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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2221984

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2221984

lundi 6 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2221984
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 2e Chambre
Avocat requérantCABINET AVOC'ARENES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 octobre 2022, M. A B, représenté par la Selarl Avoc'Arènes, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 16 août 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a rejeté sa demande de changement d'affectation ;

3°) d'enjoindre, à titre principal, au garde des sceaux, ministre de la justice, de le transférer au centre de détention de Mauzac, dans le délai de vingt-quatre heures à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre, à titre subsidiaire, au garde des sceaux, ministre de la justice, de procéder au réexamen de sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que la Selarl Avoc'Arènes renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- ses conclusions sont recevables, la décision attaquée ne constituant pas une mesure d'ordre intérieur mais bien un acte susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir, puisqu'elle porte atteinte à ses libertés et droits fondamentaux, notamment à son droit de mener une vie familiale normale, dans des conditions qui excèdent les contraintes inhérentes à la détention ;

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation puisque sa situation, considérée dans toutes ses dimensions pénale, judiciaire, personnelle et familiale, commande qu'il poursuive l'exécution de sa peine au centre de détention de Mauzac tant concernant la situation géographique plus proche du lieu de résidence de sa famille que du type de détenus accueillis en son sein relevant du même profil pénal que lui ;

- la décision attaquée méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne puisqu'elle porte une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie familiale normale en empêchant l'intensification de ses relations familiales par le rapprochement et le maintien effectif du lien avec sa compagne et son fils en bas âge, autrement que par téléphone ou visioconférence, ce qui est à l'origine d'une altération de sa santé psychique et ce qui rejaillit sur le travail thérapeutique qu'il mène depuis septembre 2020.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête de M. B.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable, la décision attaquée étant une mesure d'ordre intérieur ;

- aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Poitiers en date du 20 octobre 2022, M. B n'a pas été admis à l'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénitentiaire,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Marzoug,

- et les conclusions de M. Thulard, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B né le 29 mars 1991, a été condamné, par un arrêt du 25 juin 2021 de la Cour d'assises de la Haute-Vienne devenu définitif, à dix ans de réclusion criminelle pour des faits de viol sur mineur et a été affecté pour l'exécution de sa peine à la maison d'arrêt de Limoges à compter du 25 juin 2021, puis depuis le 28 octobre 2021 à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré. Il a présenté une demande de transfert vers le centre de détention de Mauzac. Par une décision du 16 août 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, a refusé de faire droit à sa demande d'affectation au centre de détention de Mauzac. M. B demande au tribunal d'annuler cette décision portant rejet de sa demande de changement d'affectation.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 20 octobre 2022, le bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Poitiers n'a pas admis M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, ses conclusions tendant à l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire doivent être rejetées.

Sur les autres conclusions de la requête :

3. Les décisions d'affectation consécutives à une condamnation, les décisions de changement d'affectation d'une maison d'arrêt à un établissement pour peines ainsi que les décisions de changement d'affectation entre établissements de même nature constituent des mesures d'ordre intérieur insusceptibles de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir, sous réserve que ne soient pas en cause des libertés et des droits fondamentaux des détenus. Il en va de même, eu égard à leur nature et à leurs effets sur la situation des détenus, des décisions refusant de donner suite à la demande d'un détenu de changer d'établissement, sous la réserve identique que ne soient pas en cause des libertés et des droits fondamentaux des détenus. En outre, si, s'agissant des personnes incarcérées, les exigences de la sauvegarde de l'ordre public doivent être conciliées avec la liberté fondamentale que constitue le droit de tout individu à une vie familiale, ces stipulations n'accordent pas aux détenus le droit de choisir leur lieu de détention, la séparation et l'éloignement du détenu de sa famille constituant des conséquences inévitables de la détention. Cependant, le fait de détenir une personne dans une prison éloignée de sa famille au point que toute visite se révèle en réalité très difficile, voire impossible, peut, dans certaines circonstances spécifiques, constituer une ingérence dans la vie familiale du détenu, dès lors que la possibilité pour les membres de sa famille de lui rendre visite est un facteur essentiel pour le maintien de la vie familiale.

4. En l'espèce, si le requérant soutient que la décision attaquée porte atteinte à son droit de mener une vie privée et familiale normale, il ne ressort pas des pièces du dossier que la distance entre le lieu de détention de M. B et le domicile de sa compagne et de son enfant rende toute visite très difficile, voire impossible, ni qu'elle constituerait une ingérence dans sa vie familiale. En particulier, si M. B fait valoir que sa compagne ne peut, pour des raisons financières, se rendre à Saint-Martin-de-Ré, il ne verse aux débats aucune pièce de nature à établir le montant des ressources de celle-ci. S'agissant de la dégradation de son état de santé psychique, M. B produit un certificat médical, établi le 14 septembre 2022 par une psychologue, qui se borne à indiquer que l'intéressé apparaît affecté par le manque de lien avec ses proches, qu'à ce jour seuls les contacts téléphoniques et en visioconférence sont possibles et que cet éloignement " touche profondément M. B et cela se ressent dans le travail thérapeutique ", sans apporter davantage de précisions. Par ailleurs, le garde des sceaux, ministre de la justice, fait état, sans être contesté, de ce que la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré dispose d'unités de vie familiale qui permettraient à la famille du requérant de lui rendre visite pour une durée de six à soixante-douze heures. Ainsi, la décision attaquée ne peut être regardée comme bouleversant, dans des conditions qui excèdent les restrictions inhérentes à la détention, le droit de M. B à maintenir une vie familiale, ni ne remet en cause ses libertés et ses droits fondamentaux de détenu. Dans ces conditions, le garde des sceaux, ministre de la justice, est fondé à opposer une fin de non-recevoir aux conclusions à fin d'annulation de la requête de M. B tirée de ce que la décision attaquée constitue une mesure d'ordre intérieur qui est insusceptible de recours.

5. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la Selarl Avoc'Arènes et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 9 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Marzoug, présidente,

Mme Lambert, première conseillère,

Mme Deniel, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 mai 2024.

La présidente-rapporteure

S. Marzoug

L'assesseure la plus ancienne,

F. Lambert

La greffière,

K. Bak-Piot

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2221984/6-

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