanche la seconde technique s'avère " plus prudente et moins traumatisante ". L'AP-HP n'apporte aucun élément de nature à contredire les allégations de l'expert suivant lesquelles la technique retenue présentait un risque traumatique pour la patiente, qui s'est d'ailleurs réalisé, et pouvait être remplacée en ce qui la concerne par une autre technique qui ne présentait pas ce risque ou à titre exceptionnel. Dès lors, en retenant, parmi les deux techniques à sa disposition, celle qui faisait peser un risque, connu et anticipable, pour la patiente, l'opérateur doit être regardé comme ayant commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'AP-HP, et ce à supposer même que les sociétés scientifiques ne prohiberaient pas par principe le recours au ciseau à frapper. Il résulte du rapport d'expertise que cette faute est directement et exclusivement à l'origine du dommage qui s'est réalisé. Par suite, Mme C est fondée à demander la condamnation de l'AP-HP à réparer les conséquences de ce dommage, sans qu'il y ait lieu de se prononcer sur sa demande subsidiaire de mise en œuvre de la solidarité nationale.

En ce qui concerne le défaut d'information :

6. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent () / En cas de litige, il appartient () à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen () ".

7. Il résulte de l'instruction, ainsi qu'il a été dit au point 5, que le dommage est la conséquence exclusive du choix, par l'opérateur, d'une technique plus traumatisante que celle qu'il aurait dû mettre en œuvre s'il avait agi avec prudence. Si l'établissement de santé a de ce fait commis une faute, il n'a pas pour autant méconnu les dispositions de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique, qui n'imposent pas de délivrer aux patients des informations sur les risques fréquents ou graves normalement prévisibles que comportent un choix thérapeutique erroné. Mme C n'est donc pas fondée à rechercher l'engagement de sa responsabilité à ce titre et à obtenir la réparation du préjudice d'impréparation invoqué.

Sur l'évaluation des préjudices :

8. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que la consolidation de l'état de santé de la victime, née le 25 septembre 1956, est intervenue le 15 septembre 2020, alors qu'elle était âgée de presque soixante-quatre ans.

En ce qui concerne les préjudices temporaires :

S'agissant des dépenses de santé actuelles :

9. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'attestation de son médecin conseil, que la CPAM de Paris a exposé des dépenses de santé en lien avec l'accident médical du 18 janvier 2019 à hauteur de 71 487,97 euros, correspondant à des frais hospitaliers du 29 janvier au 3 avril 2019, du 10 avril au 26 juillet 2019 et du 22 octobre 2019 au 18 mars 2020, à des frais médicaux du 27 juin 2019 au 30 juillet 2020 et des frais d'appareillage du 27 juin au 25 juillet 2019. Elle est donc en droit de demander le remboursement de cette somme à l'AP-HP.

S'agissant des frais divers :

10. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'état de santé de la victime en lien avec les fautes commises nécessitait une assistance par tierce personne à raison de trois heures par jour jusqu'à la date de consolidation. Si l'AP-HP fait valoir que doit s'imputer sur ce poste de préjudice le montant des allocations de la prestation de compensation du handicap (PCH) perçue par la victime depuis le 1er septembre 2019, il résulte de l'instruction que cette allocation lui est servie en conséquence de ses problèmes d'ouïe et pour la prise en charge d'un forfait pour surdité. Elle est donc sans rapport avec le dommage. Dès lors, il n'y a pas lieu de la prendre en compte pour minorer le montant de l'indemnité accordée. Il ne résulte par ailleurs pas de l'instruction que la victime bénéficierait d'autres prestations susceptibles de s'imputer sur ce poste de préjudice. Par suite, en retenant comme point de départ la date de sortie d'hospitalisation complète, le 3 avril 2019 et un montant horaire de 20,5 euros, prenant en compte, comme il y a lieu de le faire pour ce poste de préjudice, les charges sociales et les congés et jours fériés, et incluant la dépréciation monétaire, il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 32 718 euros.

11. En second lieu, il résulte de l'instruction que la CPAM de Paris a supporté des frais de transport entre le 12 avril 2019 et le 2 mars 2020 en lien avec le dommage, à hauteur de 5 040,02 euros. Elle est fondée à en obtenir le remboursement par l'AP-HP.

S'agissant des pertes de gains professionnels actuelles :

12. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'attestation de son médecin conseil, que la CPAM de Paris a versé à Mme C une somme de 25 557,48 euros à titre d'indemnités journalières jusqu'au 14 septembre 2020, en lien avec le dommage. Elle est en droit d'obtenir le remboursement de cette somme à l'AP-HP, dont la faute est à l'origine du dommage.

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :

13. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que la victime a subi un déficit fonctionnel en lien direct avec le dommage, déduction faite des périodes qu'elle aurait subies du seul fait de son opération si le dommage ne s'était pas réalisé, à hauteur de 75 % entre le 2 mars et le 3 avril 2019, à hauteur de 50 % entre le 29 janvier et le 1er mars 2019, entre le 3 mai et le 26 juillet 2019 et entre le 22 octobre 2019 et le 18 mars 2020, à hauteur de 35 % entre le 27 juillet et le 21 octobre 2019 et entre le 19 mars et le 15 septembre 2020 et à hauteur de 25 % entre le 4 avril et le 2 mai 2019. Par suite, en retenant une indemnité journalière de 20 euros pour un déficit fonctionnel total, il sera fait une juste évaluation de ce poste de préjudice en condamnant l'AP-HP à verser à Mme C la somme de 5 200 euros.

S'agissant des souffrances endurées :

14. Il résulte du rapport d'expertise que les souffrances endurées par la victime du fait de la survenue du dommage consécutif à l'accident médical du 18 janvier 2019, tenant notamment à des douleurs dans les jambes et à des problèmes de motricité, peuvent être évaluées à 3,5 sur une échelle de 1 à 7. Il y a lieu de lui accorder à ce titre la somme de 6 000 euros.

S'agissant du préjudice esthétique temporaire :

15. Il résulte de l'instruction que la victime a subi, du fait d'une boiterie et de l'utilisation de cannes, un préjudice esthétique temporaire estimé à 3,5 sur 7, dont il sera fait une juste appréciation en lui accordant la somme de 6 000 euros.

En ce qui concerne les préjudices permanents :

S'agissant des dépenses de santé futures :

16. En premier lieu, si la victime indique subir un préjudice tenant aux " dépenses afférentes à la rééducation d'entretien une fois par semaine, orthèse de releveur, canne ", elle ne justifie pas supporter un reste à charge à ce titre. Par suite, sa demande doit être rejetée.

17. En second lieu, la CPAM de Paris justifie devoir exposer des frais médicaux de rééducation, des frais occasionnels et des frais d'appareillage et matériel après consolidation et en produit une estimation prévisionnelle s'élevant à 26 916,15 euros. Il y a lieu de condamner l'AP-HP à lui en accorder le remboursement sur la base de justificatifs fournis au fur et à mesure de leur engagement et dans la limite de ce montant.

S'agissant des frais de logement adaptés :

18. Il résulte de l'expertise que du fait de ses difficultés de motricité la victime ne peut plus pénétrer dans sa baignoire sans l'assistance d'un tiers en raison de la hauteur du tablier. Par suite, elle est fondée à obtenir le remboursement des frais de logement adaptés, évalués par devis à la somme de 10 180,50 euros, correspondant au remplacement de la baignoire par une douche adaptée aux personnes à mobilité réduite, comprenant notamment une barre de sécurité. Il ne résulte pas de l'instruction que ces frais ont déjà été exposés par la victime. Dès lors, s'il lui était loisible de produire un nouveau devis pour justifier de l'augmentation éventuelle du montant de la dépense qu'il lui reste à supporter, elle n'est pas fondée à obtenir la majoration de l'indemnité accordée pour tenir compte de la dépréciation monétaire depuis la réalisation du premier devis.

S'agissant de l'assistance par tierce personne :

19. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'état de santé de la victime en lien avec la faute commise nécessite, postérieurement à la consolidation du dommage et sans limitation de durée, une assistance par tierce personne à raison de dix heures par semaine. Il ne résulte pas de l'instruction que l'intéressée bénéficierait de prestations susceptibles de venir s'imputer sur ce poste de préjudice. Dès lors, en retenant un montant horaire, intégrant les charges sociales et les congés payés et jours fériés, de 20,5 euros, entre la date de consolidation et la date de mise à disposition du jugement, elle est fondée à obtenir le versement d'une première somme de 39 067,14 euros. Elle est ensuite en droit d'obtenir un capital correspondant au produit d'un préjudice annuel calculé sur la base d'un taux de 23 euros de l'heure, intégrant les charges sociales et les congés et jours fériés, et du coefficient multiplicateur de 24,038, figurant dans le barème de capitalisation de la Gazette du Palais de septembre 2022 pour le calcul d'une rente viagère au bénéfice d'une femme de soixante-sept ans, ce qui correspond à 288 284,37 euros. Le préjudice total de la victime à ce titre, qu'il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP, s'établit donc à une somme de 327 351,51 euros.

S'agissant de l'incidence professionnelle :

20. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que Mme C exerçait la profession d'aide-ménagère auprès de plusieurs employeurs mais est devenue définitivement inapte à ces fonctions du fait de la survenue du dommage et a fait valoir ses droits à la retraite de manière anticipée le 1er janvier 2022. Elle s'est ainsi trouvée, du fait de l'AP-HP, dans l'impossibilité de poursuivre son projet professionnel, qui était de continuer à occuper ces fonctions dans lesquelles elle indique s'être épanouie, jusqu'à ses soixante-sept ans. Elle justifie par conséquent d'un préjudice d'incidence professionnelle dont il sera fait une juste appréciation en le fixant à la somme de 5 000 euros, mise à la charge de l'AP-HP.

S'agissant du déficit fonctionnel permanent :

21. Il résulte de l'instruction que Mme C présente, du fait du dommage, un déficit fonctionnel permanent évalué par l'expert à 35 %. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice, en tenant compte de ce taux et de l'âge de la victime à la date de la consolidation du dommage, en l'évaluant à 60 000 euros.

S'agissant du préjudice esthétique permanent :

22. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que Mme C a subi un préjudice esthétique permanent, que l'expert évalue à 3/7 et qui tient notamment à l'utilisation d'une canne et à des difficultés de motricité. Il en sera fait une juste appréciation en condamnant l'AP-HP à lui verser la somme de 5 000 euros.

S'agissant du préjudice d'agrément :

23. Si la requérante soutient avoir subi un préjudice d'agrément, elle ne justifie pas de la réalité des activités qu'elle pratiquait antérieurement. En l'absence de tels éléments, sa demande au titre de ce poste de préjudice ne peut qu'être rejetée.

S'agissant du préjudice sexuel :

24. Il résulte de l'instruction que l'intéressée a subi un préjudice sexuel, tenant notamment à une perte de capacité à accéder au plaisir, dont il sera fait une juste appréciation en lui accordant la somme de 5 000 euros, qu'il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP.

25. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C est fondée à demander la condamnation de l'AP-HP à lui verser une somme totale de 462 450,01 euros. La CPAM de Paris est aussi en droit d'obtenir la condamnation de l'AP-HP à lui verser 102 085,47 euros ainsi qu'une somme correspondant aux dépenses de santé futures dans la limite de 26 916,15 euros.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

26. Mme C et la CPAM de Paris demandent à ce que les intérêts à taux légal soient appliquées à l'indemnisation qui leur est accordée. Il y a lieu d'assortir les condamnations prononcées au point 25 de ces intérêts concernant Mme C à compter du 2 décembre 2021, date à laquelle la demande indemnitaire a été notifiée à l'AP-HP, et concernant la CPAM de Paris, à compter du 10 mai 2023, date d'enregistrement de son mémoire ou, pour les débours qui n'avaient pas encore été exposés à cette date, de la date à laquelle ils l'ont été.

27. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. Dans ce cas, cette demande ne prend, toutefois, effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. Ainsi, la CPAM de Paris a droit à la capitalisation des intérêts respectivement à compter du 10 mai 2024, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur la déclaration de jugement commun :

28. Aux termes du 8ème alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " L'intéressé ou ses ayants droit doivent indiquer, en tout état de la procédure, la qualité d'assuré social de la victime de l'accident ainsi que les caisses de sécurité sociale auxquelles celle-ci est ou était affiliée pour les divers risques. Ils doivent appeler ces caisses en déclaration de jugement commun ou réciproquement. A défaut du respect de l'une de ces obligations, la nullité du jugement sur le fond pourra être demandée pendant deux ans, à compter de la date à partir de laquelle ledit jugement est devenu définitif, () à la demande des caisses de sécurité sociale intéressées ou du tiers responsable, lorsque ces derniers y auront intérêt () ".

29. Les requérants sont fondés à demander à ce que le jugement soit déclaré commun à la CPAM de la Seine-Saint-Denis et à l'ONIAM, qui sont parties à la présente instance.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

30. Aux termes du 9ème alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. À compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget () " Pour leur application, l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023 fixe respectivement à 118 euros et 1 191 euros les montants minimum et maximum de l'indemnité pouvant être recouvrée par l'organisme d'assurance maladie.

31. Il y a lieu de condamner l'AP-HP à verser à la CPAM de Paris la somme de 1 191 euros, au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion instituée par ces dispositions.

Sur les frais liés à l'instance :

32. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP le versement à Mme C d'une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il n'y a, en revanche, pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme à la charge de l'AP-HP à verser à la CPAM de Paris.

D E C I D E :

Article 1er : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris est condamnée à verser à Mme C la somme de 462 450,01 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 2 décembre 2021.

Article 2 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris est condamnée à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris la somme de 102 085,47 euros et à lui rembourser les dépensées de santé futures exposés à raison du dommage subi par la victime, sur justificatifs à mesure de leur engagement, dans la limite de 26 916,15 euros, sommes assorties des intérêts au taux légal à compter du 10 mai 2023 ou, lorsque les débours correspondant ont été exposés postérieurement, de la date à laquelle ils l'ont été. Les intérêts échus à la date du 10 mai 2024 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris versera à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris une indemnité forfaitaire de gestion de 1 191 euros.

Article 4 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris versera à Mme C une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le jugement est déclaré commun à la caisse primaire d'assurance maladie de la Seine-Saint-Denis et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D C, à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 26 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mai 2024.

Le rapporteur,

A. Rezard

La présidente,

K. Weidenfeld

Le greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N°2208861/6-1

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