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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2210589

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2210589

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2210589
TypeDécision
PublicationC
Formation4e Section - 1re Chambre
Avocat requérantELSAESSER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 mai 2022 et un mémoire enregistré le 16 mai suivant après son renvoi par une ordonnance du tribunal administratif de Strasbourg du 4 octobre 2023, M. A B, représenté par Me Elsaesser, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 avril 2022 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé son expulsion du territoire français et lui a retiré son titre de séjour, ainsi que l'arrêté du même jour fixant la Bosnie-Herzégovine comme pays de destination ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, soit en raison de sa vie privée et familiale, soit, à défaut, pour motif de santé, et ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros toutes taxes comprises au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant retrait de titre de séjour :

- l'absence de signature de l'arrêté ne permet pas de s'assurer de la compétence de son auteur ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation en fait ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision prononçant son expulsion :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence dès lors que l'absence de signature de l'arrêté ne permet pas de s'assurer de la compétence de son auteur ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation en fait ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence dès lors que l'absence de signature de l'arrêté ne permet pas de s'assurer de la compétence de son auteur ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 mai 2024, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête. Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Desmoulière, conseillère ;

- les conclusions de M. Grandillon, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né le 11 novembre 1985 à Zenica (Bosnie-Herzegovine) demande l'annulation de l'arrêté du 20 avril 2022 par lequel le ministre de l'intérieur a prononcé son expulsion du territoire français et a, par voie de conséquence, retiré le titre de séjour dont il bénéficiait, ainsi que d'un second arrêté du même jour par lequel il a fixé la Bosnie-Herzegovine comme pays à destination duquel M. B pouvait être expulsé.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs :

2. Aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration ". En vertu de l'article L. 773-9 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision ".

3. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté attaqué a été pris pour des motifs liés à la prévention d'actes de terrorisme. Par suite, cette décision est au nombre de celles qui, en application des dispositions précitées, pouvaient faire l'objet d'une notification sous la forme d'une ampliation anonyme, indépendamment du bien-fondé du motif d'ordre public retenu. En outre, le ministre de l'intérieur a produit devant le tribunal, dans les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, l'original de l'arrêté attaqué. Celui-ci revêt les mentions requises par le premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, dont notamment l'identité et la signature de son signataire qui disposait d'une délégation de signature. Par suite, les moyens tirés du vice de forme entachant l'arrêté attaqué et de l'incompétence de son signataire, l'identité de son auteur étant mentionné sur l'ampliation de l'acte notifié au requérant, doivent être écartés.

4. Les arrêtés attaqués, qui visent les textes dont il font application, en particulier les articles L. 631-3, L. 632-1 et L. 632-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précités, sont fondés sur les motifs, notamment, que M. B, qui est entré régulièrement en France à l'âge de 15 ans, a attiré l'attention par son comportement au regard de l'ordre public et a été condamné à plusieurs reprises pour des faits de violence contre des agents publics et des violences habituelles commises contre sa compagne entre 2011 et 2015. L'auteur de l'arrêté d'expulsion relève en outre la prégnance de la menace terroriste sur le territoire national et indique que la présence de M. B sur le territoire français constituerait une menace grave pour l'ordre public et la sécurité intérieure de la France et par l'arrêté fixant le pays à destination duquel le requérant sera éloigné du territoire français, il précise que ce dernier n'établit pas être exposé à des traitements prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que les décisions attaquées sont insuffisamment motivées.

5. Il ne ressort pas des mentions de ces arrêtés que le ministre, alors, de l'intérieur n'aurait pas procédé à un examen sérieux et attentif de la situation du requérant, avant de prononcer son expulsion du territoire français.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. "

7. M. B soutient qu'il est entré en France à l'âge de quinze avec ses parents dans le cadre d'une procédure de regroupement familial avec sa mère, qu'il y a fixé l'ensemble de ses intérêts familiaux et que ses enfants mineurs résident sur le territoire français et qu'il n'a plus de lien avec le pays dont il a la nationalité. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'il est séparé de sa compagne, qu'à la date de la décision attaquée ses droits de visite de ses enfants avaient été suspendus et qu'il ne participait pas à leur entretien et à leur éducation. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations précitées doivent être écartés.

8. Le moyen tiré de ce que M. B souffre d'une pathologie qui nécessiterait une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité n'est pas assorti de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé, en particulier en ce qui concerne l'impossibilité pour lui de bénéficier d'un traitement approprié à sa pathologie dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste dans l'appréciation de l'état de santé du requérant n'apparaît pas propre, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées.

En ce qui concerne la décision d'expulsion du territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ". Aux termes de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'Etat, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes : () 2° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de vingt ans. () 5° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que le requérant a fait l'objet de plusieurs condamnations entre 2005 et 2021 pour des faits des violences conjugales à l'encontre de son ancienne compagne et d'injures et de menaces proférées à l'encontre d'agents publics dans l'exercice de leurs fonctions. Il ressort également des arrêtés attaqués que le requérant a à plusieurs reprises manifesté des signes de radicalisation religieuses et exprimé ses convictions de manière particulièrement virulente, notamment, qu'il a contraint son ancienne compagne à visionner des vidéos relatives aux attentats du 11 septembre 2001 et qu'il a à plusieurs reprises menacé de commettre un acte terroriste. Par ailleurs, le requérant, qui souffre de troubles psychiatriques, a multiplié les menaces à l'égard de différentes personnes dépositaires de l'autorité publique, avec une agressivité croissante, et en empruntant la rhétorique djihadiste. La circonstance que M. B souffre de " troubles mentaux avec un épisode délirant de décompensation psychotique sur fond d'hallucinations acoustico-verbales au point de présenter un état qui le rend dangereux pour lui-même et pour les autres " n'est pas de nature, en tout état de cause, a écarté la menace que l'auteur de la décision attaquée a entendu parvenir. Par ailleurs, en l'absence d'éléments précis et objectifs sur la nature et le traitement de sa pathologie, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant ne pourrait pas bénéficier effectivement en Bosnie-Herzégovine d'un suivi et d'un traitement appropriés à sa pathologie. Il suit de là que M. B n'est pas fondé à soutenir que le ministre de l'intérieur et des outre-mer a commis une erreur d'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle et a méconnu les dispositions de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision de retrait du titre de séjour :

11. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la mesure sur la situation personnelle de M. B doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. M. B n'apporte aucun élément de nature à établir qu'il encourrait des risques personnels et actuels en cas de retour dans son pays d'origine. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B ne peut qu'être rejetée.

Sur les frais de justice :

14. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Toutefois, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Elsaesser de la somme demandée en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Elsaesser.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Jean-François Simonnot, président,

M. Arnaud Blusseau, premier conseiller,

Mme Paule Desmoulière, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La rapporteure,

P. Desmoulière

Le président,

J.-F. Simonnot

La greffière,

L. Thomas

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision./4-1

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