vendredi 5 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2212224 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 5e Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | HAMROUN |
Vu la procédure suivante :
Par une décision du 3 juin 2022, enregistrée le même jour au greffe du tribunal, le Conseil d'Etat statuant au contentieux a transmis au tribunal administratif de Paris la requête présentée par la société Authenticia.
Par cette requête, enregistrée au secrétariat du contentieux du Conseil d'Etat le 15 octobre 2021, précédemment enregistrée au greffe du tribunal le 4 septembre 2019, la société Authenticia, représentée par Me Hamroun demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 5 juillet 2019 par lequel le ministre de l'intérieur a interdit la vente aux mineurs, la publicité et l'exposition à la vue du public de l'ouvrage " Apprendre le Tawhid aux enfants " de B C, en application de l'article 14 de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse ;
2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 10 000 euros pour l'indemnisation de son préjudice commercial et financier ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que l'arrêté attaqué est entaché d'erreur de fait, d'erreur d'appréciation et d'atteinte à la liberté d'expression et à la liberté de religion dès lors que l'ouvrage qu'il interdit, rédigé par un théologien du 18ème siècle, rattaché au courant wahhabite, est un simple recueil de versets coraniques destiné à l'apprentissage de la grammaire et de l'alphabet arabes et ne comporte aucune incitation à la discrimination ou à la haine envers les personnes ne pratiquant pas l'islam wahhabite.
Par un mémoire en défense enregistré le 25 octobre 2019, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les conclusions aux fins d'indemnisation sont irrecevables et que les moyens d'annulation ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 21 juin 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 21 juillet 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 ;
- la loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Kanté, première conseillère ;
- et les conclusions de Mme Lambrecq, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 5 juillet 2019, le ministre de l'intérieur a interdit la vente aux mineurs, la publicité et l'exposition à la vue du public de l'ouvrage " Apprendre le Tawhid aux enfants ". A éditeur, la société Authenticia demande l'annulation de cette décision et la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 10 000 euros en indemnisation de son préjudice commercial et financier.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 2 de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse : " Les publications [destinées à la jeunesse] ne doivent comporter aucun contenu présentant un danger pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique ou lorsqu'il est susceptible d'inciter à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l'usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes, à la violence ou à tous actes qualifiés de crimes ou de délits ou de nature à nuire à l'épanouissement physique, mental ou moral de l'enfance ou la jeunesse. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse ". Et aux termes de l'article 14 : " () le ministre de l'intérieur est habilité à interdire : -de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de contenus à caractère pornographique ou susceptibles d'inciter au crime ou à la violence, à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l'usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes ; -d'exposer ces publications à la vue du public en quelque lieu que ce soit, et notamment à l'extérieur ou à l'intérieur des magasins ou des kiosques, et de faire pour elles de la publicité par la voie d'affiches ; -d'effectuer, en faveur de ces publications, de la publicité au moyen de prospectus, d'annonces ou insertions publiées dans la presse, de lettres-circulaires adressées aux acquéreurs éventuels ou d'émissions radiodiffusées ou télévisées. Toutefois, le ministre de l'intérieur a la faculté de ne prononcer que les deux premières, ou la première, de ces interdictions. Les publications auxquelles s'appliquent ces interdictions sont désignées par arrêtés, publiés au Journal officiel de la République française, qui, en ce qui concerne les livres, doivent intervenir dans un délai d'un an courant à partir de la date de la parution. La commission chargée de la surveillance et du contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence a qualité pour signaler les publications qui lui paraissent justifier ces interdictions ".
3. En premier lieu, les interdictions que prévoit la disposition législative ci-dessus rappelée s'appliquent aux publications de toute nature qui présentent un danger pour la jeunesse en raison, notamment, de la place faite à la discrimination ou à la haine raciale, sans qu'il y ait lieu de rechercher si ces publications sont ou non principalement destinées aux enfants et aux adolescents. Il ressort des pièces du dossier que l'ouvrage " Apprendre le Tawhid aux enfants " présente un danger pour la jeunesse en raison des propos discriminants et susceptibles d'inciter à la haine qu'il comporte. Il est ainsi précisé en sa page 14 que " l'Islam est le fait de se soumettre à Allah () en Lui obéissant et en prenant les musulmans pour alliés et les mécréants pour ennemis ". Les propos précités qui opposent les " musulmans " aux " mécréants ", ces derniers étant " l'ennemi des premiers ", lus en lien avec les autres développements contenus dans l'ouvrage qui définissent les " mécréants " comme les non-musulmans (page 10), sans mise en perspective ni contextualisation, ne peuvent qu'être regardés comme discriminatoires et incitant à la haine envers toute personne ne partageant pas la foi musulmane. Dès lors, l'arrêté attaqué en date du 5 juillet 2019, par lequel le ministre de l'intérieur a interdit de proposer, de donner ou de vendre cette revue à des mineurs, et a accompagné cette interdiction de celle d'exposer cette même revue et de faire pour elle de la publicité par voie d'affiches, qui ne repose pas sur des faits matériellement inexacts, n'est pas entaché d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation. Il ne présente pas davantage de caractère excessif.
4. En deuxième lieu, la circonstance alléguée par la société requérante que des revues d'inspiration comparable à l'ouvrage qu'elle édite auraient fait antérieurement, l'objet de mesures moins sévères, et ne seraient pas frappées des mêmes interdictions que celles prévues par l'arrêté attaqué, à la supposer établie, est sans influence sur la légalité dudit arrêté. Il en va de même de la circonstance que B C, auteur de l'ouvrage en cause soit un théologien défendant le wahhabisme, pensée axée sur la croyance et le concept d'unicité, concept qui trouverait également un écho très fort dans le judaïsme et dans le christianisme.
5. En troisième lieu, en vertu de l'article 10 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : " Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi. ". Et en vertu des stipulations du 2ème alinéa de l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Les mesures faisant l'objet de l'arrêté attaqué entrent dans le champ d'application de ces stipulations et il ne ressort pas des pièces du dossier que les interdictions prononcées par l'arrêté attaqué aient porté une atteinte disproportionnée à la liberté de culte et de religion, eu égard au but poursuivi par ces mesures.
6. Il résulte de tout ce qui précède que la société Authenticia n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du ministre de l'intérieur en date du 5 juillet 2019.
Sur les conclusions indemnitaires :
7. Les conclusions à fin d'indemnisation qui n'ont pas fait l'objet d'une demande préalable indemnitaire sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société requérante demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société Authenticia est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Authenticia et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ho Si Fat, président,
Mme Kanté, première conseillère,
M. Hélard, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2024.
La rapporteure,
C. KantéLe président,
F. Ho Si Fat
La greffière,
A. Louart
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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