mardi 14 novembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2211346 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 6e Section - 2e Chambre |
| Avocat requérant | CABINET MATUCHANSKY, POUPOT, VALDELIEVRE (SCP) |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance du 4 décembre 2020, le Conseil d'Etat a transmis à la Cour administrative d'appel de Lyon la requête de Mmes C, E et D G, dirigée contre la décision du conseil départemental de l'ordre des médecins de la Drôme du 20 mai 2019 et contre la décision du 30 septembre 2020 du conseil national de l'ordre des médecins.
Par un arrêt du 20 mai 2022, la cour administrative d'appel de Lyon a transmis au tribunal administratif de Paris la requête de Mmes C, E et D G.
Par une requête enregistrée le 19 novembre 2020 au Conseil d'Etat et des mémoires enregistrés le 16 septembre 2021 et 6 octobre 2021 devant la cour administrative d'appel de Lyon et les 24 juin 2022 et 6 décembre 2022 devant le tribunal administratif de Paris, Mmes C et E G, représentées par Me Yver, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) d'annuler la décision du conseil national de l'ordre des médecins du 30 septembre 2020 ;
2°) d'enjoindre au conseil national de l'ordre des médecins de désigner une nouvelle chambre disciplinaire de première instance aux fins de statuer sur leur plainte à l'encontre du Docteur F ;
3°) de condamner le conseil national de l'ordre des médecins à verser à Me Yver la somme de 2 500 euros sur le fondement des articles 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi qu'aux entiers dépens.
Elles soutiennent que :
- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;
- la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à l'indication de la ponction lombaire, quant au manquement du Dr F à son devoir déontologique d'information et de recueil du consentement de la patiente, quant à la réalisation du geste qui relevait de l'obstination déraisonnable, quant à l'absence de traçabilité et l'absence de prise en charge de la patiente dans la période post ponction, alors qu'elle présentait des signes cliniques inquiétants.
Par des mémoires enregistrés les 25 février 2022, 24 avril 2022 devant la cour administrative d'appel de Lyon et les 4 novembre 2022 et 6 mars 2023 devant ce tribunal, le conseil national de l'ordre des médecins, représenté par la SARL Matuchansky, Poupot et Valdelièvre, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu la décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Paris en date du 10 mars 2023 accordant le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle à Mme C G.
Par une ordonnance du 5 avril 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 26 avril 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique,
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Lambert,
- les conclusions de M. Thulard, rapporteur public,
- les observations de Me Yver, représentant les requérantes,
- et les observations de Me Lesaint, représentant le Conseil nationale de l'ordre des médecins.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A G, née le 2 décembre 1941, a été admise aux urgences du centre hospitalier de Romans-sur-Isère le 2 septembre 2014 à la suite de quatre crises d'épilepsie évocatrices d'un infarctus cérébral. A des fins diagnostiques, et en lien avec une sténose de la carotide gauche dont elle avait été opérée quelques jours auparavant, elle a fait l'objet le 4 septembre 2014 d'une ponction lombaire réalisée par le Dr H F, neurologue, praticien hospitalier contractuelle, qui s'est déroulée difficilement et s'est compliquée d'un hématome épidural, nécessitant une intervention chirurgicale le 16 septembre 2014, dont Mme G a gardé des séquelles sensitives et motrices au niveau des membres inférieurs. Le médecin expert désigné par une ordonnance du 16 juillet 2015 du juge des référés du tribunal administratif de Grenoble, a retenu, dans son rapport du 26 février 2016, que les soins prodigués à Mme A G par le service de neurologie du centre hospitalier de Romans-sur-Isère n'avaient pas été attentifs, diligents, conformes aux données acquises de la science médicale et adaptés à son état de santé. Mme A G, ses enfants et petits-enfants ont été indemnisés de leurs différents préjudices par un protocole transactionnel signé le 10 juin 2016 avec l'assureur du centre hospitalier. Reprochant au Dr F d'avoir manqué à ses obligations déontologiques dans la réalisation de la ponction lombaire pratiquée sur leur mère le 4 septembre 2014, aujourd'hui décédée, les trois filles de Mme G ont déposé une plainte contre la praticienne devant le conseil départemental de l'ordre des médecins de la Drôme le 8 janvier 2019 visant à traduire celle-ci devant la chambre disciplinaire, ainsi qu'une plainte pénale pour homicide involontaire. Leur demande n'ayant pas prospéré devant le conseil départemental de l'ordre, elles ont saisi le conseil national de l'ordre des médecins. Par une décision du 10 septembre 2020 notifiée aux intéressées le 30 septembre 2020, dont celles-ci demandent l'annulation, le conseil national de l'ordre des médecins a refusé de traduire le Dr F devant la chambre disciplinaire de première instance compétente.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 4124-2 du code de la santé publique : " Les médecins, les chirurgiens-dentistes ou les sages-femmes chargés d'un service public et inscrits au tableau de l'ordre ne peuvent être traduits devant la chambre disciplinaire de première instance, à l'occasion des actes de leur fonction publique, que par le ministre chargé de la santé, le représentant de l'Etat dans le département, le directeur général de l'agence régionale de santé, le procureur de la République, le conseil national ou le conseil départemental au tableau duquel le praticien est inscrit. () ".
En ce qui concerne la légalité externe de l'acte attaqué :
3. Aux termes de l'article R. 4127-112 du code de la santé publique : " Toutes les décisions prises par l'ordre des médecins en application du présent code de déontologie doivent être motivées. () ". Les décisions visées par ces dispositions sont les décisions d'ordre administratif prises par les instances ordinales en application du code de déontologie des médecins, lesquelles ne comprennent pas les décisions que ces instances peuvent prendre en matière disciplinaire, comme celles qui sont mentionnées à l'article L. 4124-2 du code de la santé publique cité au point précédent. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision litigieuse doit être écarté comme inopérant.
En ce qui concerne la légalité interne de l'acte attaqué :
4. Lorsqu'il est saisi d'une plainte d'une personne qui ne dispose pas du droit de traduire elle-même un médecin devant la chambre disciplinaire de première instance comme en l'espèce, il appartient au Conseil national de l'ordre des médecins de décider des suites à donner à la plainte. Il dispose, à cet effet, d'un large pouvoir d'appréciation et peut tenir compte notamment de la gravité des manquements allégués, du sérieux des éléments de preuve recueillis ainsi que de l'opportunité d'engager des poursuites compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.
5. En premier lieu, l'article R. 4127-33 du code de la santé publique dispose que : " Le médecin doit toujours élaborer son diagnostic avec le plus grand soin, en y consacrant le temps nécessaire, en s'aidant dans toute la mesure du possible des méthodes scientifiques les mieux adaptées et, s'il y a lieu, de concours appropriés ". L'article R. 4127-40 du même code dispose que : " Le médecin doit s'interdire, dans les investigations et interventions qu'il pratique comme dans les thérapeutiques qu'il prescrit, de faire courir au patient un risque injustifié. ". Les requérantes soutiennent que l'indication de la ponction lombaire était inadaptée en raison du contexte médical particulier dans lequel le Dr F a décidé de la pratiquer.
6. Ainsi qu'il a été décrit au point 1, Mme G a fait l'objet le 25 août 2014 d'une endartériectomie de la carotide gauche. L'analyse de la plaque d'athérome prélevée lors de cette intervention a révélé une inflammation des vaisseaux. L'IRM cérébrale pratiquée sur Mme G le lendemain de son admission aux urgences le 3 septembre 2014 évoquait une possible vascularite cérébrale, de sorte que la recherche d'une maladie responsable d'une inflammation des gros vaisseaux, telle que la maladie de Takayasu était légitime. Selon l'expert judiciaire, rejoint sur ce point par le chef de service de neurologie, le Dr B, la ponction lombaire est un examen indispensable pour rechercher une inflammation dans le liquide céphalorachidien. Par ailleurs, la ponction lombaire a été réalisée en deuxième intention seulement, après réalisation d'une imagerie. Enfin, l'arrêt seulement 48 heures avant la ponction du médicament Kardégic, n'était pas nécessaire pour une ponction lombaire, même s'il est considéré comme raisonnable par l'expert. Par suite, dans le contexte sus rappelé, la décision de pratiquer une ponction lombaire sur la patiente n'apparait pas manifestement contraire aux obligations déontologiques des médecins.
7. En deuxième lieu, l'article R. 4127-35 du code de la santé publique dispose que : " Le médecin doit à la personne qu'il examine, qu'il soigne ou qu'il conseille une information loyale, claire et appropriée sur son état, les investigations et les soins qu'il lui propose. Tout au long de la maladie, il tient compte de la personnalité du patient dans ses explications et veille à leur compréhension. () ". L'article R. 4127-36 du même code dispose que : " Le consentement de la personne examinée ou soignée doit être recherché dans tous les cas. ". Les requérantes reprochent au Dr F un défaut d'information délivrée à leur mère ainsi que le défaut de recueil de son consentement.
8. Si l'expert judiciaire a en effet relevé que " la patiente n'a pas eu de document d'information et n'a pas signé de consentement à la réalisation de ce geste ", ce constat n'est toutefois pas exclusif d'une information qui a été délivrée oralement à la patiente, comme l'a indiqué le Dr F, tant dans son courrier adressé au conseil national de l'ordre des médecins le 30 mars 2020 que lors de son audition par les services de police dans le cadre de l'enquête pénale le 27 mars 2019. Si aucun document n'étant présent dans le service à l'époque, comme l'a indiqué le Dr F au cours de cette même audition, cette circonstance, quoique critiquable, révèle davantage un défaut d'organisation du service qu'un manquement déontologique manifeste de la praticienne. Enfin, force est de constater que les dispositions précitées du code de la santé publique n'imposent pas d'informer le patient sur les risques fréquents ou normalement prévisibles que les actes médicaux comportent.
9. En troisième lieu, l'article R. 4127-37 dans sa version alors applicable dispose : " I- En toutes circonstances, le médecin doit s'efforcer de soulager les souffrances du malade par des moyens appropriés à son état et l'assister moralement. Il doit s'abstenir de toute obstination déraisonnable dans les investigations ou la thérapeutique et peut renoncer à entreprendre ou poursuivre des traitements qui apparaissent inutiles, disproportionnés ou qui n'ont d'autre objet ou effet que le maintien artificiel de la vie. () ". Les requérantes reprochent au Dr F une obstination déraisonnable et un risque injustifié au regard du déroulement de la ponction lombaire.
10. Il ressort en effet des pièces utilisées par le conseil national de l'ordre pour rendre son avis, que le Dr F a piqué Mme G dans la colonne vertébrale à cinq reprises, a effectué un piquage en L1 L2 alors qu'il aurait dû se faire en L4 L5 et a buté sur l'os en laissant " quelques résidus métalliques ". Cependant, il ressort de ces mêmes pièces que, d'une part, la forte corpulence de la patiente rendait difficile la prise de repères anatomiques, notamment le repérage de l'espace intervertébral où l'aiguille doit être introduite, que d'autre part, si le guidage sous scanner est recommandé dans une telle situation, il disparait en cas d'urgence, comme c'était le cas en l'espèce et qu'enfin, l'ampleur du bris de l'aiguille sur l'os n'est pas suffisamment établie pour justifier qu'elle ait échappé à la praticienne sans commettre d'erreur manifeste. En tout état de cause, il y a lieu de rappeler qu'une faute médicale n'est pas de nature par elle-même à révéler un manquement aux obligations déontologiques prévues par le code de déontologie médicale.
11. En quatrième lieu, les requérantes déplorent l'absence de transmissions au sein du service entre le 3 et le 9 septembre 2014. Cette allégation est confirmée par les déclarations du Dr F elle-même, selon laquelle les complications qui ont suivi son geste " ont fait prendre conscience à toute l'équipe de neurologues de l'importance de bien tracer toutes les informations médicales au décours d'une PL [ponction lombaire] : une fiche de surveillance neurologique post-PL a été mise en place par la suite ". Si ces éléments sont de nature à mettre en évidence un défaut dans l'organisation du service, en aucun cas, ils ne s'apparentent à un manquement déontologique manifeste de la praticienne.
12. En cinquième et dernier lieu, les requérantes reprochent au Dr F un défaut de prise en charge de leur mère après l'intervention, en présence d'un tableau clinique inquiétant. A cet égard, il ressort des déclarations du Dr F au conseil national de l'ordre que le service de neurologie était à l'époque composé de quatre médecins, chacun étant responsable pendant une semaine des patients hospitalisés, de sorte qu'elle n'a revu sa patiente que le 15 septembre 2014, date à laquelle, d'ailleurs, elle a pris des mesures d'urgence la concernant. Ce mode de fonctionnement d'un service médical étant ordinaire, l'absence de suivi par le Dr F en personne de Mme G n'est pas révélateur d'un manquement déontologique.
13. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, c'est sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation que le conseil national de l'ordre des médecins a estimé qu'il n'y avait pas lieu de traduire le Dr F, praticien hospitalier, devant la juridiction disciplinaire ordinale.
14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision du conseil national de l'ordre des médecins du 10 septembre 2020, notifiée le 30 septembre 2020 doivent être rejetées.
Sur les autres conclusions :
15. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction ne peuvent dès lors qu'être rejetées.
16. Par ailleurs, les dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du conseil national de l'ordre des médecins, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme dont les requérantes sollicitent le versement au titre des frais de justice.
D E C I D E:
Article 1er : La requête de Mme C G, de Mme D G et de Mme E G est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C G, à Mme D G, à Mme E G et au conseil national de l'ordre des médecins.
Délibéré après l'audience du 31 octobre 2023, à laquelle siégeaient :
M. Laloye, président,
Mme Lambert, première conseillère,
M. Théoleyre, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 novembre 2023.
La rapporteure,
F. Lambert
Le président,
P. LaloyeLa greffière,
K. Bak-Piot
La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 2211346/6-2
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2530541
Le Tribunal Administratif de Paris a examiné un recours en excès de pouvoir contre un arrêté préfectoral refusant un titre de séjour et ordonnant l'éloignement d'une ressortissante ghanéenne. La juridiction a rejeté la requête, estimant que l'administration n'avait pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en considérant que l'état de santé de la requérante ne remplissait pas les conditions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour obtenir un titre de séjour. Le tribunal a également jugé que les autres moyens, notamment ceux relatifs à la durée de séjour et à la convention européenne des droits de l'homme, n'étaient pas fondés.
13/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2419955
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de la société Cerballiance visant à annuler l'opposition de l'ARS Île-de-France au transfert d'un site de son laboratoire de biologie médicale. Le tribunal a jugé que l'ARS était compétente pour prendre cette décision et que son refus, fondé sur le risque de dépassement du seuil de 25% de l'offre d'examens dans la zone de Paris, n'était entaché d'aucune erreur manifeste d'appréciation. La décision s'appuie sur les dispositions du code de la santé publique relatives à la régulation de l'implantation des laboratoires.
13/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2432036
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de requérants demandant l'annulation du refus du ministre de la justice d'approuver leur projet de recueil légal par kafala d'une enfant marocaine. Le tribunal a jugé que la décision attaquée, prise en application de l'article 33 de la convention de La Haye du 19 octobre 1996, était régulière en droit et que le ministre avait légalement exercé son pouvoir d'appréciation pour refuser l'approbation au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. Les moyens tirés de l'incompétence et de la méconnaissance des conventions internationales ont été écartés.
13/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2525763
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de Mme B... A... visant à annuler son obligation de quitter le territoire français (OQTF). La juridiction a estimé que l'arrêté préfectoral était régulier, notamment quant à la compétence de sa signataire et à sa motivation, et qu'il ne méconnaissait pas les articles 3 et 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, après le rejet définitif de la demande d'asile de la requérante.
13/03/2026