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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2216949

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2216949

lundi 18 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2216949
TypeDécision
PublicationC
Formation2e Section - 2e Chambre
Avocat requérantHADDAD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire en réplique enregistrés sous le n°2216949 le 8 août 2022 et le 22 mars 2023, la SARL Pape, représentée par Me Haddad, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée et des rehaussements d'impôt sur les sociétés mis à sa charge pour un montant de 172 703 euros au titre des années 2016 et 2017 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la procédure est irrégulière dès lors que la vérification de comptabilité a duré plus de six mois ;

- le rejet de sa comptabilité au titre de l'année 2017 n'est pas justifié ;

- la méthode de reconstitution de comptabilité employée par l'administration est radicalement viciée dès lors que l'administration n'a pas procédé à une reconstitution sur l'activité restauration, n'a pas pris en compte l'ensemble des liquides vendus par la société, n'a pas procédé au dépouillement des clôtures journalières détaillant les ventes par mode de paiement, n'a tenu compte que des liquides présentant un fort taux de rentabilité, a retenu des ratios entre liquides et solides incohérents avec les taux de taxe sur la valeur ajoutée retenus, a employé une méthode conduisant à un ratio coût / matières et à une marge brute disproportionnés ; le chiffre d'affaires corrigé est différent.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 février 2023, la directrice régionale des finances publiques d'Île-de-France et de Paris conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens invoqués par la SARL Pape ne sont pas fondés.

II. Par une requête, un mémoire complémentaire et des mémoires en réplique enregistrés sous le n°2305059 les 7 mars 2023, 22 mars 2023, 9 novembre 2023, 16 février 2024 et 7 mars 2024, la SARL Pape, représentée par Me Haddad, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée et des rehaussements d'impôt sur les sociétés mis à sa charge pour un montant de 172 703 euros au titre des années 2016 et 2017 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la procédure est irrégulière dès lors que la vérification de comptabilité a duré plus de six mois ;

- le rejet de sa comptabilité au titre de l'année 2017 n'est pas justifié ;

- la méthode de reconstitution de comptabilité employée par l'administration est radicalement viciée dès lors que l'administration n'a pas procédé à une reconstitution sur l'activité restauration, n'a pas pris en compte l'ensemble des liquides vendus par la société, n'a pas procédé au dépouillement des clôtures journalières détaillant les ventes par mode de paiement, n'a tenu compte que des liquides présentant un fort taux de rentabilité, a retenu des ratios entre liquides et solides incohérents avec les taux de taxe sur la valeur ajoutée retenus, a employé une méthode conduisant à un ratio coût / matières et à une marge brute disproportionnés ; le chiffre d'affaires corrigé est différent.

Par des mémoires en défense enregistrés les 24 août 2023, 15 novembre 2023 et 7 mars 2024, la directrice régionale des finances publiques d'Île-de-France et de Paris conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens invoqués par la SARL Pape ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Errera,

- et les conclusions de M. Coz, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL Pape, qui exploite un café-restaurant, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité entre le 11 janvier 2019 et le 4 juillet 2019, portant sur la période du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2017. Par une proposition de rectification du 29 juillet 2019, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée et des rehaussements d'impôt sur les sociétés ont été mis à sa charge pour un montant total de 172 703 euros. Par deux recours préalables en date du 4 novembre 2021 et du 28 juin 2022, la société a contesté les impositions mises à sa charge. Par une décision du 1er août 2022 et par une décision implicite, l'administration fiscale a rejeté ces réclamations. Par la présente requête, la SARL PAPE demande la décharge de ces impositions.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n°2216949 et 2305059 concernent la situation fiscale d'un même requérant et la même imposition. Par suite, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

Sur la régularité de la procédure :

3. Aux termes de l'article 52 du livre des procédures fiscales dans sa rédaction applicable au litige : " I. - Sous peine de nullité de l'imposition, la vérification sur place des livres ou documents comptables ne peut s'étendre sur une durée supérieure à trois mois en ce qui concerne : / 1° Les entreprises industrielles et commerciales ou les contribuables se livrant à une activité non commerciale dont le chiffre d'affaires ou le montant annuel des recettes brutes n'excède pas les limites prévues au I de l'article 302 septies A du code général des impôts () II. - Par dérogation au I, l'expiration du délai de trois mois n'est pas opposable à l'administration : () 4° En cas de graves irrégularités privant de valeur probante la comptabilité. Dans ce cas, la vérification sur place ne peut s'étendre sur une durée supérieure à six mois. " Ces dispositions sont applicables, en vertu des dispositions de l'article 302 septies A, aux entreprises dont le commerce principal est de vendre des denrées à emporter ou à consommer sur place et dont le chiffre d'affaires, ajusté s'il y a lieu au prorata du temps d'exploitation au titre de l'année civile précédente, n'excède pas 783 000 euros au titre de l'année 2016 et 789 000 euros au titre de l'année 2017.

4. Il est constant que les opérations de vérifications dont a fait l'objet la société Pape, qui avait déclaré un chiffre d'affaires de 271 776 euros au titre de l'année 2016 et de 384 653 euros au titre de l'année 2017, ont commencé le 11 janvier 2019. L'administration fiscale ayant constaté de graves irrégularités, elle a informé la société requérante, par un procès-verbal du 22 mars 2019, de son intention de prolonger la vérification sur place, qui a pris fin le 4 juillet suivant, soit dans le délai de six mois prévu par les dispositions précitées. Dès lors le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 52 du livre des procédures fiscales doit être écarté.

Sur la charge de la preuve :

5. Aux termes de l'article L. 192 du livre des procédures fiscales : " Lorsque l'une des commissions ou le comité mentionnés à l'article L. 59 ou le comité prévu à l'article L. 64 est saisi d'un litige ou d'une rectification, l'administration supporte la charge de la preuve en cas de réclamation, quel que soit l'avis rendu par la commission ou le comité. / Toutefois, la charge de la preuve incombe au contribuable lorsque la comptabilité comporte de graves irrégularités et que l'imposition a été établie conformément à l'avis de la commission ou du comité. La charge de la preuve des graves irrégularités invoquées par l'administration incombe, en tout état de cause, à cette dernière lorsque le litige ou la rectification est soumis au juge. "

6. Il résulte de l'instruction que, d'une part, le litige a été soumis à la commission des impôts indirects et des taxes sur le chiffre d'affaires prévue à l'article L. 59 du livre des procédures fiscales, et que, d'autre part, la comptabilité de la société Pape a été rejetée du fait des irrégularités relevées par le service, dont la commission a validé les redressements mis à la charge de la société requérante. Dans ces conditions, il lui appartient de démontrer le caractère excessif de l'imposition en litige.

Sur le rejet de la comptabilité :

7. Il résulte des dispositions précitées qu'il appartient à l'administration d'établir que la comptabilité qu'elle entend rejeter comme étant dénuée de valeur probante est entachée de graves irrégularités.

8. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'avis de la commission des impôts indirects et des taxes sur le chiffre d'affaires, que la comptabilité de la société Pape présentait des anomalies, dont l'absence de caisse enregistreuse avant le 17 avril 2017, la comptabilisation des recettes en une écriture annuelle au titre de l'exercice 2016, l'absence d'état détaillé des ventes de l'exercice 2016, la production d'un agenda papier mentionnant le montant global des recettes quotidiennes par mode de paiement pour le premier trimestre 2017, l'absence de comptabilisation des offerts et prélèvements du personnel, et la production d'inventaires des stocks non détaillés. Si la société requérante soutient que la présence d'une caisse enregistreuse à compter du mois d'avril 2017 invaliderait le rejet de la comptabilité sur cette période, il demeure constant que les offerts et prélèvements du personnel n'étaient pas comptabilisés et que l'inventaire n'était pas régulièrement établi. Dans ces conditions, l'administration était fondée à rejeter la comptabilité de la société Pape et à procéder à une reconstitution extra-comptable du chiffre d'affaires.

Sur le bien-fondé de l'imposition :

9. En premier lieu, si la société requérante soutient que la méthode de reconstitution du chiffre d'affaires de l'administration serait radicalement viciée dès lors qu'elle aurait retenu un nombre excessif de couverts, elle ne verse au dossier aucun élément permettant d'apprécier le nombre de couverts dont elle dispose, a fortiori alors qu'elle se prévaut d'un nombre de tables et de couverts en extérieur qui varie entre douze et seize selon les écritures.

10. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que l'administration a ainsi reconstitué son chiffre d'affaires sur la période vérifiée d'après la " méthode des liquides ", en calculant le rapport entre les ventes de boissons et les ventes totales et en rapportant ce ratio au chiffre d'affaires reconstitué, à partir des achats et stocks de liquides, des ventes de boissons en vue d'obtenir le chiffre d'affaires de la société.

11. La société requérante soutient d'abord que la méthode retenue par l'administration serait radicalement viciée dès lors qu'elle n'a pas reconstitué le chiffre d'affaires de son activité de restauration, dont elle estimerait que provient 72,54% de son chiffre d'affaires. Toutefois, il résulte de l'instruction que l'administration, à laquelle il était loisible de recourir à la méthode des liquides, y compris pour reconstituer le chiffre d'affaires d'un restaurant, a déterminé, par le dépouillement des factures, que les ventes de bières, sodas et cafés sur la période du 18 avril au 31 décembre 2017 représentaient un total de 182 132,59 euros, soit 27,46 % du chiffre d'affaires inscrit au journal des ventes pour cette période, d'un montant de 348 638,47 euros, aboutissant à un chiffre d'affaires reconstitué de 663 265,08 euros. Par suite, la société requérante n'est pas fondée à soutenir que l'absence de prise en compte des achats revendus afférents tant aux liquides qu'aux solides, le défaut d'analyse des factures de boucherie ou de primeur, l'absence de comparaison avec le taux de marge de restaurants partageant des caractéristiques similaires ou l'absence de dépouillement des clôtures journalières par mode de règlement, lesquelles ont, au demeurant, été communiquées par voie dématérialisée à l'administration sous la forme de tickets Z, seraient de nature à radicalement vicier la méthode retenue par l'administration.

12. En troisième lieu, si la société requérante soutient que la reconstitution du chiffre d'affaires serait excessivement sommaire du fait de la reconstitution des ventes de liquides à partir d'un échantillon restreint de liquides, à savoir, les bières, sodas et cafés, et de l'exclusion des ventes d'autres boissons alcoolisées, l'administration fiscale, à laquelle la requérante, qui supporte la charge de la preuve, n'a pas transmis d'éléments précis concernant les ventes de boissons alcooliques, au sujet desquelles il est constant que les documents d'achats et inventaires fournis étaient incomplets, établit que le panel qu'elle a retenu, qui représente près du tiers du chiffre d'affaires, était pertinent et que la méthode de reconstitution ainsi mise en œuvre n'était pas radicalement viciée ni excessivement sommaire.

13. En quatrième lieu, si la société Pape soutient que la reconstitution du chiffre d'affaires opérée par l'administration serait viciée dès lors qu'elle serait fondée sur des liquides présentant un fort taux de rendement, comme le café, il résulte de l'instruction que la pondération des cafés correspond aux ventes réelles telles que ressortant du journal des ventes sur la période du 17 avril au 31 décembre 2017.

14. En cinquième lieu, si la société requérante soutient qu'il existerait une incohérence entre le ratio entre liquides et solides employé par l'administration dans sa reconstitution de comptabilité et les taux retenus pour le calcul de la taxe sur la valeur ajoutée, il ne résulte pas de l'instruction que l'administration, en constatant que les ventes d'un panel de liquides représentaient 27,46 % du chiffre d'affaires sur une période donnée, alors que, au surplus, ces liquides sont soumis à des taux de taxe sur la valeur ajoutée différenciés, en aurait extrapolé que 72,54% du chiffre d'affaires provenait de solides devant faire l'objet d'une taxation à la taxe sur la valeur ajoutée à un taux de 10 %.

15. En sixième lieu, et pour les mêmes motifs que ceux évoqués aux points 10 et 13, il ne résulte pas de la constatation que les ventes d'un panel de liquides représentaient 27,46% du chiffre d'affaires sur une période donnée que le reste des ventes seraient constituées de solides pour lesquels le ratio coût / matière ou la marge brute seraient incohérents avec la moyenne du secteur économique.

16. En dernier lieu, la société requérante propose diverses méthodes de reconstitution du chiffre d'affaires. Toutefois, la première, fondée sur l'application des taux de taxe sur la valeur ajoutée retenus par l'administration au pourcentage constaté des ventes d'un panel de liquides, ne permet pas de distinguer entre les liquides alcoolisés et non alcoolisés, soumis à des taux d'imposition différents. La deuxième, fondée sur le rendement des matières premières, ne justifie pas la retenue d'un taux de rendement de 4 appliqué aux achats matières allégué. Enfin, la troisième, fondée sur les prix figurant sur la carte du restaurant, ne prend en compte que les ventes de solides et ne permet nullement de justifier la clef de répartition retenue entre les différentes formules proposées par le restaurant.

17. Il résulte de tout ce qui précède que la société requérante n'est pas fondée à soutenir que la méthode de reconstitution mise en œuvre par l'administration serait radicalement viciée ou excessivement sommaire, ni qu'une autre méthode de reconstitution du chiffre d'affaires devrait être retenue.

Sur les pénalités pour manquement délibéré :

18. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " 1. Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le règlement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : 40 % en cas de manquement délibéré () "

19. Il résulte de l'instruction que l'administration fiscale s'est fondée sur le rejet de la compatibilité de la société Pape, qui n'a notamment tenu aucune comptabilité pour la période du 1er janvier 2016 au 17 avril 2017, ainsi que sur l'importance des omissions de recettes, qui représentent 38,50 % du chiffre d'affaires au titre de l'année 2016 et 33,56 % du chiffre d'affaires au titre de l'année 2017. Dans ces conditions, c'est à bon droit que l'administration fiscale a infligé à la société requérante la majoration pour manquement délibéré.

20. Il résulte de ce qui précède que les requêtes de la SARL Pape doivent être rejetées dans toutes leurs conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : Les requêtes de la SARL Pape sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Pape et à la directrice régionale des finances publiques d'Ile-de-France et de Paris.

Délibéré après l'audience du 4 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Sorin, président,

M. Errera, premier conseiller,

Mme Abdat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 novembre 2024.

Le rapporteur,

A. ERRERALe président,

J. SORIN

La greffière,

D.-E. JEANG

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2216949, 2305059/2-

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