jeudi 16 janvier 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2214208 |
| Type | Décision |
| Publication | D |
| Formation | 5e Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | CABINET LHERITIER AVOCAT (SELUR) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 1er juillet 2022, Mme C E, représentée par Me Lhéritier, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 70 000 euros en réparation des préjudices résultant du harcèlement moral qu'elle estime avoir subi de la part de son supérieur hiérarchique entre le mois de septembre 2019 et le mois de décembre 2021, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire préalable le 23 mai 2022 et de leur capitalisation ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 7 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- elle a été victime de harcèlement moral de la part de son supérieur hiérarchique direct, le procureur de la République financier, entre le mois de septembre 2019 et le mois de décembre 2021 ;
- elle est en droit d'obtenir réparation des préjudices subis, évalués à 25 000 euros au titre du trouble dans les conditions d'exercice professionnel, de 25 000 euros au titre du trouble dans les conditions d'existence et des souffrances physiques et morales endurées et de 20 000 euros au titre du préjudice moral d'atteinte à l'honneur et à la réputation.
Par un mémoire en défense enregistré le 31 mai 2024, le premier ministre conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'en application du décret n° 2022-847 ce litige entre dans son champ de compétence et que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- l'ordonnance n° 58-1270 du 22 décembre 1958 modifiée portant loi organique relative au statut de la magistrature ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Lamarche,
- les conclusions de Mme Kanté, rapporteure publique,
- et les observations de Me Lhéritier, pour Mme E et de M. B, pour le garde des sceaux, ministre de la justice.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E, magistrate hors hiérarchie de l'ordre judiciaire, a exercé les fonctions de procureur de la République financier adjointe près le tribunal de grande instance de Paris du 1er février 2014 au 24 décembre 2021. Par un courrier du 20 mai 2022, réceptionné le 23 mai suivant, elle a sollicité du garde des sceaux, ministre de la justice, la réparation des préjudices résultant des agissements de harcèlement moral dont elle estime avoir été victime de la part de son supérieur hiérarchique direct, le procureur de la République financier, entre les mois de septembre 2019 et décembre 2021. Le silence gardé par l'administration sur cette demande a fait naitre une décision implicite de rejet. Par la présente requête, Mme E demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 70 000 euros en réparation des préjudices subis.
Sur les conclusions à fin d'indemnisation :
En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat à raison d'agissements constitutifs de harcèlement moral :
2. Aux termes de l'article 11 de l'ordonnance du 22 décembre 1958 portant loi organique relative au statut de la magistrature : " Indépendamment des règles fixées par le Code pénal et les lois spéciales, les magistrats sont protégés contre les menaces, les agissements constitutifs de harcèlement et les attaques de quelque nature que ce soit, dont ils peuvent être l'objet dans l'exercice ou à l'occasion de leurs fonctions. L'Etat doit réparer le préjudice direct qui en résulte, dans tous les cas non prévus par la législation des pensions. () ".
3. Le fait, pour un magistrat dont la situation administrative est régie par l'ordonnance du 22 décembre 1958 précédemment citée, de subir des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel caractérise une situation de harcèlement moral. Il appartient à un magistrat judicaire qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration à laquelle il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.
S'agissant de l'absence d'entretien :
4. Mme E souligne que le procureur de la République financier (ci-après " PRF ") ne l'a pas reçue en entretien lorsqu'il a pris ses fonctions en octobre 2019. Toutefois, à supposer que cette circonstance puisse révéler, comme elle le soutient, un manque de considération à son égard, elle n'est pas susceptible de caractériser un agissement constitutif de harcèlement moral à son encontre. Au demeurant, il est constant que le PRF a immédiatement accédé à la demande d'entretien individuel sollicitée par la requérante le 8 juillet 2021 et que cet entretien s'est effectivement tenu le 2 septembre suivant à l'issue des congés estivaux réciproques des intéressés. Il n'est pas établi ni même soutenu que la requérante aurait formulé une demande antérieure qui serait restée sans réponse ou aurait été refusée.
S'agissant de la perte de fonctions :
5. En premier lieu, Mme E soutient que l'organigramme mis en place par le PRF lors de son arrivée en octobre 2019 a entraîné une perte de substance de ses fonctions. Elle souligne, en particulier, avoir été placée dans une situation hiérarchiquement inférieure à celle du second procureur de la République financier adjoint (ci-après " PRA "), désigné PRA " central " alors qu'il justifiait d'une ancienneté inférieure à la sienne. Il résulte toutefois de l'instruction que le poste de PRA central en charge de l'action publique existait déjà dans l'organigramme précédent et que le collègue de la requérante occupait alors les fonctions d'adjoint au PRA central. Ainsi, le positionnement hiérarchique de l'intéressée n'a pas été modifié. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que Mme E a conservé, outre ses attributions d'instruction, la responsabilité du service de l'exécution des peines, qu'elle avait repris en mars 2018 et dont il est constant qu'il avait acquis un poids plus important à mesure de la complexification des sanctions, et a été maintenue dans ses fonctions d'encadrement du contentieux boursier et des abus de marché au titre desquelles elle assure l'animation du groupe de travail thématique et entretient des relations privilégiées avec l'autorité des marchés financiers. Par suite, le PRF ne saurait être regardé comme ayant placé Mme E dans une situation professionnelle dégradée par rapport à celle qu'elle occupait antérieurement.
6. En second lieu, Mme E se plaint de ne pas avoir été rétablie dans les fonctions dont l'ancien PRF l'avait précédemment dessaisie, contrairement à ce qui lui avait été annoncé au cours de l'entretien du 2 septembre 2021, et souligne avoir appris ce " revirement " par la presse. Toutefois, il résulte de l'instruction que si le PRF a effectivement déclaré aux journalistes auteurs de l'article intitulé " Les sombres coulisses du parquet financier " paru dans le journal Le Monde le 7 octobre 2021 que l'affectation de la requérante " restait inchangée ", il s'agissait au contraire de leur assurer que, depuis sa nomination à la tête du PNF, il n'avait entendu priver l'intéressée d'aucune de ses prérogatives de PRA et ne lui avait, en particulier, retiré aucun des dossiers qui lui avait précédemment été confié. En outre, il ressort du compte rendu de l'entretien préalable à son évaluation professionnelle des années 2019 à 2021 réalisé le 22 octobre 2021 que Mme E s'est déclarée pleinement satisfaites des activités exercées au sein du PNF. Au demeurant, il appartenait au PRF, dans le cadre de l'exercice normal de ses fonctions de direction du parquet, d'assurer la répartition des missions qu'il estimait la plus appropriée au regard de l'expérience, des compétences et de la charge de travail de chacun des magistrats.
S'agissant des situations et propos vexatoires et dégradants :
7. Mme E soutient, en premier lieu, avoir été prise pour cible par le PRF et humiliée devant l'ensemble des membres du PNF à la suite de la parution de l'article cité au point 6. Il est toutefois constant que les dysfonctionnements dénoncés par la requérante et son ancien binôme, M. A, dans cet article concernait la situation antérieure à l'arrivée du PRF en octobre 2019. Il résulte de l'instruction que la teneur de cet article a suscité une vive émotion chez de nombreux magistrats et agents du PNF, qui ne " se retrouvaient pas " dans la description réalisée et se sentaient " tous, individuellement ", " éclaboussés ", comme en témoigne encore la circonstance que plusieurs magistrats aient souhaité manifester leur opposition aux propos reproduits dans cet article à l'occasion de la visite du procureur général près la cour d'appel de Paris le 12 octobre 2021.Dans ces conditions, le projet de communiqué de presse auquel le PRF a proposé au personnel de s'associer, qui se bornait à indiquer que les signataires contestaient les assertions et la présentation du fonctionnement actuel du PNF exposées dans cet article, ne traduit aucune volonté personnelle de stigmatiser la requérante mais la simple manifestation du droit de réponse d'une institution mise en cause.
8. Mme E se plaint, en deuxième lieu, d'un courrier électronique daté du 7 juillet 2021 dans lequel le PFR lui reproche un manquement à son devoir de loyauté. Il résulte toutefois de l'instruction que ce message fait suite à la découverte de la présence de l'assistant informatique spécialisé dans le bureau de la requérante alors que l'intéressé était placé en télétravail à temps complet pour raisons médicales dans le contexte de la pandémie de covid-19. Ainsi, en indiquant à Mme E que ce déplacement, qu'elle avait autorisé à son insu, avait mis en danger la santé de cet agent et était susceptible d'engager leurs responsabilités respectives et en estimant qu'en agissant de la sorte elle avait manqué au devoir de loyauté qui lui incombe, le PRF n'a pas excédé les limites de l'exercice normal de ses responsabilités au regard de l'obligation qui lui incombe de veiller à la santé et à la sécurité de ses agents. La circonstance, à la supposer établie, que d'autres magistrats aient commis des manquements identiques sans qu'aucun rappel ne leur soit adressé ne permet pas à elle seule, de faire présumer des agissements constitutifs de harcèlement moral à son encontre.
9. En dernier lieu, Mme E affirme que le PRF a refusé qu'elle honore son invitation au colloque organisé par l'institut de la défense pénale à Marseille le 25 septembre 2021 sans motif légitime. Il résulte toutefois de l'instruction que ce refus était motivé par l'existence d'un risque de conflit d'intérêts dès lors que l'événement était organisé par l'avocat ayant assuré sa défense dans le cadre de la procédure d'inspection dont elle avait fait l'objet et qui était toujours pendante devant le conseil supérieur de la magistrature. En outre, il est constant que le PRF a régulièrement confié des missions de représentation du PNF à la requérante au titre de la période en litige.
S'agissant de l'évaluation professionnelle au titre des années 2019 à 2021 :
10. Enfin, Mme E qualifie l'évaluation provisoire établie par le PRF au titre des années 2019 à 2021 d'infondée et dégradante. Il ressort toutefois des termes mêmes des documents d'évaluation versés à l'instance que les appréciations portées sur sa valeur professionnelle sont positives et ne sauraient, en tout état de cause, être regardées comme une démonstration d'une obstination à la dénigrer. Si elle souligne que l'évaluation définitive remplie par le procureur général près la cour d'appel de Paris est plus favorable, il résulte de l'instruction que le procureur général s'est borné à prendre en compte, le 5 novembre 2021, les observations formulées par l'intéressée à l'issue de la notification des annexes remplies par le PRF dont les nuances sont, au demeurant, peu significatives.
11. Il résulte de l'ensemble ce qui précède que les éléments invoqués par Mme E ne sauraient caractériser des agissements susceptibles d'être qualifiés de harcèlement moral.
En ce qui concerne les préjudices :
12. En l'absence de harcèlement moral et de toute autre faute commise par l'administration, Mme E n'est pas fondée à solliciter la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 70 000 euros en réparation des préjudices invoqués.
Sur les frais liés au litige :
13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C E et au Premier ministre.
Délibéré après l'audience du 19 décembre 2024 à laquelle siégeaient :
- M. Ho Si Fat, président,
- Mme Lamarche, première conseillère,
- M. Maréchal, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 janvier 2025.
La rapporteure,
signé
M. LamarcheLe président,
signé
F. Ho Si FatL'assesseure la plus ancienne,
C. Kante
La greffière,
signé
S. Hallot
La République mande et ordonne au Premier ministre en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2226519
Le Tribunal administratif de Paris rejette la demande indemnitaire de la société Le Quasimodo Notre-Dame, qui réclamait près de 1,74 million d'euros à l'État pour les préjudices économiques liés à l'incendie de la cathédrale. La juridiction estime que la société, exploitant un restaurant à proximité, n'était pas usagère de l'ouvrage public et n'a pas subi de dommage accidentel direct causé par celui-ci. Le jugement applique les principes de la responsabilité administrative sans faute pour dommages de travaux publics, mais les écarte en l'espèce.
02/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2312358
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête d'un agent public demandant l'annulation du refus de sa nomination à un poste d'expert juridique. Le tribunal a jugé que cette décision de rejet constituait une simple mesure d'ordre intérieur, car elle ne portait pas atteinte aux droits statutaires, à la rémunération ou aux perspectives de carrière de l'agent. Par conséquent, le recours pour excès de pouvoir a été déclaré irrecevable.
02/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2313750
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête d'un gardien de la paix contestant son placement en disponibilité d'office pour raison de santé. La juridiction a jugé la requête irrecevable car elle ne contenait aucun exposé de moyens, et ce défaut n'a pas été régularisé dans les délais. La décision s'appuie sur les dispositions de l'article R. 411-1 du code de justice administrative relatives aux conditions de saisine.
02/04/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2326202
Le Tribunal Administratif de Paris a examiné un recours pour excès de pouvoir visant l'annulation d'un arrêté ministériel portant tableau d'avancement à l'échelon spécial du grade de pharmacien général de santé publique. Le tribunal a annulé l'arrêté du 18 septembre 2023, considérant que l'administration avait méconnu les conditions posées par l'article 15 du décret n° 92-1432 du 30 décembre 1992, en y inscrivant des agents ne remplissant pas les critères statutaires requis pour cet avancement. Par voie de conséquence, les décisions individuelles de nomination prises sur le fondement de ce tableau sont également illégales.
02/04/2026