vendredi 10 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2209265 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 6e Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | CABINET GATINEAU, FATTACCINI, REBEYROL (SCP) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 21 avril 2022, Mme B A, représentée par Me Guyon, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 4 février 2022 par laquelle la caisse primaire d'assurance maladie de Paris l'a informée qu'à l'issue d'un délai de 30 jours à compter de la date de suspension d'activité notifiée par l'agence régionale de santé d'Ile-de-France, les consultations, soins et prescriptions réalisés donneront lieu à une récupération financière à sa charge ;
2°) d'annuler la décision du 8 février 2022 par laquelle l'agence régionale de santé d'Ile-de-France par laquelle l'agence régionale de santé d'Ile-de-France l'invite à fournir un justificatif conforme dans les meilleurs délais, sans quoi sa suspension d'activité commencée le 25 janvier 2022 ne serait pas levée ;
3°) de condamner la caisse primaire d'assurance maladie de Paris à lui verser la somme de 5000 euros en réparation de l'atteinte à sa réputation qu'elle estime avoir subi ;
4°) de condamner solidairement la caisse primaire d'assurance maladie et l'agence régionale de santé d'Ile-de-France à lui verser à la somme de 20 000 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis ;
5°) d'enjoindre à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris de prendre une nouvelle décision quant à son déconventionnement ;
6°) d'enjoindre à l'agence régionale de santé d'Ile-de-France de réexaminer sa situation médicale ;
7°) d'assortir ces injonctions d'une astreinte versée solidairement par la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et l'agence régionale de santé d'Ile-de-France de 400 euros par jour de retard ;
8°) de mettre à la charge la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et de l'agence régionale de santé d'Ile-de-France la somme de 2500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la juridiction administrative est compétente pour connaître de sa requête dès lors que les litiges nés de sanction qui se rattachent à l'exercice de prérogatives de puissance publique en vue de l'accomplissement de missions de service public relèvent de la juridiction administrative ;
- sa requête est recevable dès lors, en premier lieu, qu'elle a été introduite dans le délai de recours contentieux et que les décisions font grief, la décision de déconventionnement étant une sanction, et la mise en demeure de l'agence régionale de santé l'est en raison de ses conséquences, en second lieu, qu'elle a intérêt à agir contre ces décisions ;
- il existe une illégalité fautive de nature à engager la responsabilité de la caisse primaire d'assurance maladie et de l'agence régionale de santé d'Ile-de-France ;
- les décisions attaquées sont entachées de l'incompétence de leur auteur ;
- la décision du 4 février 2022 est entachée d'un défaut de motivation ;
- cette décision est entachée d'un vice de procédure, l'ayant privée d'une garantie, en méconnaissance de l'article 4.1.2 de l'arrêté du 24 décembre 2007 portant approbation de la convention nationale destinée à régir les rapports entre les pédicure-podologues libéraux et les organismes d'assurance maladie ;
- cette décision méconnaît le principe des droits de la défense et les articles L. 122-1 et L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration ;
- cette décision est entachée d'une méconnaissance du principe de la légalité des délits et des peines ;
- la décision de l'agence régionale d'Ile-de-France est une sanction déguisée ;
- cette décision est une mesure de police injustifiée, qui n'est pas nécessaire et proportionnée ;
- les décisions attaquées sont entachées d'un défaut de base légale dès lors que les articles 12, 13 et 14 de la loi du 5 août 2021 ne sont pas conformes aux stipulations des articles 8 et 14 de la convention européenne des droits de l'homme ;
- la décision de l'agence régionale de santé méconnaît la liberté d'entreprendre et la liberté du commerce et de l'industrie ;
- le comportement de l'agence régionale de santé et de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris est entaché de mauvaise foi ;
- le préjudice qu'elle subi est spécial et anormal ;
- elle subi un préjudice d'atteinte à sa réputation évalué à 5000 euros ;
- son préjudice moral est évalué à 5000 euros ;
- son préjudice économique est évalué à 15 000 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 octobre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, représentée par la SCP Jean-Jacques Gatineau, Carole Fattaccini et Vincent Rebeyrol, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme A la somme de 4500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- à titre principal, le juge administratif n'est pas compétent pour connaître des conclusions dirigées contre le courrier du 4 février 2022 et des conclusions indemnitaires dirigées contre la CPAM ;
- les conclusions dirigées contre le courrier du 4 février 2022 sont irrecevables dès lors que ce courrier ne contient aucune décision administrative ainsi que les conclusions indemnitaires dirigées contre la CPAM de Paris dès lors qu'aucune demande préalable n'a lié le contentieux avant l'introduction de la requête et que Mme A n'établit pas qu'une demande préalable aurait été adressée à la CPAM de Paris ;
- à titre subsidiaire, les moyens soulevés sont inopérants dès lors qu'elle était en situation de compétence liée ;
- à titre infiniment subsidiaire, les moyens soulevés ne sont pas fondés.
- la réalité des préjudice invoqués n'est pas établie et le lien de causalité entre ces préjudices et le courrier du 4 février 2022 n'est ni direct ni certain.
Par un mémoire enregistré le 21 novembre 2022, l'agence régionale de santé d'Ile-de-France, conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que :
- en situation de compétence liée, tous les moyens soulevés sont inopérants ;
- aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2020 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Weidenfeld,
- et les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, exerçant en libéral la profession de pédicure-podologue, a fait l'objet, au mois d'octobre 2021, d'un contrôle exercé par l'agence régionale de santé (ARS) d'Ile-de-France, relatif à l'obligation vaccinale contre la covid-19 prévue par la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire. Après échanges de plusieurs courriers et alors que Mme A était informée que la contre-indication à la vaccination contre la covid-19 qu'elle invoquait ne satisfaisait pas aux conditions prévues par la réglementation, l'ARS d'Ile-de-France a, par courrier du 8 février 2022, mis en demeure Mme A de fournir un justificatif dans les meilleurs délais et a refusé de lever la suspension de son activité courant à compter du 25 janvier 2022 comme elle le demandait. Par courrier du 4 février 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris l'a informée qu'à compter de l'expiration d'un délai de 30 jours suivant la date de suspension d'exercice fixée par l'ARS, les soins, prescriptions et consultations présentées au remboursement donneront lieu à une récupération financière à sa charge. Par courrier du 29 mars 2022, Mme A a saisi la CPAM de Paris d'une demande indemnitaire et d'une demande de retrait de la " décision de déconventionnement ". Par courrier du même jour, elle a saisi l'ARS d'une demande indemnitaire et de retrait de la décision qui serait contenue dans le courrier du 8 février 2022. Par la présente requête, elle demande au tribunal de condamner l'ARS d'Ile-de-France et la CPAM de Paris à l'indemniser des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de ces deux courriers.
Sur les conclusions dirigées contre la CPAM de Paris :
2. Aux termes de l'article L. 142-8 du code de la sécurité sociale : " Le juge judiciaire connaît des contestations relatives : 1° Au contentieux de la sécurité sociale défini à l'article L. 142-1 () ". Aux termes de cet article L. 142-1 : " Le contentieux de la sécurité sociale comprend les litiges relatifs : 1° A l'application des législations et réglementations de sécurité sociale () ".
3. Il résulte des articles précités du code de la sécurité sociale que le juge judiciaire connaît des litiges relatifs à l'application des législations et réglementations de sécurité sociale et de mutualité sociale agricole. Relèvent cependant par leur nature de la juridiction administrative les litiges nés des sanctions prononcées à l'encontre des praticiens et auxiliaires médicaux qui constituent l'exercice de prérogatives de puissance publique.
4. Le courrier du 4 février 2022 par lequel la CPAM de Paris, organisme privé chargé d'une mission de service public administratif, a informé Mme.A qu'à l'issue d'un délai de trente jours à compter de la date de suspension de son activité, les consultations, soins et prescriptions qu'elle réaliserait et qui seront présentés en remboursement par l'assurance maladie donneront lieu à une récupération financière à sa charge, ne constitue pas une sanction relevant de prérogatives de puissance publique. Cette décision, qui remet en cause la prise en charge financière par l'assurance maladie des prestations pharmaceutiques qu'il réaliserait, compte tenu de l'interdiction d'exercer dont elle fait l'objet pour motifs de police sanitaire, vise en effet, quel que soit son bien-fondé, à l'application des législations et réglementations de sécurité sociale, au sens des dispositions de l'article L. 142-1 du code de la sécurité sociale. Le litige relatif à cette décision relève ainsi de la seule compétence de la juridiction judiciaire. Dans ces conditions, il y a lieu de rejeter les conclusions relatives à l'illégalité fautive que constituerait cette décision comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.
Sur les conclusions dirigées contre l'ARS :
5. Aux termes du 2° du I de son article 12, la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire prévoit une obligation vaccinale, sauf présentation d'un certificat de rétablissement ou contre-indication médicale reconnue, pour, notamment, " les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du code de la santé publique, lorsqu'ils ne relèvent pas du 1° du présent I ". La profession de pédicure-podologue est organisée par le chapitre II du titre II du livre III de la quatrième partie du code de la santé publique et relève par suite des dispositions mentionnées ci-dessus. Aux termes de l'article 13 de la même loi : " I. Les personnes mentionnées au I de l'article 12 établissent : / 1° Satisfaire à l'obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal () / Par dérogation au premier alinéa du présent 1°, peut être présenté, pour sa durée de validité, le certificat de rétablissement () / 2° Ne pas être soumises à cette obligation en présentant un certificat médical de contre-indication () / II. Les personnes mentionnées au I de l'article 12 justifient avoir satisfait à l'obligation prévue au même I ou ne pas y être soumises auprès de leur employeur lorsqu'elles sont salariées ou agents publics () / Pour les autres personnes concernées, les agences régionales de santé compétentes accèdent aux données relatives au statut vaccinal () / En cas d'absence du certificat de statut vaccinal mentionné au I du présent article, les personnes mentionnées au deuxième alinéa du présent II adressent à l'agence régionale de santé compétente le certificat de rétablissement ou le certificat médical de contre-indication prévus au I () ". Le B du I de l'article 14 de la même loi dispose : " B. - A compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 () ".
6. En premier lieu, Mme A soutient que la décision du 8 février 2022 est entachée de l'incompétence de son signataire. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que cette décision a été signée par la directrice générale de l'ARS d'Ile-de-France dont celle-ci produit le décret de nomination. Le moyen doit être écarté.
7. En deuxième lieu, la décision attaquée constitue une mesure se rattachant à la mise en œuvre d'une mission de police administrative spéciale, répondant à une finalité de santé publique et n'ayant pas vocation à sanctionner un manquement commis par les professionnels de santé. Par ailleurs, Mme A n'apporte aucun élément permettant d'établir que cette décision aurait été adoptée pour d'autres considérations et constituerait une sanction déguisée. Par suite, les moyens tirés de ce que les règles relatives aux procédures de sanction auraient été méconnues sont inopérants.
8. En troisième lieu, Mme A soutient que la décision contestée est une mesure de police injustifiée qui méconnaît la liberté d'entreprendre, la liberté du commerce et de l'industrie et le droit à la santé garantis par la Constitution. Toutefois, ce moyen ne peut qu'être écarté comme inopérant dès lors que la décision se borne à tirer les conséquences d'une condition posée par la loi à l'exercice de la profession de Mme A.
9. En quatrième lieu, les dispositions législatives dont la décision attaquée se borne à faire application sont justifiées par une exigence de santé publique et ne sont pas manifestement disproportionnées à l'objectif qu'elles poursuivaient. Par suite, la requérante n'est pas fondée à invoquée une méconnaissance du droit au respect de la vie privée et familiale ou le caractère discriminatoire de la décision attaquée.
10. En cinquième lieu, aux termes du A du II de l'article 13 de la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire dispose dans sa version en vigueur du 12 novembre 2021 au 24 janvier 2022 : "Sans qu'y fasse obstacle l'article L. 1110-4 du code de la santé publique, le contrôle du respect de l'obligation prévue au I du présent article est assuré : () 3° En ce qui concerne les autres personnes mentionnées audit I, par les agences régionales de santé compétentes, avec le concours des organismes locaux d'assurance maladie ". Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance par l'ARS d'Ile-de-France de l'article L. 1110-4 du code de la santé publique ne peut qu'être écarté.
11. Enfin, il ressort enfin des pièces du dossier que Mme A a bien été informée des conséquences attachées à la méconnaissance des obligations posées par les dispositions législatives précitées. Par suite, le moyen tiré de la déloyauté de l'ARS ne peut, en tout état de cause, qu'être écarté.
12. Il résulte de tout ce qui précède qu'aucune illégalité fautive de la part de l'ARS d'Ile-de-France n'est établie. Les conclusions indemnitaires dirigées contre l'ARS d'Ile-de-France ne peuvent dès lors qu'être rejetées. Il en va de même par voie de conséquence des conclusions à fin d'injonction.
Sur les frais liés au litige :
13. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de la CPAM de Paris et de l'ARS d'Ile-de-France, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme que demande Mme A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Par ailleurs, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas non plus lieu de mettre à la charge de Mme A la somme que demande la CPAM de Paris au titre de ces mêmes dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : Les conclusions dirigées contre la caisse primaire d'assurance maladie de Paris sont rejetées comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.
Article 3 : Les conclusions présentées par la CPAM de Paris au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à l'agence régionale de santé d'Ile-de-France.
Délibéré après l'audience du, à laquelle siégeaient :
Mme Weidenfeld, présidente,
M. Rezard, premier conseiller,
M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mai 2024.
La présidente-rapporteur,
K. Weidenfeld
Le premier assesseur,
A. RezardLe greffier,
A. Lemieux
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2209265/6-1
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20/03/2026