jeudi 20 février 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2216939 |
| Type | Décision |
| Formation | 3e Section - 2e Chambre |
| Avocat requérant | CABINET AVENS (SCP) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 8 août 2022, 30 novembre 2022 et 27 mai 2024, la société Ramires, représentée par Me Lehman et Me Massa (SCP LEHMAN et Associés), demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) à titre principal, d'annuler la décision du 22 juin 2022 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis à sa charge une contribution spéciale d'un montant de 36 200 euros et une contribution forfaitaire d'un montant de 5 016 euros ;
2°) à titre subsidiaire, de " dire qu'elle n'a commis aucun manquement justifiant une sanction et déclarer mal fondée la décision du 22 juin 2022 " ;
3°) à titre très subsidiaire, de réformer le montant des contributions mises à sa charge au regard de sa situation financière et de fixer un échéancier de paiement de vingt-quatre mois.
Dans le dernier état de ses écritures, elle soutient que :
- à titre principal, la décision attaquée est dépourvue de motivation ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration exerce les fonctions d'instruction, de poursuites et de sanction en violation des principes constitutionnels d'impartialité et d'indépendance garantis par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et la jurisprudence constitutionnelle ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle n'a pas obtenu la communication de l'entier dossier la concernant, en l'occurrence les neuf annexes du procès-verbal fondant les poursuites et la sanction, alors que le procès-verbal lui-même ne lui permettait pas de présenter utilement sa défense, en violation de l'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dans la mesure où elle n'a pas eu communication de l'entier dossier et il n'a pas été tenu compte de ses observations en violation de la procédure contradictoire prévue à l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, à l'article R. 8253-3 du code du travail et aux articles R. 822-4 et R. 822-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est illégale dès lors qu'elle se fonde sur les dispositions réglementaires de l'article R. 8253-2 du code du travail, issues de l'article 1er du décret n° 2013-467 du 4 juin 2013, qui sont contraires aux dispositions législatives énoncées à l'article L. 8253-1 du même code et au principe d'individualisation des peines ;
- elle méconnaît le principe ne bis in idem garanti par l'article 4 du protocole n° 7 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales compte tenu du cumul des poursuites pénales et administratives dont elle a fait l'objet pour les mêmes faits ;
- le jugement de la 31e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris du 12 septembre 2023, qui est revêtu de l'autorité de la chose jugée, l'a relaxée du chef d'emploi d'étrangers sans titre de séjour ;
- à titre subsidiaire, les manquements justifiant la sanction ne sont pas établis en l'absence de production des annexes du procès-verbal, lequel contient la reprise des déclarations des travailleurs sur leur identité sans qu'aucune vérification n'ait été effectuée par l'inspecteur du travail ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation dans la mesure où elle a procédé à toutes les vérifications requises et elle n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui ont été présentés procédaient d'une usurpation d'identité ;
- à titre très subsidiaire, le montant de la sanction est disproportionné et devra être minoré compte tenu de sa situation financière.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 octobre 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- le moyen tiré de la violation de la procédure contradictoire n'est pas fondé dès lors que, n'ayant pas lui-même reçu communication des annexes du procès-verbal, il s'est fondé seulement sur le procès-verbal pour prononcer la sanction ;
- le moyen tiré de l'absence de prise en compte des observations est inopérant dès lors qu'aucune disposition ne lui imposait de répondre explicitement aux observations formulées par la société ; il a été tenu compte de ses observations mais celles-ci n'ont pas conduit à considérer que la matérialité des faits n'était pas constituée ;
- le moyen tiré de la violation du principe non bis in idem est inopérant ;
- le moyen tiré de l'inexactitude matérielle des faits n'est pas fondé ;
- les dispositions des articles L. 8253-1 et R. 8253-2 du code du travail n'autorisent ni l'administration ni le juge administratif à moduler le barème des contributions ;
- la société ne peut pas utilement se prévaloir de ses difficultés économiques.
Par une ordonnance du 15 mai 2024, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 17 juin 2024 à 12 heures.
Par une lettre du 2 juillet 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'application, aux infractions sanctionnées par la décision du 22 juin 2022, de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 qui a abrogé l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français.
Par un mémoire, enregistré le 15 juillet 2024, la société Ramires, représentée par Me Lehman et Me Massa, a présenté des observations en réponse au moyen d'ordre public.
Elle soutient que :
- elle ne peut pas se voir infliger la contribution forfaitaire qui était prévue à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que cette sanction a été abrogée ;
- en tout état de cause, elle a été relaxée du chef d'emploi d'étrangers sans titre de séjour par un jugement correctionnel revêtu de l'autorité de la chose jugée.
La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution, notamment son Préambule ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et son protocole n° 7 ;
- la directive 2009/52/CE du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code du travail ;
- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Armoët,
- et les conclusions de Mme Castéra, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Le 20 août 2019, les services de l'inspection du travail ont procédé à un contrôle sur un chantier de rénovation confié à la société Ramires, au 86 boulevard de la Tour Maubourg dans le 7ème arrondissement de Paris. A l'occasion de ce contrôle, il a notamment été constaté que des travailleurs étrangers étaient démunis de titres les autorisant à travailler en France. Par une décision du 31 août 2020, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (l'OFII) a mis à la charge de la société Ramires une contribution spéciale d'un montant de 54 300 euros pour l'emploi des trois étrangers concernés par le contrôle et une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine d'un montant de 7 659 euros. Par un jugement n° 2016542/3-2 du 24 février 2022, le tribunal administratif de Paris, saisi par la société Ramires, a annulé cette décision en raison de son irrégularité, faute pour l'OFII d'avoir informé la société de son droit de demander la communication du procès-verbal d'infraction sur la base duquel les manquements avaient été établis. Par une lettre du
15 avril 2022, l'OFII a informé la société de son intention de lui infliger de nouveau les contributions spéciale et forfaitaire pour l'emploi des mêmes travailleurs étrangers démunis d'un titre les autorisant à exercer une activité salariée en France. Par une décision du 22 juin 2022, l'OFII a finalement mis à la charge de la société Ramires une contribution spéciale d'un montant de 36 200 euros pour l'emploi de deux travailleurs étrangers dépourvus de titres les autorisant à travailler en France et une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement d'un montant de 5 106 euros pour ces mêmes travailleurs. Par la présente requête, la société Ramires demande l'annulation de cette décision ou, à défaut, la réformation du montant des sanctions prononcées à son encontre.
Sur la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français de l'étranger :
2. Il appartient au juge du fond, saisi d'une contestation portant sur une sanction que l'administration inflige à un administré, de prendre une décision qui se substitue à celle de l'administration et, le cas échéant, de faire application d'une loi nouvelle plus douce entrée en vigueur entre la date à laquelle l'infraction a été commise et celle à laquelle il statue.
3. En l'espèce, les dispositions du VII de l'article 34 de la loi du 26 janvier 2024 " pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration ", ont abrogé les dispositions de la section 2 du chapitre II du titre II du livre VIII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, section qui comprenait les articles L. 822-2 et L. 822-3 de ce code, relatifs à la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français. Par conséquent, il y a lieu pour le tribunal, statuant comme juge de plein contentieux sur les conclusions de la société requérante dirigées contre cette contribution forfaitaire, d'appliquer les dispositions de la loi du 26 janvier 2024 aux manquements sanctionnés sur ce fondement et d'annuler en conséquence la décision en litige en tant qu'elle met à la charge de la société la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement pour un montant de 5 106 euros, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les moyens dirigés contre cette décision.
Sur la contribution spéciale :
S'agissant du cadre juridique :
4. Aux termes de l'article 5 de la directive 2009/52/CE du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009 prévoyant des normes minimales concernant les sanctions et les mesures à l'encontre des employeurs de ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier : " 1. Les États membres prennent les mesures nécessaires pour s'assurer que les violations de l'interdiction [d'emploi de ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier] sont passibles de sanctions effectives, proportionnées et dissuasives à l'encontre de l'employeur concerné. / 2. Les sanctions infligées en cas de violation de l'interdiction visée à l'article 3 comportent : / a) des sanctions financières dont le montant augmente en fonction du nombre de ressortissants de pays tiers employés illégalement ; et / b) le paiement des frais de retour des ressortissants de pays tiers employés illégalement dans les cas où une procédure de retour est engagée. Les États membres peuvent alternativement décider de refléter au moins les coûts moyens du retour dans les sanctions financières prises conformément au point a). / 3. Les États membres peuvent prévoir une réduction des sanctions financières lorsque l'employeur est une personne physique qui emploie un ressortissant de pays tiers en séjour irrégulier à ses fins privées et lorsqu'il n'y a pas de conditions de travail particulièrement abusives ".
5. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France () ". Aux termes de l'article L. 8253-1 du même code, dans sa rédaction applicable au litige : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. () L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et fixer le montant de cette contribution pour le compte de l'Etat selon des modalités définies par convention () ". Le montant de la contribution spéciale est fixé de manière forfaitaire, par l'article R. 8253-2 du même code, à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12, à la date de la constatation de l'infraction. Il est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne pas d'autre infraction commise à l'occasion de l'emploi du salarié étranger en cause que la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 ou lorsque l'employeur s'est acquitté des salaires et indemnités dans les conditions prévues par les articles R 8252-6 et R. 8252-7 du même code. Il est, dans ce dernier cas, réduit à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne l'emploi que d'un seul étranger sans titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. Enfin, il est porté à 15 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsqu'une méconnaissance du premier alinéa de l'article L. 8251-1 a donné lieu à l'application de la contribution spéciale à l'encontre de l'employeur au cours de la période de cinq années précédant la constatation de l'infraction.
6. Par ailleurs, en vertu de l'article L. 8271-17 du même code alors applicable : " Outre les agents de contrôle de l'inspection du travail mentionnés à l'article L. 8112-1, les agents et officiers de police judiciaire, les agents de la direction générale des douanes et les agents du Conseil national des activités privées de sécurité commissionnés par son directeur et assermentés sont compétents pour rechercher et constater, au moyen de procès-verbaux transmis directement au procureur de la République, les infractions aux dispositions de l'article L. 8251-1 relatif à l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler et de l'article
L. 8251-2 interdisant le recours aux services d'un employeur d'un étranger non autorisé à travailler. Afin de permettre la liquidation de la contribution spéciale mentionnée à l'article L. 8253-1 du présent code et de la contribution forfaitaire mentionnée à l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration reçoit des agents mentionnés au premier alinéa du présent article une copie des procès-verbaux relatifs à ces infractions ". Aux termes de l'article R. 8253-3 : " Au vu des procès-verbaux qui lui sont transmis en application de l'article
L. 8271-17, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration indique à l'employeur, par lettre recommandée avec avis de réception ou par tout autre moyen permettant de faire la preuve de sa date de réception par le destinataire, que les dispositions de l'article
L. 8253-1 sont susceptibles de lui être appliquées et qu'il peut présenter ses observations dans un délai de quinze jours ". Aux termes de l'article R. 8253-4 de ce code : " A l'expiration du délai fixé, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration décide, au vu des observations éventuelles de l'employeur, de l'application de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 () ".
7. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il est saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur une sanction prononcée sur le fondement de ces dispositions, d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration. Celle-ci devant apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé, le juge peut, de la même façon, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution, au montant fixé de manière forfaitaire par les dispositions précitées, ou en décharger l'employeur.
S'agissant de la régularité de la sanction :
8. En premier lieu, la décision du 22 juin 2022 se réfère aux textes dont elle fait application ainsi qu'au procès-verbal dressé à l'issue du contrôle du 20 août 2019 par les services de l'inspection du travail de Paris constatant notamment l'infraction aux dispositions de l'article L. 8251-1 précité du code du travail. Elle précise, en annexe, l'identité des deux salariés démunis de titre autorisant le travail et le séjour ainsi que le mode de calcul de la sanction dont il se déduit l'absence de minoration du montant. Cette motivation est suffisante pour permettre à l'intéressée de comprendre les griefs formulés à son encontre et le calcul du montant de l'amende qui lui est infligée. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée doit être écarté.
9. En deuxième lieu, si ni les articles L. 8253-1 et suivants du code du travail, ni l'article L. 8271-17 du même code cités aux points 5 et 6 du présent jugement ne prévoient expressément que le procès-verbal constatant l'infraction aux dispositions de l'article L. 8251-1 relatif à l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler en France, et fondant le versement de la contribution spéciale, soit communiqué au contrevenant, le respect du principe général des droits de la défense suppose, s'agissant des mesures à caractère de sanction, ainsi d'ailleurs que le précise désormais l'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration, entré en vigueur le 1er janvier 2016, que la personne en cause soit informée, avec une précision suffisante et dans un délai raisonnable avant le prononcé de la sanction, des griefs formulés à son encontre et mise à même de demander la communication des pièces au vu desquelles les manquements ont été retenus.
10. En l'espèce, d'une part, il est constant que la société Ramires a obtenu la communication du procès-verbal au vu duquel l'OFII a prononcé la sanction litigieuse. La société Ramires soutient néanmoins que les différentes annexes du procès-verbal ne lui ont pas été transmises. Toutefois, il résulte des déclarations de l'OFII, qui ne sont contredites par aucune pièce versée au dossier, que la sanction litigieuse a été prise au vu seulement du procès-verbal dressé par l'inspecteur du travail, à l'exclusion de ses annexes, dont l'OFII indique ne pas avoir eu connaissance lui-même. La circonstance alléguée par la société selon laquelle les constatations du procès-verbal ne suffiraient pas à établir la matérialité des manquements est, en tout état de cause, sans incidence en elle-même sur le fait que la sanction litigieuse n'a pas été prise au vu des annexes litigieuses. Ainsi, dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction que les annexes en cause auraient permis à l'OFII de constater les manquements reprochés à la société Ramires, cette dernière n'est pas fondée à soutenir qu'elle n'a pas été mise à même de présenter utilement sa défense en l'absence de transmission de ces pièces. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction que l'OFII, qui n'était pas tenu de répondre expressément aux observations formulées par la société requérante le 13 mai 2022 dans le cadre de la procédure contradictoire, n'aurait pas tenu compte de ces observations avant de prononcer la sanction litigieuse. Par suite, les moyens tirés de violation de la procédure contradictoire et des droits de la défense doivent être écartés.
11. En troisième lieu, la société requérante soutient que les principes constitutionnels d'indépendance et d'impartialité ont été méconnus en raison du cumul, par le directeur général de l'OFII, des pouvoirs d'instruction, de poursuites et de sanction. Toutefois, l'OFII n'est pas une autorité administrative ou publique indépendante mais un établissement public à caractère administratif placé sous la tutelle de l'Etat. En outre, l'employeur poursuivi ne peut raisonnablement penser que le directeur général de l'OFII, qui mène la procédure de sanction au vu des procès-verbaux qui lui sont transmis par les agents de contrôle, est investi de fonctions juridictionnelles ni qu'il présente un fonctionnement de type juridictionnel. Dans ces conditions, les principes d'indépendance et d'impartialité, tels qu'ils sont garantis par l'article 16 de la Déclaration de 1789 et qui impliquent une séparation des fonctions de poursuite et d'instruction des éventuels manquements, d'une part, et de jugement des mêmes manquements, d'autre part, ne s'imposent pas à l'OFII et notamment pas à son directeur général lorsqu'il prend la décision de sanctionner un employeur en lui appliquant la contribution spéciale. Ce moyen doit, dès lors, en tout état de cause, être écarté comme inopérant.
S'agissant du bien-fondé de la sanction :
12. En premier lieu, la société Ramires conteste, par voie d'exception, la légalité des dispositions réglementaires de l'article R. 8253-2 du code du travail, au regard des dispositions législatives de l'article L. 8253-1 du même code, citées au point 5 du présent jugement, et du principe d'individualisation des peines, au motif que le pouvoir réglementaire a prévu des sanctions forfaitaires. Toutefois, ni le principe d'individualisation des peines ou d'ailleurs l'exigence de proportionnalité de la sanction prévue par les dispositions de l'article 5 de la directive 2009/52/CE du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009, qui n'implique pas que le taux de la sanction puisse faire l'objet d'une modulation, ni l'article L. 8253-1 du code du travail, qui se borne à renvoyer la détermination du montant de la contribution spéciale à un décret en Conseil d'Etat dans la limite d'un plafond, n'interdisaient au pouvoir réglementaire de fixer ce montant à un niveau forfaitaire. En outre, dès lors que la contribution spéciale est prononcée par l'OFII, sous le contrôle du juge de plein contentieux, dans les conditions rappelées au point 7 du présent jugement, les dispositions réglementaires critiquées, en tant qu'elles prévoient des montants forfaitaires pour la contribution spéciale, n'ont pas pour effet d'instituer une sanction de caractère automatique. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de l'article R. 8253-2 du code du travail sur le fondement duquel la décision attaquée a été prise doit être écarté.
13. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4, paragraphe 1, du protocole n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être poursuivi ou puni pénalement par les juridictions du même Etat en raison d'une infraction pour laquelle il a déjà été acquitté ou condamné par un jugement définitif conformément à la loi et à la procédure pénale de cet Etat ". La règle " non bis in idem ", telle qu'elle résulte de ces stipulations, ne trouve à s'appliquer, selon la réserve accompagnant l'instrument de ratification de ce protocole par la France et publiée au Journal officiel de la République française du 27 janvier 1989, à la suite du protocole lui-même, que pour " les infractions relevant en droit français de la compétence des tribunaux statuant en matière pénale ", et n'interdit ainsi pas le prononcé de sanctions administratives parallèlement aux décisions définitives prononcées par le juge répressif. Dès lors qu'il n'appartient pas au juge national de se prononcer sur la validité de cette réserve, non dissociable de la décision de la France de ratifier ce protocole, le moyen tiré de la violation du principe " non bis in idem " garanti à l'article 4 du protocole n° 7 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.
14. En troisième lieu, en principe, l'autorité de la chose jugée au pénal ne s'impose à l'administration comme au juge administratif qu'en ce qui concerne les constatations de fait que les juges répressifs ont retenues et qui sont le support nécessaire du dispositif d'un jugement devenu définitif, tandis que la même autorité ne saurait s'attacher aux motifs d'un jugement de relaxe tirés de ce que les faits reprochés ne sont pas établis ou de ce qu'un doute subsiste sur leur réalité. Il appartient, dans ce cas, à l'autorité administrative d'apprécier si les mêmes faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application d'une sanction administrative. Il n'en va autrement que lorsque la légalité de la décision administrative est subordonnée à la condition que les faits qui servent de fondement à cette décision constituent une infraction pénale, l'autorité de la chose jugée s'étendant alors exceptionnellement à la qualification juridique donnée aux faits par le juge pénal.
15. Les dispositions de l'article L. 8253-1 du code du travail ne subordonnent pas la mise à la charge de l'employeur de la contribution spéciale à la condition que les faits qui la fondent constituent une infraction pénale. Par suite, contrairement à ce que la société requérante soutient, l'existence d'une décision pénale de relaxe, postérieure à la décision attaquée, concernant les faits d'emploi par personne morale d'un étranger non muni d'une autorisation de travail salarié ne fait pas obstacle, en elle-même, au prononcé de la sanction administrative prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail.
16. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 5221-8 du code du travail : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article
L. 5312-1 ". Aux termes de l'article R. 5221-41 de ce code : " En application de l'article
L. 5221-8, l'employeur vérifie que l'étranger qu'il se propose d'embaucher est en situation régulière au regard du séjour. A cette fin, l'employeur saisit le préfet du département dans lequel l'établissement employeur a son siège ou le particulier employeur sa résidence. Les modalités de mise en œuvre du présent article, notamment les informations qui peuvent être demandées au préfet et les modalités de sa saisine, sont fixées par arrêté du ministre en charge de l'immigration ". Aux termes de l'article R. 5221-42 : " La demande de l'employeur est adressée au préfet au moins deux jours ouvrables avant la date d'effet de l'embauche. Le préfet notifie sa réponse à l'employeur par courrier ou courrier électronique dans un délai de deux jours ouvrables à compter de la réception de la demande. A défaut de réponse dans ce délai, l'obligation de l'employeur de s'assurer de l'existence de l'autorisation de travail est réputée accomplie ".
17. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail que la contribution qu'il prévoit a pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions, qui assurent la transposition des articles 3, 4 et 5 de la directive 2009/52/CE du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009, lorsque tout à la fois, d'une part, et sauf à ce que le salarié ait justifié avoir la nationalité française, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et que, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité.
18. En l'espèce, la société Ramires conteste la matérialité des faits et la qualification d'emploi de travailleurs non munis du titre les autorisant à exercer une activité salariée en France retenus par l'OFII. Elle soutient en particulier que ni l'inspecteur du travail ni l'OFII n'ont procédé à la vérification des déclarations faites par les travailleurs étrangers concernés sur leur identité, en l'occurrence M. D B et M. G A, alors que ces derniers lui avaient présenté, lors de leur embauche respective, des documents les autorisant à travailler, sous d'autres identités, en l'occurrence M. C B et M. F E, de sorte qu'elle n'était, en tout état de cause, pas en mesure de savoir que les documents en cause procédaient d'une usurpation d'identité ou étaient frauduleux.
19. Il résulte de l'instruction, notamment du procès-verbal établi par l'inspecteur du travail à l'issue du contrôle du 20 août 2019 dont les constatations ne sont contredites par aucune pièce versée au dossier, que, lors du contrôle effectué le 20 août 2019, ni les deux travailleurs en cause ni le gérant de la société Ramires n'ont fait état des titres de séjour et de travail détenus par les intéressés. En revanche, à la suite de son audition pénale libre organisée plusieurs semaines plus tard, le gérant de la société a transmis à l'administration, le 7 novembre 2019, un titre de séjour portant la mention " salarié " ainsi qu'une autorisation provisoire de séjour autorisant son titulaire à travailler, au nom de M. C B et un titre de séjour autorisant son titulaire à travailler, au nom de M. F E. Il résulte de l'instruction qu'aucune investigation particulière n'a été diligentée concernant l'authenticité de ces deux titres de séjour, que les étrangers en cause n'ont pas admis avoir transmis à leur employeur. De même, il est constant que l'identité déclarée verbalement par ces deux étrangers n'a pas fait l'objet d'investigations particulières. Pour autant, d'une part, il résulte de l'instruction que les deux travailleurs étrangers concernés ne disposaient pas d'un titre les autorisant à séjourner et à travailler en France. Par suite, l'absence d'investigation concernant les titres de séjour produits par la société n'est pas de nature à remettre en cause la matérialité du manquement retenu par l'OFII. D'autre part, il résulte de l'instruction, et il n'est pas contesté par la société requérante, que celle-ci n'a pas procédé aux vérifications prévues à l'article L. 5221-8 du code du travail cité au point 16 ci-dessus. Dans ces conditions, ainsi qu'il a été dit au point 17 ci-dessus, la circonstance, à la supposer établie, que l'employeur aurait embauché de bonne foi les deux travailleurs en cause est sans incidence sur l'existence et la qualification du manquement tenant à l'emploi de deux travailleurs étrangers démunis d'un titre les autorisant à exercer une activité salariée. Par suite, les moyens tirés de l'inexactitude matérielle des faits et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.
20. En cinquième lieu, la société Ramires conteste la proportionnalité de la sanction et demande la minoration de son montant. Toutefois, d'une part, ainsi qu'il a été dit précédemment, les dispositions précitées des articles L. 8253-1 et R. 8253-2 du code du travail n'habilitent ni le directeur général de l'OFII ni le juge administratif à moduler le taux de la contribution spéciale en dehors des cas pour lesquelles une minoration est envisagée par les textes applicables au litige. D'autre part, si la société requérante fait état de ses difficultés financières, à la suite des conséquences sur son activité de l'épidémie de Covid-19, les pièces comptables qu'elle verse au dossier, notamment celles relatives à l'année 2021, confirment une reprise de l'activité de l'entreprise. Par suite, les pièces qu'elle verse au dossier ne suffisent pas, au regard de la nature et de la gravité des agissements qui lui sont reprochés, à justifier qu'en dépit de l'exigence de répression effective des infractions, elle soit, à titre exceptionnel, déchargée de la sanction de 36 200 euros.
21. En dernier lieu, il n'appartient pas au juge administratif, saisi de la légalité de la sanction mise à la charge d'un employeur sur le fondement des dispositions précitées du code du travail, de définir les modalités de paiement de cette sanction. Par suite, les conclusions subsidiaires de la société Ramires tendant à ce que le tribunal fixe un échéancier de paiement en vingt-quatre mensualités ne peuvent qu'être rejetées.
22. Il résulte de tout ce qui précède que la société Ramires est fondée à demander l'annulation de la décision de l'OFII du 22 juin 2022 en tant seulement qu'elle met à sa charge la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement pour un montant de 5 106 euros.
D E C I D E :
Article 1er : La décision de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 22 juin 2022 est annulée en tant qu'elle met à la charge de la société Ramires la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement pour un montant de 5 106 euros.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Ramires, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 6 février 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Salzmann, présidente,
Mme Armoët, première conseillère,
M. Jehl, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 février 2025.
La rapporteure,
E. ARMOËT
La présidente,
M. SALZMANNLa greffière,
P. TARDY-PANIT
La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2404071
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête d'Air France visant à annuler une amende de 10 000 euros infligée par le ministre de l'intérieur. La société était sanctionnée pour avoir débarqué un passager dépourvu de document de voyage valable en provenance de Bangkok, malgré ses allégations d'un contrôle à l'embarquement. Le tribunal a jugé que l'obligation de vérification des documents, prévue aux articles L. 821-6 à L. 821-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 6421-2 du code des transports, incombe au transporteur et que la preuve d'un contrôle effectif n'était pas rapportée en l'espèce.
30/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2407258
Le Tribunal Administratif de Paris rejette la requête de la société Air France, qui contestait une amende de 10 000 euros pour avoir transporté un passager muni d'un passeport contrefait. La juridiction estime que l'irrégularité du document était manifeste et décelable par un examen attentif lors de l'embarquement, et que la procédure suivie par le ministre de l'intérieur était régulière. La décision s'appuie sur les articles L. 821-6 à L. 821-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article L. 6421-2 du code des transports.
30/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2328289
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de Mme F... visant à annuler l'arrêté ministériel du 11 octobre 2023 autorisant son licenciement pour motif disciplinaire. La juridiction a estimé que les moyens soulevés, notamment ceux relatifs à la procédure disciplinaire et à l'appréciation des faits, n'étaient pas fondés. Elle a également déclaré irrecevables les conclusions de l'employeur demandant une amende pour recours abusif, relevant qu'il s'agit d'un pouvoir propre du juge. La décision s'appuie sur les dispositions du code du travail, notamment après le renvoi préjudiciel au Conseil constitutionnel concernant l'article L. 1232-3.
30/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2406708
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de la société Air France, qui contestait une amende de 10 000 euros pour avoir débarqué une passagère brésilienne munie d'un passeport manifestement altéré (pages manquantes). Le tribunal a jugé que l'irrégularité du document (l'absence de pages) constituait un élément d'irrégularité manifeste que les agents de la compagnie auraient dû déceler lors d'un examen normalement attentif au moment de l'embarquement, conformément aux articles L. 821-6 à L. 821-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et à l'article L. 6421-2 du code des transports. La décision du ministre de l'intérieur a donc été confirmée.
30/03/2026