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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2211681

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2211681

vendredi 26 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2211681
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET KATO & LEFEBVRE (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 mai 2022, M. C A B, représenté par Me Marcon, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de condamner l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) à lui verser la somme de 45 200 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 4 décembre 2019, en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis ;

2°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité de plein droit de l'AP-HP est engagée à raison de l'infection nosocomiale qu'il a contractée pendant sa prise en charge entre le 3 et le 10 juin 2015 ;

- l'AP-HP a également commis des fautes de nature à engager sa responsabilité eu égard aux conditions de réalisation de l'acte d'infiltration et au maintien de son antibiothérapie malgré le développement d'éruptions cutanées et d'irritations au niveau des yeux ;

- il est fondé à obtenir les sommes de 15 000 euros au titre des souffrances endurées, de 1 200 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, de 1 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, de 1 500 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, de 10 000 euros au titre de l'assistance par tierce-personne, de 15 000 euros au titre des souffrances endurées et des troubles dans les conditions d'existence liés spécifiquement à ses problèmes ophtalmiques et de 1 500 euros au titre des dépenses de santé futures.

Par un mémoire, enregistré le 14 mars 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris, représentée par la SELARL Kato et Lefebvre Associés, demande au tribunal :

1°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 43 095,08 euros en remboursement des prestations qu'elle a versées en lien avec le dommage subi par la victime, assortie des intérêts au taux légal à compter du 14 mars 2023 ;

2°) de condamner l'AP-HP à lui verser l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par le code de la sécurité sociale ;

3°) de condamner l'AP-HP aux entiers dépens de l'instance ;

4°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle est fondée à demander le remboursement par l'AP-HP de la somme de 39 792,51 euros qu'elle a exposée au titre des dépenses de santé actuelles de la victime et de celle de 3 302,57 euros qu'elle a exposée au titre de ses pertes de gains professionnels actuelles.

La requête a été communiquée à l'AP-HP, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

La clôture de l'instruction est intervenue le 14 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rezard, rapporteur,

- les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique,

- et les observations de Me Marcon, représentant M. A B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a été pris en charge entre le 3 et le 10 juin 2015 à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, établissement relevant de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), du fait de la persistance de problèmes rhumatologiques pour lesquels il avait préalablement fait l'objet d'arthrodèses les 25 mai 2011 et 10 juillet 2013. Il y a fait l'objet d'une infiltration épidurale par voie du hiatus sacro-coccygien échoguidée et d'une infiltration de 1'épaule gauche. En raison de la survenue de complications, il y a été réadmis successivement à trois reprises, entre le 25 juin et le 10 juillet 2015, entre le 27 et le 30 juillet 2015 et entre le 6 et le 13 août 2015. Par un courrier du 25 novembre 2019, il a saisi l'AP-HP d'une demande indemnitaire, sans obtenir de réponse. L'intéressé a alors saisi la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) d'Île-de-France, qui a confié la réalisation d'une expertise au professeur D, neurochirurgien, et à la docteure E, ophtalmologue. Sur la base de leur rapport, remis le 2 septembre 2021, la commission a émis le 23 septembre 2021 un avis par lequel elle se reconnaissait incompétente. M. A B demande la condamnation de l'AP-HP à lui verser une somme de 45 200 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis. La CPAM de Paris demande également la condamnation de l'AP-HP à lui verser la somme de 43 095,08 euros en remboursement des prestations qu'elle a versées en lien avec le dommage subi par la victime.

Sur la responsabilité :

2. En vertu du second alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, les établissements de santé " sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère ". Pour l'application de ces dispositions, présente un caractère nosocomial une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

3. Il résulte de l'instruction que M. A B a ressenti des douleurs au niveau du site où avait été pratiquée la piqure nécessaire à la seconde infiltration, réalisée le 5 juin 2015, à partir du 10 juin, en conséquence du développement d'un abcès épidural antérieur d'origine infectieuse en regard des vertèbres L5 et S1. Il ne résulte pas de l'instruction que cette infection aurait été présente ou en incubation au début de sa prise en charge. Par ailleurs, l'AP-HP n'apporte aucun élément de nature à établir que l'infection aurait eu une autre origine que la prise en charge du requérant. Il suit de là que l'infection contractée par le patient présentait un caractère nosocomial. M. A B est par suite fondé à rechercher la responsabilité de l'AP-HP sur le fondement du second alinéa du I de l'article L.1142-1 du code de la santé publique et à lui demander l'indemnisation de l'ensemble des préjudices qu'il a subis en lien avec cette infection, y compris les éventuelles conséquences du traitement qui lui a été administré pour le soigner, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres fondements de responsabilité invoqués.

Sur l'évaluation des préjudices :

4. Il résulte de l'instruction que la consolidation de l'état de santé de M. A B, né le 12 mars 1959, est intervenue le 10 novembre 2015, alors qu'il était âgé de cinquante-six ans.

En ce qui concerne les préjudices temporaires :

S'agissant des dépenses de santé actuelles :

5. Il résulte de l'instruction que la CPAM de Paris a exposé des dépenses de santé en lien avec l'infection nosocomiale contractée par la victime à hauteur de 39 792,51 euros, correspondant à des frais hospitaliers du 25 juin au 13 août 2015, à des frais médicaux du 13 juin au 7 novembre 2015 et à des frais pharmaceutiques au titre de la période comprise entre le 24 juillet et le 3 novembre 2015. Elle est donc en droit de demander le remboursement de cette somme à l'AP-HP.

S'agissant des frais divers :

6. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'état de santé de la victime en lien avec l'infection nosocomiale qu'elle a contractée, rendait seulement nécessaire une assistance par tierce personne à raison de quatre heures par semaine entre le 25 juin 2015 et le 15 septembre 2015. Par suite, en retenant un montant horaire de 20,50 euros, prenant en compte, comme il y a lieu de le faire pour ce poste de préjudice, les charges sociales et les congés et jours fériés, il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 960,57 euros.

S'agissant des pertes de gains professionnels actuels :

7. Il résulte de l'instruction que la CPAM de Paris a versé à M. A B une somme de 3 302,57 euros à titre d'indemnités journalières entre le 25 juin et le 15 septembre 2015, en lien avec le dommage. Elle est en droit d'obtenir le remboursement de cette somme par l'AP-HP.

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :

8. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que la victime a subi un déficit fonctionnel en lien direct avec l'infection nosocomiale qu'elle a contractée, à hauteur de 100 % du 25 juin au 10 juillet 2015, du 27 au 30 juillet 2015 et du 6 au 13 août 2015, à hauteur de 50 % entre le 11 et le 26 juillet 2015 et entre le 1er août et le 5 août 2015 et à hauteur de 25 % entre le 14 août et le 15 septembre 2015. Par suite, en retenant une indemnité journalière de 20 euros pour un déficit fonctionnel total, il sera fait une juste évaluation de ce poste de préjudice en condamnant l'AP-HP à verser à M. A B la somme de 1 000 euros.

S'agissant des souffrances endurées :

9. Il résulte de l'expertise que les souffrances endurées par la victime du fait de la survenue du dommage consécutif à l'infection nosocomiale qu'elle a contractée, tenant aux conséquences de l'infection elle-même et de l'antibiothérapie, peuvent être évaluées à 2,5 sur une échelle de 1 à 7. Il y a lieu de lui accorder à ce titre la somme de 3 500 euros.

10. Si le requérant soutient avoir également enduré des souffrances et subi des troubles dans ses conditions d'existence en rapport avec des troubles ophtalmiques s'étant développés postérieurement à l'infection, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise, que les pièces produites par le requérant ne sont pas de nature à remettre sérieusement en cause, que ces troubles ne présentent pas de lien de causalité avec l'infection nosocomiale ou avec le traitement antibiotique qui lui a été prescrit en conséquence de cette dernière. Dans ces conditions, M. A B n'est pas fondé à demander une indemnité à ce titre à l'AP-HP.

S'agissant du préjudice esthétique temporaire :

11. Il résulte de l'instruction que la victime a subi, du fait notamment de la pose d'un cathéter intravasculaire (picc line), un préjudice esthétique temporaire évalué par les experts à 1 sur 7, dont il sera fait une juste appréciation en lui accordant la somme de 1 000 euros.

En ce qui concerne les préjudices permanents :

S'agissant des dépenses de santé futures :

12. Si le requérant indique conserver un reste à charge de ses dépenses d'acquisition de lunettes et de collyre de ciclosporine et de ses rendez-vous médicaux en lien avec ses troubles de la vision, il résulte de l'instruction, ainsi qu'il a été dit au point 10, que ces troubles ne sont pas en lien avec l'infection nosocomiale qu'il a contractée ou avec le traitement antibiotique mis en œuvre pour remédier à cette infection. Sa demande doit donc être rejetée.

S'agissant du déficit fonctionnel permanent :

13. Il résulte de l'instruction que M. A B présente, du fait du dommage, un déficit fonctionnel permanent évalué par les experts à 15 % mais qui est la conséquence de son état physique et psychologique antérieur. Les experts indiquent néanmoins également que le retentissement psychologique des problèmes lombaires de l'intéressé a été majoré par l'infection nosocomiale, à hauteur d'une incapacité permanente partielle de 2,5 %. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice, en tenant compte de ce taux et de l'âge de la victime à la date de la consolidation du dommage, en l'évaluant à la somme de 3 000 euros.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. A B est fondé à demander la condamnation de l'AP-HP à lui verser une somme totale de 9 460,57 euros. La CPAM de Paris est aussi en droit d'obtenir la condamnation de l'AP-HP à lui verser 43 095,08 euros.

Sur les intérêts :

15. M. A B et la CPAM de Paris demandent à ce que les intérêts à taux légal soient appliquées à l'indemnisation qui leur est accordée. Il y a lieu d'assortir les condamnations prononcées au point 14 de ces intérêts concernant M. A B à compter du 4 décembre 2019, date à laquelle la demande indemnitaire a été reçue par l'AP-HP, et concernant la CPAM de Paris, à compter du 14 mars 2023, date d'enregistrement de son mémoire.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

16. Aux termes du 9ème alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. À compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget () " Pour leur application, l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023 fixe respectivement à 118 euros et 1 191 euros les montants minimum et maximum de l'indemnité pouvant être recouvrée par l'organisme d'assurance maladie.

17. Il y a lieu de condamner l'AP-HP à verser à la CPAM de Paris la somme de 1 191 euros, au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion instituée par ces dispositions.

Sur les frais liés à l'instance :

En ce qui concerne les dépens :

18. Aucun dépens n'a été exposé dans la présente instance, l'expertise ayant notamment été diligentée par la CCI d'Île-de-France. Les conclusions à ce titre doivent dès lors être rejetées.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

19. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP le versement à M. A B d'une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il n'y a, en revanche, pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme à la charge de l'AP-HP à verser à la CPAM de Paris.

D E C I D E :

Article 1er : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris est condamnée à verser à M. A B la somme de 9 460,57 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 4 décembre 2019.

Article 2 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris est condamnée à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris la somme de 43 095,08 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 14 mars 2023.

Article 3 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris versera à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris une indemnité forfaitaire de gestion de 1 191 euros.

Article 4 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris versera à M. A B une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C A B, à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris et à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris.

Délibéré après l'audience du 5 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.

Le rapporteur,

A. Rezard

La présidente,

K. Weidenfeld

Le greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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