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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2209752

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2209752

vendredi 10 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2209752
TypeDécision
PublicationC+
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantLE BRUSQ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 avril 2022, M. A B, représenté par Me Le Brusq, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision née du silence gardé par le préfet de police de Paris sur sa demande de délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport au profit de son fils ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de Paris de lui délivrer les documents d'identité et de voyage sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient qu'il n'existait pas de doute suffisant sur la nationalité française de son fils pour lui refuser la délivrance des titres d'identité sollicités.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 novembre 2023, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable, aucune décision implicite n'étant née ;

- aucun des moyens du requérant n'est fondé.

La clôture de l'instruction est intervenue le 6 décembre 2023.

Le tribunal a informé les parties, conformément aux dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce qu'il était susceptible d'apprécier la légalité de la décision attaquée au regard des circonstances de droit et de fait existantes à la date du jugement.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 20 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le décret n° 2014-1292 du 23 octobre 2014 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rezard, rapporteur,

- et les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a sollicité à plusieurs reprises depuis le 9 juin 2020, et en dernier lieu le 17 janvier 2022, la délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport au profit de son fils C B, né le 6 avril 2020. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par le préfet de police de Paris sur ces demandes. M. B en demande l'annulation.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article L. 231-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Le silence gardé pendant deux mois par l'administration sur une demande vaut décision d'acceptation. " Aux termes de l'article L. 231-4 du même code : " Par dérogation à l'article L. 231-1, le silence gardé par l'administration pendant deux mois vaut décision de rejet : () / 4° Dans les cas, précisés par décret en Conseil d'Etat, où une acceptation implicite ne serait pas compatible avec () la protection des libertés et des principes à valeur constitutionnelle et la sauvegarde de l'ordre public () " En vertu de l'article 2 et de l'annexe au décret du 23 octobre 2014, le silence gardé par l'administration sur les demandes de délivrance d'un passeport et d'une carte nationale d'identité pendant une durée respective de quatre mois et de deux mois vaut décision de rejet. Il suit de là que le préfet de police n'est pas fondé à soutenir qu'aucune décision implicite ne serait née du silence gardé par lui sur les demandes de M. B. La fin de non-recevoir opposée en défense doit donc être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. " Aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande () " Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande () ". La délivrance d'un passeport ou d'une carte nationale d'identité présente un caractère purement recognitif et ne crée, par elle-même, aucun droit à la nationalité française en faveur du titulaire de ces documents. Pour l'application des dispositions précitées, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de passeport ou d'une carte nationale d'identité sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de passeport ou de carte d'identité.

4. L'effet utile de l'annulation pour excès de pouvoir du refus de délivrer une carte d'identité ou un passeport réside dans l'obligation pour l'autorité compétente, que le juge peut prescrire d'office en vertu de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, de procéder à leur délivrance. Dans un tel cas, afin de garantir que le requérant dispose d'un recours effectif contre l'inaction prolongée de l'administration, le juge doit apprécier la légalité des décisions contestées au regard des règles applicables et des circonstances prévalant à la date de sa décision.

5. Par un courrier du 20 janvier 2021, le préfet de police de Paris a indiqué au requérant que deux autres personnes avaient revendiqué l'identité sous laquelle il se présente et que l'une d'entre elles, résidant actuellement dans l'Union des Comores, avait déposé plainte contre lui, le 1er février 2019 auprès du procureur de la République. L'intéressé ne conteste pas les allégations du préfet suivant lesquelles ses parents ne se sont pas présentés à leur convocation en vue d'une audition par le référent départemental des Bouches-du-Rhône le 16 février 2021 et que sa propre audition, réalisée par les services de la préfecture de police au cours du mois de mars 2021, n'a pas permis de confirmer ou d'infirmer s'il était le titulaire de l'identité dont il se prévaut. S'il ressort des pièces du dossier que le préfet de police a adressé des courriers au tribunal judiciaire de Créteil les 19 mai et 25 août 2023 et au centre d'expertise et de ressources des titres (CERT) du Val-de-Marne le 10 juin 2022 pour s'enquérir des suites données à la plainte du 1er février 2019, aucune réponse n'y a été apportée. Par ailleurs, il est constant que le préfet de police n'a entrepris aucune autre démarche pour lever le doute qui pouvait exister quant à l'identité et à la nationalité du requérant, et corrélativement à celle de son fils. Il suit de là que, à l'exception de la plainte déposée plus de cinq ans avant la mise à disposition du présent jugement, aucun élément ne permet de remettre en cause l'identité de M. B. Eu égard à ce délai particulièrement long, le préfet de police n'est plus fondé à soutenir qu'il demeurerait un doute suffisant sur l'identité de l'intéressé et la nationalité de son fils pour refuser de délivrer à ce dernier les documents d'identité et de voyage sollicités. Par suite, la décision attaquée doit être regardée comme entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 et de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005.

6. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, sauf changement de circonstance de droit ou de fait qui y ferait obstacle, qu'une carte nationale d'identité et un passeport soient délivrés au fils de M. B. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de police d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la mise à disposition du jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite du préfet de police est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de délivrer à l'enfant C B une carte nationale d'identité et un passeport dans un délai de trois mois à compter de la mise à disposition du jugement.

Article 3 : L'Etat versera conjointement à M. B la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de police de Paris.

Délibéré après l'audience du 26 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mai 2024.

Le rapporteur,

A. Rezard

La présidente,

K. Weidenfeld

Le greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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