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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2209266

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2209266

vendredi 10 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2209266
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET GATINEAU, FATTACCINI, REBEYROL (SCP)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 avril 2022, Mme B A, représentée par Me Guyon, demande au tribunal :

1°) de condamner solidairement la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et l'agence régionale de santé d'Ile-de-France à lui verser la somme de 17 500 euros en réparation du préjudice moral et du préjudice économique qu'elle estima avoir subis ;

2°) de condamner la caisse primaire d'assurance maladie de Paris à lui verser la somme de 5000 euros en réparation du préjudice d'atteinte à sa réputation ;

3°) d'enjoindre à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris de mettre fin à son déconventionnement à titre principal, et de réexaminer à situation à titre subsidiaire, sous astreinte de 400 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) d'enjoindre à l'agence régionale de santé d'Ile-de-France de la rétablir dans ses fonctions et de procéder au versement de sa rémunération rétroactivement, dans tous ses éléments et accessoires sous astreinte de 400 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et de l'agence régionale de santé d'Ile-de-France la somme de 2500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la juridiction administrative est compétente pour connaître de sa requête dès lors que les litiges nés de sanction qui se rattachent à l'exercice de prérogatives de puissance publique en vue de l'accomplissement de missions de service public relèvent de la juridiction administrative ;

- sa requête est recevable dès lors, en premier lieu, qu'elle a été introduite dans le délai de recours contentieux et que les décisions font grief, la décision de déconventionnement étant une sanction, et la mise en demeure de l'agence régionale de santé l'est en raison de ses conséquences, de ce qu'elle constate une incompatibilité de la situation avec des dispositions législatives et réglementaires et qu'elle fixe un délai de régularisation, en second lieu, qu'elle a intérêt à agir contre ces décisions ;

- il existe une illégalité fautive de nature à engager la responsabilité de la caisse primaire d'assurance maladie et de l'agence régionale de santé d'Ile-de-France ;

- les décisions attaquées sont entachées de l'incompétence de leur auteur ;

- la décision de déconventionnement est entachée d'un défaut de motivation ;

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- cette décision est entachée d'un vice de procédure, l'ayant privée d'une garantie, en méconnaissance de l'article 47.4.1.b de l'arrêté du 18 juillet 2007 portant approbation de la convention nationale destinée à régir les rapports entre les infirmières et les infirmiers libéraux et les organismes d'assurance maladie ;

- cette décision méconnaît le principe des droits de la défense et les articles L. 122-1 et L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- cette décision est entachée d'une méconnaissance du principe de la légalité des délits et des peines ;

- elle méconnaît le droit à mener une vie privée et familiale normale ;

- cette décision est une mesure de police injustifiée, qui n'est pas nécessaire et proportionnée ;

- la décision de l'agence régionale d'Ile-de-France est une sanction déguisée ;

- cette décision méconnaît l'interdiction des discriminations ;

- les décisions attaquées méconnaissent le droit à mener une vie privée et familiale normale ;

- les agissements de l'ARS d'Ile-de-France méconnaissent le droit au respect du secret médical ;

- la décision de l'ARS d'Ile-de-France méconnaît la liberté d'entreprendre et la liberté du commerce et de l'industrie ;

- le comportement de l'agence régionale de santé et de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris est entaché de mauvaise foi ;

- le préjudice qu'elle subit est spécial et anormal ;

- elle subit un préjudice d'atteinte à sa réputation évalué à 5000 euros, un préjudice moral évalué à 2500 euros et un préjudice économique est évalué à 15 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 octobre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris, représentée par la SCP Jean-Jacques Gatineau, Carole Fattaccini et Vincent Rebeyrol, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme A la somme de 4500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre principal, le juge administratif n'est pas compétent pour connaître des conclusions des conclusions indemnitaires dirigées contre la CPAM ;

- les conclusions indemnitaires dirigées contre la CPAM de Paris sont irrecevables dès lors qu'aucune demande préalable n'a lié le contentieux avant l'introduction de la requête et que Mme A n'établit pas qu'une demande préalable aurait été adressée à la CPAM de Paris ;

- à titre subsidiaire, aucune illégalité fautive n'a été commise, les moyens soulevés étant inopérants dès lors qu'elle était en situation de compétence liée ;

- à titre infiniment subsidiaire, aucune illégalité fautive n'a été commise dès lors que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- la réalité des préjudice invoqués n'est pas établie et le lien de causalité entre ces préjudices et le courrier du 4 février 2022 n'est ni direct ni certain.

Par un mémoire enregistré le 21 novembre 2022, l'agence régionale de santé (ARS) d'Ile-de-France conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- les préjudices invoqués ne sont ni certains ni directs.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Weidenfeld,

- et les conclusions de Mme Pestka, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par courrier du 21 décembre 2021, l'Agence régionale de santé (ARS) d'Ile-de-France a informé Mme A, exerçant en libéral la profession d'infirmière, qu'elle faisait l'objet d'un contrôle relatif à l'obligation vaccinale contre la covid-19 prévue par la loi n°2021-1040 du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire. Par courrier du 13 janvier 2022, l'ARS l'a mise en demeure de bien vouloir transmettre, sous un délai de trois jours ouvrés, un des justificatifs attestant de l'état de sa vaccination, de son rétablissement ou d'une contre-indication à la vaccination. Par courrier du 27 janvier 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris a informé la requérante qu'à compter de l'expiration d'un délai de 30 jours suivant la date de suspension d'exercice fixée par l'ARS au 25 janvier 2022, les soins, prescriptions et consultations présentées au remboursement donneront lieu à une récupération financière à sa charge. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal de condamner la CPAM de Paris et l'ARS d'Ile-de-France à l'indemniser des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de l'illégalité de ces décisions.

Sur les conclusions dirigées contre la CPAM de Paris :

2. Aux termes de l'article L. 142-8 du code de la sécurité sociale : " Le juge judiciaire connaît des contestations relatives : 1° Au contentieux de la sécurité sociale défini à l'article L. 142-1 () ". Aux termes de cet article L. 142-1 : " Le contentieux de la sécurité sociale comprend les litiges relatifs : 1° A l'application des législations et réglementations de sécurité sociale () ".

3. Il résulte des articles précités du code de la sécurité sociale que le juge judiciaire connaît des litiges relatifs à l'application des législations et réglementations de sécurité sociale et de mutualité sociale agricole. Relèvent cependant par leur nature de la juridiction administrative les litiges nés des sanctions prononcées à l'encontre des praticiens et auxiliaires médicaux qui constituent l'exercice de prérogatives de puissance publique.

4. Le courrier du 27 janvier 2022 par lequel la CPAM de Paris, organisme privé chargé d'une mission de service public administratif, a informé Mme A qu'à l'issue d'un délai de trente jours à compter de la date de suspension de son activité, les consultations, soins et prescriptions qu'elle réaliserait et qui seront présentés en remboursement par l'assurance maladie donneront lieu à une récupération financière à sa charge, ne constitue pas une sanction relevant de prérogatives de puissance publique. Cette décision, qui remet en cause la prise en charge financière par l'assurance maladie des prestations pharmaceutiques qu'elle réaliserait, compte tenu de l'interdiction d'exercer dont elle fait l'objet pour motifs de police sanitaire, vise en effet, quel que soit son bien-fondé, à l'application des législations et réglementations de sécurité sociale, au sens des dispositions de l'article L. 142-1 du code de la sécurité sociale. Le litige relatif à cette décision relève ainsi de la seule compétence de la juridiction judiciaire. Dans ces conditions, il y a lieu de rejeter les conclusions relatives à l'illégalité fautive qui résulterait de cette décision comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.

Sur les conclusions dirigées contre l'ARS :

5. Aux termes du 2° du I de son article 12, la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire prévoit une obligation vaccinale, sauf présentation d'un certificat de rétablissement ou contre-indication médicale reconnue, pour, notamment, " les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du code de la santé publique, lorsqu'ils ne relèvent pas du 1° du présent I " La profession d'infirmière est organisée par le titre Ier du livre III de la quatrième partie du code de la santé publique et relève par suite des dispositions mentionnées ci-dessus. Aux termes de l'article 13 de la même loi : " I. Les personnes mentionnées au I de l'article 12 établissent : / 1° Satisfaire à l'obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal () / Par dérogation au premier alinéa du présent 1°, peut être présenté, pour sa durée de validité, le certificat de rétablissement () / 2° Ne pas être soumises à cette obligation en présentant un certificat médical de contre-indication () / II. Les personnes mentionnées au I de l'article 12 justifient avoir satisfait à l'obligation prévue au même I ou ne pas y être soumises auprès de leur employeur lorsqu'elles sont salariées ou agents publics () / Pour les autres personnes concernées, les agences régionales de santé compétentes accèdent aux données relatives au statut vaccinal () / En cas d'absence du certificat de statut vaccinal mentionné au I du présent article, les personnes mentionnées au deuxième alinéa du présent II adressent à l'agence régionale de santé compétente le certificat de rétablissement ou le certificat médical de contre-indication prévus au I () ". Le B du I de l'article 14 de la même loi dispose : " B. - A compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 () ".

6. En premier lieu, Mme A soutient que la décision du 13 janvier 2022 est entachée de l'incompétence de son signataire. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que cette décision a été signée par la directrice générale de l'ARS d'Ile-de-France dont celle-ci produit le décret de nomination. Le moyen doit être écarté.

7. En deuxième lieu, la décision attaquée constitue une mesure se rattachant à la mise en œuvre d'une mission de police administrative spéciale, répondant à une finalité de santé publique et n'ayant pas vocation à sanctionner un manquement commis par les professionnels de santé. Par ailleurs, Mme A n'apporte aucun élément permettant d'établir que cette décision aurait été adoptée pour d'autres considérations et constituerait une sanction déguisée. Par suite, les moyens tirés de ce que les règles relatives aux procédures de sanction auraient été méconnues sont inopérants.

8. En troisième lieu, Mme A soutient que la décision contestée est une mesure de police injustifiée qui méconnaît la liberté d'entreprendre, la liberté du commerce et de l'industrie et le droit à la santé garantis par la Constitution. Toutefois, ce moyen ne peut qu'être écarté comme inopérant dès lors que la décision se borne à tirer les conséquences d'une condition posée par la loi à l'exercice de la profession de Mme A.

9. En quatrième lieu, les dispositions législatives dont la décision attaquée se borne à faire application sont justifiées par une exigence de santé publique et ne sont pas manifestement disproportionnées à l'objectif qu'elles poursuivaient. Par suite, la requérante n'est pas fondée à invoquée une méconnaissance du droit au respect de la vie privée et familiale ou le caractère discriminatoire de la décision attaquée.

10. En cinquième lieu, aux termes du A du II de l'article 13 de la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire dispose dans sa version en vigueur du 12 novembre 2021 au 24 janvier 2022 : "Sans qu'y fasse obstacle l'article L. 1110-4 du code de la santé publique, le contrôle du respect de l'obligation prévue au I du présent article est assuré : () 3° En ce qui concerne les autres personnes mentionnées audit I, par les agences régionales de santé compétentes, avec le concours des organismes locaux d'assurance maladie. ". Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance par l'ARS d'Ile-de-France de l'article L. 1110-4 du code de la santé publique ne peut qu'être écarté.

11. Enfin, il ressort enfin des pièces du dossier que Mme A a bien été informée des conséquences attachées à la méconnaissance des obligations posées par les dispositions législatives précitées. Par suite, le moyen tiré de la déloyauté de l'ARS ne peut, en tout état de cause, qu'être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède qu'aucune illégalité fautive de la part de l'ARS d'Ile-de-France n'est établie. Les conclusions indemnitaires dirigées contre l'ARS d'Ile-de-France ne peuvent dès lors qu'être rejetées. Il en va de même par voie de conséquence des conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

2. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge de la CPAM de Paris et de l'ARS d'Ile-de-France, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme que demande Mme A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Par ailleurs, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas non plus lieu de mettre à la charge de Mme A la somme que demande la CPAM de Paris au titre de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions dirigées contre la caisse primaire d'assurance maladie de Paris sont rejetées comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par la CPAM de Paris au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à l'agence régionale de santé d'Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mai 2024.

La présidente-rapporteur,

K. Weidenfeld

Le premier assesseur,

A. RezardLe greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

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