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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2213584

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2213584

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2213584
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET KATO & LEFEBVRE (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 23 juin 2022, les 1er et 28 mars 2024, Mme C D, M. F A, Mme E A, Mme B A, représentés par Me Lenoir, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Assistance publique-hôpitaux de Paris à verser à Mme C D la somme totale de 302 884,46 euros en réparation des préjudices liés aux fautes commises à l'occasion de l'intervention chirurgicale du 31 janvier 2018 ;

2°) de condamner l'Assistance publique - hôpitaux de Paris à verser la somme totale de 20 000 euros chacun à M. F A, à Mme E A, et à Mme B A en réparation des préjudices qu'ils ont subis en lien avec cette même intervention ;

3°) d'assortir ces sommes des intérêts au taux légal et de leur capitalisation ;

4°) de mettre à la charge de l'assistance publique - hôpitaux de Paris la somme de 10 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

* sur la responsabilité :

- en ne reportant pas l'intervention du 31 janvier 2018, alors que le matériel nécessaire n'était pas complet, le chirurgien a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'assistance publique - hôpitaux de Paris ;

- en ne réalisant pas un bilan radiographique sans délai après l'intervention chirurgicale, les médecins ont commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'assistance publique - hôpitaux de Paris ;

- en ne donnant pas une information complète sur les risques de l'opération, les médecins ont commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'assistance publique - hôpitaux de Paris ;

* sur les préjudices patrimoniaux temporaires :

- les dépenses de santé actuelles restées à sa charge s'élèvent à la somme de 7 505,10 euros ;

- les frais divers s'élèvent à la somme de 19 242,90 euros ;

- les frais temporaires d'aide par une tierce personne s'élèvent à la somme de 11 840 euros ;

- la perte de gains professionnels actuelle s'élève à 2306,44 euros ;

* sur les préjudices patrimoniaux permanents :

- l'assistance par tierce personne permanente s'élève à 34 193,76 euros ;

- l'incidence professionnelle sera évaluée à la somme de 100 000 euros ;

* sur les préjudices extra patrimoniaux temporaires :

- le déficit fonctionnel temporaire est évalué à la somme de 6 551,22 euros sur la base de l'estimation faite par les juridictions judiciaires, laquelle doit être reprise pour ne pas méconnaitre les stipulations des articles 14 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 1er du protocole 1 à cette convention ;

- les souffrances endurées sont évaluées à la somme de 20 000 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire sera évalué à la somme de 20 000 euros ;

* sur les préjudices extra patrimoniaux permanents :

- le déficit fonctionnel permanent sera évalué à la somme de 25 950 euros ;

- le préjudice d'agrément sera évalué à la somme de 20 000 euros ;

- le préjudice esthétique permanent sera évalué à la somme de 2000 euros ;

- le préjudice sexuel sera évalué à la somme de 13 000 euros ;

* sur les préjudices des victimes indirectes :

- le préjudice moral de M. F A, Mme E A, Mme B A sera évalué à la somme de 10 000 euros chacun ;

- M. F A et Mme E A sont fondés à demander chacun la somme de 10 000 euros en réparation de leur préjudice d'accompagnement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 janvier 2024, l'Assistance publique-hôpitaux de Paris conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- aucun défaut d'information ne peut être retenue à son encontre et que, par suite, le préjudice d'impréparation n'est pas constitué ;

- elle ne conteste pas la non-conformité de la prise en charge de Mme D ;

- l'indemnisation des frais de santé restés à la charge de Mme D sera limitée à la somme de 3 032 euros en l'absence de production nouvelle de justificatifs, comme accordé par le juge des référés ;

- la demande d'indemnisation des frais divers sera partiellement rejetée ;

- la demande d'indemnisation de la perte de revenu sera rejetée ;

- le déficit fonctionnel temporaire sera évalué à la somme de 5 500 euros ;

- les souffrances endurées seront évaluées à la somme de 8 000 euros ;

- compte tenu de l'état antérieur, le préjudice esthétique temporaire sera évalué à la somme de 1 500 euros ;

- le préjudice esthétique permanent sera évalué à la somme de 500 euros ;

- le préjudice sexuel sera évalué à la somme de 1 000 euros ;

- la demande d'indemnisation du préjudice d'agrément sera rejetée ;

- l'incidence professionnelle sera évaluée à la somme de 3 000 euros ;

- le déficit fonctionnel permanent sera évalué à 15 000 euros ;

- une indemnité de 1 000 euros sera allouée à chacun des enfants de Mme D ;

- le montant des débours de la CPAM sera recalculé.

Par des mémoires, enregistrés le 25 juillet 2022, le 22 novembre 2023, les 13 mars et 5 avril 2024, la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, représentée par la SELARL Kato et Lefebvre conclut, dans le dernier état de ses écritures, à ce que l'AP-HP soit condamnée à lui verser la somme de 9 765,38 euros, assortie des intérêts au taux légal courant à compter du 25 juillet 2022, que l'AP-HP soit condamnée à lui verser la somme de 1 191 euros correspondant à l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, et à ce qu'il soit mis à la charge de l'AP-HP la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle est fondée à demander l'indemnisation des dépenses de santé actuelles qu'elle a prises en charge.

Par ordonnance du 28 mars 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 12 avril 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Weidenfeld,

- et les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, qui était atteinte d'un trouble occlusal important post-traumatique avec obliquité du plan mandibulaire, a subi, le 31 janvier 2018, une intervention chirurgicale en vue d'accomplir une ostéotomie maxillo-mandibulaire au sein du service de chirurgie maxillo-faciale de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, établissement dépendant de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP). Après une consultation du 23 mars 2018 constatant une évolution post-opératoire défavorable, une reprise chirurgicale lui a été proposée que la requérante, estimant la confiance avec son chirurgien rompue, a refusé d'effectuer dans cet hôpital. Elle s'est alors tournée vers le centre hospitalier régional universitaire de Lille où une ostéotomie de Lefort I et une ostéotomie sagittale des branches montantes de type Epker ont été pratiquées le 21 mai 2019 avec des suites satisfaisantes. Une première expertise a été réalisée, à la demande de Mme D, le 5 février 2020. L'expert, médecin conseil de Mme D lors de la seconde expertise, a alors conclu, s'agissant de l'opération du 31 janvier 2018, à un défaut d'information de Mme D quant aux complications possibles, et à une faute dans la vérification du matériel nécessaire à l'opération. Une seconde expertise a été confiée, en exécution d'une ordonnance du 29 novembre 2019 du juge des référés du tribunal administratif de Paris, au professeur G, chirurgien maxillo-facial. Le rapport d'expertise judiciaire, rendu le 10 novembre 2020, a conclu à un défaut d'information de Mme D, à des fautes liées à l'absence de vérification du matériel et de report de l'intervention chirurgicale, et, en postopératoire, de radiographie alors que Mme D se plaignait d'un changement d'articulé dentaire. Par courrier du 12 avril 2022, Mme D a présenté une demande indemnitaire à l'AP-HP. Par une ordonnance du 2 mars 2023, le juge des référés du tribunal a accordé une provision d'un montant de 49 941,83 euros à Mme D et d'un montant de 1 000 euros à chacun de ses enfants. Par la présente requête, les requérants demandent au tribunal de condamner l'AP-HP à verser une somme de 402 884,46 euros à Mme C D et à chacun de ses enfants, M. F A, à Mme E A, et à Mme B A, une somme de 20 000 euros, en réparation des préjudices causés par l'intervention du 31 janvier 2018.

Sur la responsabilité :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " I. - Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel. () / IV. - Des recommandations de bonnes pratiques sur la délivrance de l'information sont établies par la Haute Autorité de santé et homologuées par arrêté du ministre chargé de la santé. / En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen ".

3. L'AP-HP soutient que Mme D a été nécessairement informée des complications possibles de l'ostéotomie maxillo-mandibulaire lors de la consultation préopératoire du 16 octobre 2017 et de sa prise en charge pour un bilan complet intervenue le 4 décembre 2017. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction, et en particulier du courrier du 16 octobre 2017 adressé au médecin traitant de la requérante et attestant de la consultation du même jour, ou du compte rendu de l'hospitalisation du 4 décembre 2017, que Mme D aurait été, en ces occasions ou d'une autre manière, informée des risques fréquents ou graves de l'opération. Dans ces conditions, le manquement à l'obligation d'information doit être regardé comme caractérisé et de nature à engager la responsabilité de l'AP-HP.

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

5. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, d'une part, qu'au cours de l'intervention du 31 janvier 2018, les règles de l'art auraient nécessité la mise en place d'un blocage intermaxillaire et un montage plus solide que celui pratiqué et, d'autre part, qu'en post opératoire, une radiographie de contrôle aurait dû être effectuée dans la mesure où Mme D se plaignait d'un changement d'articulé dentaire. Il résulte de cette même expertise, et il n'est d'ailleurs pas contesté, que ces fautes sont à l'origine de l'intégralité du dommage subi par Mme D. Par suite, ces deux manquements caractérisent une faute de nature à engager la responsabilité de l'AP-HP à raison des préjudices subis par la requérante.

Sur les préjudices subis par Mme D :

6. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que la consolidation de l'état de Mme D a été acquise le 15 mars 2020, alors qu'elle était âgée de 53 ans.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux temporaires :

S'agissant des dépenses de santé :

7. En premier lieu, d'une part, Mme D demande le versement d'une somme de 741,88 euros au titre d'un reste à charge de séances de kinésithérapeute du 19 février 2018 au 29 mai 2018. Toutefois, le décompte de sa mutuelle qu'elle produit pour en attester ne fait apparaître un reste à charge relatif à des séances de kinésithérapeute pour cette période que pour un montant de 457,65 euros. De la même manière, si Mme D demande l'indemnisation de 22 séances de kinésithérapeute du 25 juin 2019 au 17 janvier 2020 pour un montant de 381,72 euros, elle ne justifie de son reste à charge qu'à hauteur de 76,56 euros.

8. D'autre part, Mme D demande l'indemnisation de 20 séances d'ostéopathie pour un montant de 600 euros. Toutefois, les pièces du dossier ne permettent pas d'établir la réalité des frais engagés en ostéopathie et leur lien avec les fautes commises par l'AP-HP. La demande d'indemnité présentée à ce titre ne peut qu'être rejetée.

9. En outre, Mme D demande l'indemnisation de ses frais d'orthodontie du 1er février 2019 au 22 décembre 2020 pour un montant de 2 516,50 euros et de trois séances d'orthodontie à 2 670 euros sans en préciser les dates. Toutefois, la requérante ne justifie de l'existence de ces dépenses qu'à hauteur de 3 032 euros.

10. Par ailleurs, Mme D demande l'indemnisation d'une somme de 320 euros correspondant à la consultation par sa fille d'un psychologue entre le 8 décembre 2018 et le 2 février 2019. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que ces séances soient en lien direct avec le dommage subi par sa mère en raison de l'intervention chirurgicale du 31 janvier 2018. La demande d'indemnité de Mme D à ce titre ne peut qu'être rejetée. Il en va de même, pour le même motif, des soins énergétiques dispensés à E A entre les mois d'octobre et novembre 2019 pour un montant de 200 euros.

11. Enfin, les soins bucco dentaires dispensés à Mme D le 21 janvier 2018 pour un montant de 75 euros ne peuvent davantage donner lieu à indemnisation dès lors qu'ils sont antérieurs à l'intervention du 31 janvier 2018 et ne peuvent, par suite, avoir été causés par les fautes litigieuses.

12. Il résulte de ce qui précède que l'Assistance publique - hôpitaux de Paris doit être condamnée à verser à Mme D une somme de 3 566, 21 euros au titre de ses dépenses de santé.

13. En deuxième lieu, la CPAM de Paris produit une notification définitive de débours qui concerne des frais hospitaliers du 20 au 25 mai 2019, des frais médicaux du 6 février 2018 au 13 juillet 2020, des frais pharmaceutiques du 12 mars 2018 au 25 juin 2019, des frais d'appareillage le 25 mai 2019. Il résulte de l'attestation d'imputabilité que les frais d'hospitalisation du 20 au 25 mai 2019 sont imputables à l'intervention du 31 janvier 2018, comme les frais médicaux et de rééducation entre le 12 mars 2018 et le 9 mars 2020, les frais pharmaceutiques du 12 mars 2018 au 25 juin 2019 et le 26 mars 2019 et les frais d'appareillage du 25 mai 2019. Toutefois, les frais médicaux, qui ne sont pas détaillés dans la notification de débours, ne peuvent pas être indemnisés dès lors qu'ils ne correspondent pas à l'attestation d'imputabilité. Par suite, la CPAM de Paris doit être indemnisée des frais d'hospitalisation, des frais pharmaceutiques et des frais d'appareillage, pour un montant de 8 162,90 euros.

S'agissant des frais divers :

14. En premier lieu, Mme D demande l'indemnisation de la rémunération du médecin conseil qui a accompli la première expertise, pour un montant de 1 650 euros. Dès lors que ce rapport n'est pas dépourvu de toute utilité, notamment en raison de l'intérêt présenté pour l'expertise judiciaire, il y a lieu de condamner l'AP-HP de Paris à indemniser la requérante à hauteur de 1 650 euros à ce titre.

15. En deuxième lieu, Mme D demande l'indemnisation de ses frais de transport vers l'hôpital Pitié - Salpêtrière en taxi pour un montant de 1 875 euros. Dès lors que ces dépenses sont justifiées et en lien direct avec la faute engageant la responsabilité de l'AP-HP, il y a lieu de condamner cette dernière à verser à Mme D à ce titre la somme de 1 875 euros.

16. En troisième lieu, Mme D demande une indemnité de 2 200 euros pour des trajets en taxi entre son domicile et le centre hospitalier universitaire de Lille le 23 mai et le 3 juin 2019. Toutefois, elle n'établit pas que le choix de ce mode de transport serait en lien direct et certain avec les fautes identifiées ci-dessus. Par suite, seule la part de ces dépenses correspondant directement à la nécessité de se déplacer vers Lille doit être regardée comme étant en lien direct et certain avec les fautes engageant la responsabilité de l'AP-HP. Il y a, par suite, lieu de condamner l'assistance publique - hôpitaux de Paris à verser à Mme D à ce titre une somme de 200 euros.

17. En quatrième lieu, si Mme D justifie que le déplacement en train le 20 mai 2019 pour un montant de 49,05 euros entre Lille et Paris est en lien avec les fautes commises par l'AP-HP, il ne résulte pas de l'instruction qu'il en va de même des transports effectués le 14 juin 2021, postérieurement à la consolidation de son état de santé et en l'absence de toute justification d'un rendez-vous médical. Il y a par suite lieu de condamner l'AP-HP à verser à Mme D à ce titre la somme de 49,05 euros.

18. En cinquième lieu, Mme D justifie de frais de déplacement au moyen de son véhicule personnel, non contestés par l'AP-HP. Il y a lieu de condamner cette dernière à verser à Mme D à ce titre la somme de 1 199,68 euros. Il en va de même des frais de stationnement pour se rendre à la réunion de l'expertise judiciaire pour un montant de 6,10 euros.

19. En sixième lieu, Mme D sollicite au titre des frais divers l'indemnisation d'un prêt à la consommation. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que ce prêt souscrit au mois d'octobre 2019 soit en lien direct et certain avec les fautes engageant la responsabilité de l'AP-HP.

S'agissant de l'assistance par tierce personne :

20. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que l'état de santé de Mme D a nécessité, du fait des fautes commises par l'hôpital, une assistance par tierce personne à raison d'une heure par jour du 1er mars 2018 au 19 mai 2019 et du 11 juin 2019 au 1er septembre 2019 et de deux heures par jour du 27 mai 2019 au 10 juin 2019. Contrairement à ce que soutient Mme D, l'expert judiciaire a écarté le mois de février 2018 qui a suivi l'intervention du 31 janvier 2018 comme non imputable dès lors qu'il correspondait à une période de convalescence normale. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient Mme D, le besoin en aide par tierce personne n'est pas établi pendant la période du 20 au 26 mai dès lors qu'elle était hospitalisée au centre hospitalier universitaire de Lille. En retenant, pour la période concernée, une somme de 20,50 euros par heure, prenant en compte les charges sociales et les congés et jours fériés, il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 11 357 euros au titre de ce poste de préjudice.

S'agissant des pertes de gains actuels :

21. Mme D soutient qu'elle a dû prendre des congés en août 2019 pour bénéficier d'un temps de convalescence suffisant. Elle demande à être indemnisée à ce titre à hauteur d'un mois de traitement, soit une somme de 2 306,44 euros. Toutefois, la requérante n'établit ni avoir subi une perte de rémunération ni que ce congé estival aurait été en lien direct avec les fautes engageant la responsabilité de l'AP-HP.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux permanents :

S'agissant de l'assistance par tierce personne :

22. Si Mme D soutient que son état de santé lui impose de recourir à une aide ménagère, il ne résulte pas de l'instruction que ce besoin serait en lien direct et certain avec les fautes commises par l'AP-HP. Par suite, il n'y a pas lieu d'accorder à Mme D la somme qu'elle demande à raison de ce poste de préjudice.

S'agissant de l'incidence professionnelle :

23. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que Mme D, qui, au moment de l'intervention du 31 janvier 2018, était âgée de 51 ans et titularisée depuis seulement environ un an et demi dans le corps des contrôleurs des douanes et des droits indirects a repris son activité professionnelle le 3 avril 2018 " dans des conditions extrêmement difficiles ". Ces difficultés l'ont conduite, comme elle le soutient de façon non contestée par l'AP-HP, à occuper des fonctions administratives au sein de l'administration des douanes alors que son déficit fonctionnel permanent atteste d'une diminution de ses capacités à l'oralité. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en l'évaluant à la somme de 5 000 euros.

En ce qui concerne les préjudices extra patrimoniaux :

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :

24. Contrairement à ce que soutient Mme D, l'expert judiciaire a écarté tout déficit fonctionnel temporaire imputable aux fautes mentionnées ci-dessus entre le 30 janvier 2018 et la fin du mois de février 2018, dès lors que l'opération pratiquée aurait, en tout état de cause, généré ce déficit. En revanche, il résulte de l'instruction que les fautes litigieuses sont à l'origine d'un déficit fonctionnel total le 12 mars 2018 puis du 21 mai au 10 juin 2019, à hauteur de 50% du 1er au 11 mars 2018, puis du 11 juin au 7 juillet 2019, à hauteur de 40% du 17 mars au 2 avril 2018 puis du 8 juillet au 2 septembre 2019, à hauteur de 35% du 3 avril 2018 au 20 mai 2019 et de 30% du 3 septembre 2019 au 15 mars 2020. Sur la base d'un taux journalier de 20 euros pour un déficit fonctionnel temporaire total, il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire subi par la requérante en l'évaluant à 5 500 euros.

S'agissant des souffrances endurées :

25. Il résulte de l'instruction et notamment de l'expertise judiciaire que les souffrances endurées s'évaluent à 4/7. Il en sera fait une juste appréciation en fixant l'indemnité à 8 000 euros.

S'agissant du préjudice esthétique :

26. Après avoir écarté l'imputabilité du gonflement important et les asymétries apparues dans le mois qui a suivi l'opération du 31 janvier 2018 aux fautes engageant la responsabilité de l'AP-HP, l'expert judiciaire a retenu un préjudice esthétique consistant en une asymétrie faciale avec obliquité du maxillaire supérieur entre le 1er mars 2018 et le 21 mai 2019, puis un gonflement de la face avec un blocage maxillaire entre le 21 mai 2019 et le 21 juin 2019 et un préjudice définitif évalué à 0,5 sur 7, Mme D se plaignant de bavage ou de fragments de nourriture sur ses lèvres du fait de sa perte de sensibilité labiale et une perlèche à droite constatée par l'expert. Il sera fait une juste évaluation du préjudice esthétique total subi par Mme D en le fixant à 3 000 euros.

S'agissant du déficit fonctionnel permanent :

27. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que le déficit fonctionnel permanent de Mme D est évalué à un total de 15%, dont 12% au titre de son anesthésie labiale inférieure bilatérale avec dysesthésies et 3% au titre de ses séquelles psychologiques. La date de consolidation ayant été fixée au 15 mars 2020, date à laquelle Mme D était âgée de 53 ans, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en l'évaluant à 20 000 euros.

S'agissant du préjudice d'agrément :

28. L'expert judiciaire a retenu un préjudice d'agrément consistant en la perte du plaisir à aller au restaurant de Mme D en raison de l'anesthésie labiale inférieure et de l'altération sévère du goût corrélative. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 1 000 euros.

S'agissant du préjudice sexuel :

29. L'expert judiciaire a retenu une perte de libido de Mme D, au titre de laquelle une indemnisation de 1 500 euros pourra être accordée.

S'agissant du préjudice d'impréparation :

30. Ce préjudice résulte du manquement à l'obligation d'information de Mme D qui pesait sur l'assistance publique - hôpitaux de Paris. Il en sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 2 000 euros.

Sur les préjudices des victimes indirectes :

31. D'une part, il sera fait une juste appréciation des préjudices d'affection des enfants de Mme D en les fixant, pour chacun d'entre eux, à la somme de 1 000 euros. D'autre part, le préjudice d'accompagnement de Mme E A pourra être évalué à la somme de 2 000 euros.

32. Il résulte de tout ce qui précède que l'AP-HP doit être condamnée à l'égard de Mme D à la somme de 65 503, 04 euros, à l'égard de M. F A et Mme B A à la somme de 1 000 euros chacun, à l'égard de Mme E A à la somme de 3 000 euros et à l'égard de la CPAM de Paris à la somme de 8 162,90 euros, sommes dont doivent être distraites les sommes versées à titre de provision en exécution de l'ordonnance du juge des référés du 2 mars 2023, à savoir 49 941,83 euros au profit de Mme C D et 1 000 euros au profit de chacun des enfants.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

33. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1153 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

34. Par suite, dès lors que les sommes allouées aux requérants à titre de provision ont déjà porté intérêts à compter du 14 avril 2022 conformément à l'ordonnance de référé du 4 mars 2023, il y a seulement lieu d'assortir les sommes de 15 561 euros due à la requérante et de 2 000 euros due à Mme E A des intérêts au taux légal à compter du 14 avril 2022, date de réception par l'AP-HP de leur réclamation préalable, et celle de 8 162,90 euros due à la CPAM de Paris, à compter du 14 mars 2023, date d'enregistrement de son mémoire.

35. D'autre part, pour l'application des dispositions de l'article 1154 du code civil, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. Cette demande prend toutefois effet au plus tôt à la date à laquelle elle est enregistrée et pourvu qu'à cette date il s'agisse d'intérêts dus au moins pour une année entière. Le cas échéant, la capitalisation s'accomplit à nouveau à l'expiration de chaque échéance annuelle ultérieure sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.

36. Les requérants ont demandé la capitalisation des intérêts dans leur requête enregistrée le 23 juin 2022. Dès lors que l'ordonnance de référé est intervenue moins d'un an après la date à laquelle la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur et que, partant, les intérêts au taux légal assortissant la somme allouée à titre de provision n'ont pas été capitalisés, il y a lieu de faire droit aux conclusions tendant à la capitalisation des intérêts afférents, d'une part, à la somme de 49 941,83 euros due à Mme D et aux sommes de 1 000 euros chacun dues à M. F A, Mme E A, Mme B A, d'autre part, à la somme de 15 561 euros due à Mme D et à la somme de 2 000 euros due à Mme E A.

Sur les frais liés à l'instance :

En ce qui concerne l'indemnité forfaitaire de gestion :

37. La CPAM de Paris demande 1 191 € au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion, montant en vigueur à la date du jugement vertu de l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024. Par suite, il sera mis à la charge de l'AP-HP la somme de 1191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

En ce qui concerne les dépens :

38. Une ordonnance de taxation a été rendue le 4 mars 2021 en mettant les frais de l'expertise à la charge de Mme D pour un montant de 1 200 euros. Il y a lieu de les mettre définitivement à la charge de l'AP-HP.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

39. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'AP-HP, la somme totale de 2 000 euros à verser aux requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'AP-HP la somme que demande la CPAM de Paris au titre de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : L'AP-HP est condamnée à verser à Mme D la somme la somme de 65 503, 04 euros de laquelle doit être déduite la provision allouée à l'intéressée par ordonnance en date du 4 mars 2023 du juge des référés du tribunal de 49 941,83 euros, soit la somme de 15 561, 21 euros. Cette dernière somme portera intérêts à compter du 14 avril 2022.

Article 2 : L'AP-HP est condamnée à verser à M. F A et Mme B A, la somme de 1 000 euros chacun et à Mme E A la somme de 3 000 euros, dont doit être déduite la provision de 1 000 euros allouée à chacun des enfants par ordonnance en date du 4 mars 2023 du juge des référés du tribunal, soit une somme de 2 000 euros au profit de Mme E A. Cette dernière somme portera intérêts à compter du 14 avril 2022.

Article 3 : Les sommes que l'AP-HP a été condamnée à verser aux requérants, dans la présente instance au principal, porteront capitalisation des intérêts à compter du 14 avril 2023, puis à chaque échéance anniversaire.

Article 4 : L'AP-HP versera aux requérants une somme totale de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : L'AP-HP est condamnée à verser à la CPAM de Paris la somme de 8 162,90 euros. Cette somme portera intérêts à compter du 25 juillet 2022.

Article 6 : L'AP-HP est condamnée à verser à la CPAM de Paris la somme de 1 191 € au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale.

Article 7 : Les dépens sont mis définitivement à la charge de l'AP-HP.

Article 8 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 9 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D, M. F A, Mme E A, Mme B A, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, et à l'Assistance publique-hôpitaux de Paris.

Délibéré après l'audience du 7 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juin 2024.

La présidente-rapporteure,

K. Weidenfeld

Le premier assesseur,

A. RezardLe greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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