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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2211094

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2211094

jeudi 28 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2211094
TypeDécision
PublicationC
Formation5e Section - 2e Chambre
Avocat requérantLERAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 18 mai 2022 et 28 juillet 2023, Mme C B, représentée par Me Lerat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet de sa demande préalable indemnitaire en date du 15 janvier 2022 ;

2°) d'annuler la décision mettant fin à son contrat de travail, ensemble la décision de rejet implicite issue de son recours gracieux ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jours de retard, une somme de 40 000 euros, assortie des intérêts aux taux légal, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros au titre des frais de justice.

Elle soutient que :

- la décision portant licenciement au cours de sa période d'essai n'est pas motivée ;

- la décision de mettre fin à son contrat est entachée d'une discrimination dès lors qu'elle a été prise en raison de son état de santé ;

- la décision est entachée d'une erreur de de fait et d'une erreur d'appréciation.

- l'illégalité de son licenciement ainsi que les conditions de reprise du travail et le non-paiement des congés et RTT engage la responsabilité de l'Etat ; elle est fondée à demander à ce titre une somme de 25 000 euros au titre des troubles dans ses conditions d'existence et 15 000 euros au titre d'un préjudice financier.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 juin 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient à titre principal que les conclusions à fin d'annulation sont irrecevables dès lors qu'elles sont dirigées contre un récépissé qui ne fait pas grief et à titre subsidiaire que les moyens invoqués pour Mme B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 31 juillet 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 16 août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rebellato, rapporteur,

- les conclusions de Mme Nikolic, rapporteure publique,

- et les observations Me Lerat, représentant Mme B et de M. A, représentant le ministre des armées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B a été engagée en qualité d'agent contractuel pour une durée de trois ans à compter du 1er décembre 2020, pour assurer la fonction de responsable technique à la direction des patrimoines, de la mémoire et des archives du ministère des armées. Par un avenant du 9 février 2021, la période d'essai prévue par son contrat a été renouvelée pour une durée de trois mois du 1er mars au 31 mai 2021. Au cours de sa période d'essai, elle a été placée en arrêt de travail pour raison de santé du 2 avril au 16 avril 2021 puis du 3 mai au 30 octobre 2021. Elle a repris ses fonctions le 2 novembre 2021 et le 5 novembre suivant, elle a été convoquée, pour le 15 novembre suivant, à un entretien préalable à son licenciement. Son licenciement lui a été notifié oralement lors de cet entretien où elle a été informée de la rupture de son contrat de travail durant sa période d'essai et de sa radiation à compter du 16 novembre 2021. Par un courrier en date du 15 janvier 2022, elle a formé un recours gracieux à l'encontre de cette décision et a sollicité une indemnisation au titre de son éviction qu'elle considère illégale. Le silence gardé par le ministre des armées a fait naître une décision implicite de rejet. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler la décision de rejet de sa demande préalable d'une part, d'annuler la décision de licenciement, ensemble la décision de rejet implicite de son recours gracieux d'autre part et enfin de condamner l'Etat à lui verser une indemnité en raison des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur la fin de non- recevoir opposée par le ministre des armées :

2. Contrairement à ce que soutient le ministre des armées, les conclusions de Mme B ne sont pas dirigées contre un récépissé par lequel elle reconnaît avoir été reçue en entretien le 15 novembre 2021 au cours duquel elle a été informée de la rupture de son contrat de travail, mais contre la décision orale portant rupture de ce contrat. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de ce que ledit récépissé ne ferait pas grief doit être écarté.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant rejet de la réclamation préalable indemnitaire :

3. La décision implicite de rejet de la demande indemnitaire de Mme B en date du 15 janvier 2022 a eu pour effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de sa demande pécuniaire qui, en formulant les conclusions susanalysées, a donné à ses conclusions le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressée à percevoir les indemnités précitées en raison de son éviction, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux, sont sans incidence sur la solution du litige. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation de la décision doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation du licenciement :

4. Aux termes du deuxième alinéa de l'article 6 de la loi du 13 juillet 1983 : " Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison () de leur état de santé () ". De manière générale, il appartient au juge administratif, dans la conduite de la procédure inquisitoire, de demander aux parties de lui fournir tous les éléments d'appréciation de nature à établir sa conviction. Cette responsabilité doit, dès lors qu'il est soutenu qu'une mesure a pu être empreinte de discrimination, s'exercer en tenant compte des difficultés propres à l'administration de la preuve en ce domaine et des exigences qui s'attachent aux principes à valeur constitutionnelle des droits de la défense et de l'égalité de traitement des personnes. S'il appartient au requérant qui s'estime lésé par une telle mesure de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer une atteinte à ce dernier principe, il incombe au défendeur de produire tous ceux permettant d'établir que la décision attaquée repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination. Il en va également ainsi lorsque la décision contestée devant le juge administratif a été prise par une instance indépendante de l'administration qui défend. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si la décision contestée devant lui a été ou non prise pour des motifs entachés de discrimination, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

5. Le licenciement pour inaptitude professionnelle d'un agent public ne peut être fondé que sur des éléments révélant l'inaptitude de l'agent à exercer normalement les fonctions pour lesquelles il a été engagé ou correspondant à son grade et non sur une carence ponctuelle dans l'exercice de ces fonctions. Toutefois, une telle mesure ne saurait être subordonnée à ce que l'insuffisance professionnelle ait été constatée à plusieurs reprises au cours de la carrière de l'agent ni qu'elle ait persisté après qu'il ait été invité à remédier aux insuffisances constatées. Par suite, une évaluation portant sur la manière dont l'agent a exercé ses fonctions durant une période suffisante et révélant son inaptitude à un exercice normal de ses fonctions est de nature à justifier légalement son licenciement.

6. Mme B soutient que son licenciement est intervenu en raison de son état de santé. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, recrutée à compter du 1er décembre 2020, a été placée en arrêt maladie du 2 avril au 16 avril 2021 puis du 3 mai au 30 octobre 2021 en raison d'un cancer. A la suite de sa visite médicale de reprise au travail, elle a sollicité un mi-temps thérapeutique par des courriels des 19 octobre et 1er novembre 2021 et transmis les justificatifs médicaux. Le ministre des armées n'a pas fait suite à ses demandes et l'a convoquée le 5 novembre à un entretien préalable à son licenciement alors que cette dernière n'avait repris ses fonctions que le 2 novembre 2021. Le ministre des armées soutient que son licenciement est fondé sur l'insuffisance professionnelle de l'intéressée. Il produit à cet égard une évaluation des compétences techniques de la requérante en date du 21 mai 2021 mentionnant une incapacité générale et récurrente à accomplir ses missions. Toutefois, cette évaluation n'est pas signée, ne permet pas d'identifier son auteur et a été faite alors que Mme B a occupé un nouveau poste uniquement du 1er décembre 2020 au 2 avril 2021 puis du 16 avril 2021 au 3 mai 2021. Compte tenu de ces éléments cette évaluation qui n'est corroborée par aucune autre pièce du dossier, et qui est sérieusement contestée par l'intéressée, ne permet pas à elle seule de démontrer l'insuffisance professionnelle de Mme B. A cet égard, les échanges de courriels que Mme B produit ne font état d'aucunes remarques ou corrections de la part des destinataires de ces échanges. D'ailleurs, un courriel du 22 février 2021 indique qu'elle a représenté l'équipe d'un projet à un CODIR. Dans ces conditions, Mme B apporte des éléments de fait laissant présumer qu'elle a fait l'objet de mesures discriminatoires en raison de son état de santé. Le ministre des armées n'apporte aucun élément de nature à établir que la rupture de la relation de travail reposerait sur des éléments objectifs étrangers à la situation médicale de la requérante. Par suite, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens, la décision de licenciement doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, la décision implicite de rejet du recours gracieux en date du 15 janvier 2022.

Sur les conclusions indemnitaires en lien avec son éviction illégale :

7. L'illégalité de la rupture du contrat de travail caractérise une faute de nature à engager la responsabilité l'Etat à l'égard de Mme B. Compte tenu des conditions de l'éviction de l'intéressée, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence subis par Mme B en fixant leur réparation à la somme de 10 000 euros.

Sur les conclusions indemnitaires liées à l'existence d'un harcèlement moral :

8. Mme B se borne sommairement à soutenir qu'à son retour de congé maladie, le 2 novembre 2021, elle a été " ostracisée " et laissée sans aucune tâche à accomplir jusqu'au jour de son licenciement. Toutefois, elle ne produit aucune pièce de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral à son encontre. Ainsi, aucune faute ne serait être reprochée sur ce fondement à l'administration.

Sur les conclusions indemnitaires pour non-paiement des congés et des jours de réduction du temps de travail :

9. Mme B demande une indemnisation de 15 000 euros correspondant à 23 jours de congés annuel et 10,5 jours de RTT qu'elle n'a pas pu prendre en raison de son congé maladie.

10. D'une part, il est constant et il ressort d'une attestation de la direction des ressources humaines en date du 21 décembre 2022, et du bulletin de paye de Mme B de janvier 2023, que le ministre des armées a indemnisé Mme B de ces congés annuels en janvier 2023 à hauteur de 24 jours. Par suite, les conclusions tendant à l'indemnisation des congés annuels de la requérante sont devenues sans objet.

11. En deuxième lieu, Mme B sollicite également une indemnité correspondant à 10,5 jours de réduction de temps de travail (RTT) qu'elle aurait perdu à raison de son placement en congé de maladie. L'intéressée établit la réalité de ce préjudice en produisant une attestation de son administration. En s'abstenant de verser à Mme B une indemnité compensatrice correspondant à ses 10,5 jours que cette dernière n'a pas pu prendre en raison de son congé de grave maladie, le ministre a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

12. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à Mme B une indemnité compensatrice de ses jours non pris au titre de réduction du temps de travail qui lui est due. L'état de l'instruction ne permettant pas de déterminer le montant exact de cette indemnité, il y a lieu de renvoyer Mme B devant l'administration pour qu'il soit procédé à la liquidation de celle-ci sur la base des 10,5 jours de congés non pris.

13. Enfin, Mme B sollicite enfin une indemnité correspondant à sa rémunération du mois de janvier 2022. Toutefois, elle ne donne aucune précision à l'appui de cette prétention. Par suite, les conclusions à ce titre doivent être rejetées.

Sur les intérêts :

14. D'une part, en toute matière, la condamnation à une indemnité emporte intérêts au taux légal même en l'absence de demande ou de disposition spéciale du jugement. Sauf disposition contraire de la loi, ces intérêts courent à compter du prononcé du jugement à moins que le juge n'en décide autrement. Il résulte de ce qui a été dit au point 10 que les conclusions tendant à l'indemnisation des congés annuels de Mme B ne font pas l'objet d'une condamnation, celles-ci étant devenues sans objet. Par suite, les conclusions tendant aux intérêts aux légal de cette somme doivent être rejetées.

15. D'autre part, Mme B a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 10 000 euros et aux indemnités mentionnées au point 11 et 12 à compter du 17 janvier 2022, date de réception de sa demande par l'administration.

Sur les frais liés à l'instance :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à l'indemnisation des congés annuels de Mme B.

Article 2 : La décision par laquelle le ministre des armées a licencié Mme B est annulée.

Article 3 : L'Etat est condamné à verser à Mme B la somme de 10 000 euros ainsi qu'une indemnité compensatrice correspondant à 20 jours de congés payés non compensés et 10,5 jour de réduction de temps de travail, assortie des intérêts au taux légal à compter du 17 janvier 2022.

Article 4 : Mme B est renvoyée devant le ministère des armées afin qu'il soit procédé, dans les conditions fixées par les motifs du présent jugement, à la liquidation des indemnités compensatrices mentionnées à l'article 3.

Article 5 : L'Etat versera à Mme B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 14 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gros, président,

M. Feghouli, premier conseiller,

M. Rebellato, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 28 septembre 2023.

Le rapporteur,

J. Rebellato

Le président,

L. Gros

La greffière,

V. Lagrède

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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