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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2223812

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2223812

vendredi 20 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2223812
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantTSOUDEROS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 17 novembre 2022 et le 1er mars 2024, Mme B A, représentée par Me Latrémouille, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) à lui verser la somme de 126 529,14 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis, assortie des intérêts au taux légal à compter de sa demande préalable d'indemnisation ;

2°) de condamner l'AP-HP aux entiers dépens de l'instance ;

3°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'AP-HP a commis plusieurs fautes de nature à engager sa responsabilité eu égard, d'une part, au choix d'une implantation de valve aortique par voie percutanée (TAVI), au choix de sa réalisation par voie sous-clavière et non fémorale et aux conditions de réalisation de l'acte, d'autre part, à l'absence de réunion d'une heart team et de consultations pluridisciplinaires avant l'intervention et, enfin, au défaut d'information sur les alternatives à la thérapeutique retenue et sur les conséquences du choix d'une voie sous-clavière ;

- elle est fondée à obtenir les sommes de 5 000 euros au titre du préjudice d'impréparation, de 9 752,82 euros au titre de l'assistance par tierce-personne avant consolidation, de 66 150,32 euros au titre de l'assistance par tierce-personne après consolidation, de 4 176 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, de 8 000 euros au titre des souffrances endurées, de 21 450 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, de 7 000 euros au titre du préjudice d'agrément et de 5 000 euros au titre du préjudice esthétique permanent.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 janvier 2024, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), représentée par Me Tsouderos, conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce que les conclusions de Mme A soient ramenées à de plus justes proportions.

Elle fait valoir que :

- elle n'a pas commis de faute de nature à engager sa responsabilité ;

- les sommes demandées par la requérante au titre de l'assistance par tierce personne doivent ramenées à 6 095,51 euros avant consolidation et 41 343,95 euros après consolidation, celles au titre du déficit fonctionnel temporaire à 2 592 euros, celles au titre des souffrances endurées à 5 000 euros, celles au titre du déficit fonctionnel permanent à 19 000 euros et celles au titre du préjudice d'agrément à 2 000 euros ; la réalité du préjudice d'impréparation et du préjudice esthétique permanent invoqués n'est pas établie.

La mutualité sociale agricole (MSA) d'Île-de-France a produit des observations le 12 février 2024.

La clôture de l'instruction est intervenue le 15 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rezard, rapporteur,

- les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique,

- les observations de Me Latrémouille, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A a été suivie depuis l'année 2014 pour une pancréatite chronique auto-immune pour la prise en charge de laquelle une intervention de dérivation du cholédoque et du canal de Wirsung a été envisagée le 17 octobre 2016. Du fait de l'identification lors du bilan préopératoire d'un rétrécissement aortique calcifié (RAC) serré, cette intervention a été ajournée et elle a été adressée au service de chirurgie thoracique et cardiovasculaire de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, relevant de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), où il a été décidé le 21 novembre 2016 de procéder à une implantation de valve aortique par voie percutanée (TAVI). L'intervention a été réalisée le 6 décembre 2016. La patiente, qui a présenté ensuite un déficit sensitivo-moteur du membre supérieur gauche, a saisi, le 10 décembre 2019, la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) d'Île-de-France, qui a confié la réalisation d'un rapport d'expertise aux docteurs Livarek, cardiologue, et Chedru, neurologue. Sur la base de leur rapport, remis le 26 mars 2021, la commission s'est reconnue incompétente par un avis du 21 avril 2021. L'intéressée a adressé une demande indemnitaire à l'AP-HP le 12 juillet 2022, notifiée le 18, sans obtenir de réponse. Mme A demande la condamnation de l'AP-HP à lui verser la somme de 126 529,14 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne l'accident médical :

S'agissant du choix thérapeutique et des conditions de sa réalisation :

2. En vertu du premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, les établissements de santé " dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ".

3. Il résulte d'abord de l'instruction que le diagnostic d'un rétrécissement aortique calcifié (RAC) serré a conduit à un ajournement provisoire de l'intervention de dérivation du cholédoque et du canal de Wirsung qui avait été prévue en lien avec la pancréatite chronique auto-immune de la patiente. Il appartenait dès lors à l'équipe médicale du service de chirurgie thoracique et cardiovasculaire de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière de remédier au RAC serré à relativement brève échéance afin de permettre la réalisation de cette intervention. La requérante n'est par conséquent pas fondée à soutenir qu'une alternative thérapeutique à l'intervention du 6 décembre 2016 était une surveillance rapprochée pendant deux ans du RAC serré, qui aurait retardé d'autant l'intervention liée à sa pancréatite chronique auto-immune. La circonstance, postérieure à la date des faits en litige, que cette dernière n'a finalement pas eu lieu apparaît sans incidence à cet égard en l'absence de tout élément sur les motifs de ce changement de projet thérapeutique et sur la date à laquelle il a été décidé. Il résulte ensuite de l'expertise que s'il était possible de remédier au RAC serré par une chirurgie conventionnelle, l'opérateur a privilégié, à la demande de la victime elle-même et en accord avec elle, le recours à une technique alternative, conforme aux données acquises de la science, consistant en une implantation de valve aortique par voie percutanée (TAVI). Dans ces conditions, en décidant de procéder à un TAVI, l'AP-HP n'a pas commis de faute.

4. S'il est constant que le TAVI qui a été réalisé l'a été par voie sous-clavière, et non par voie fémorale comme cela avait été évoqué par l'opérateur avec la patiente avant l'intervention, et si un tel choix était de nature à exposer l'intéressée à un surrisque neurologique, il résulte de l'expertise qu'à la date de sa réalisation, le 6 décembre 2016, ce surrisque n'était pas encore connu faute " d'étude randomisée en 2016 comparant voie fémorale et voie sous-clavière ". La requérante conteste cette affirmation et se prévaut d'un article, publié le 10 juin 2016, c'est-à-dire antérieurement à la date de l'intervention, dans le Journal de chirurgie thoracique et cardio-vasculaire, qui présente la voie sous-clavière comme une " alternative efficiente dans les cas où la voie fémorale n'est pas utilisable ". Toutefois, outre que cette étude ne constitue pas une étude randomisée mais une étude de cas ne reposant que sur un échantillon limité de patients, la conclusion de l'article est qu'aucune différence n'avait pu être identifiée entre les deux voies " sur la survenue d'une insuffisance aortique ou sur la fonction valvulaire ou cardiaque " ou " sur les complications bien qu'il y ait une plus importante incidence de complications de l'abord dans le groupe TFTAVI [voie fémorale] que dans le groupe TSCTAVI [voie sous-clavière] ". Par suite, la requérante ne remet pas sérieusement en cause l'affirmation des experts selon laquelle, à la date de sa réalisation, la voie sous-clavière empruntée lors de l'intervention du 6 décembre 2016 doit être regardée comme ayant été conforme aux données alors acquises de la science. L'AP-HP n'a par conséquent pas commis de faute à raison de la voie ayant été retenue.

5. Enfin, à supposer que la requérante entende soutenir que dans la réalisation de l'intervention, l'opérateur aurait commis une maladresse constitutive d'un geste technique fautif, à l'origine de l'hématome du plexus brachial, elle n'apporte aucun élément au soutien de ces allégations, alors que les experts n'ont identifié aucun manquement à ce titre. Par suite, l'AP-HP n'a pas davantage commis de faute à cet égard.

S'agissant du défaut de consultation pré-opératoire :

6. Il résulte de l'expertise que l'intervention envisagée sur Mme A aurait dû, préalablement à sa réalisation, être présentée par l'opérateur dans le cadre d'une heart team et donner lieu à des consultations pluridisciplinaires. Il résulte de l'instruction que cela n'a pas été fait. Il suit de là que la requérante est fondée à soutenir que l'AP-HP a commis des fautes à ce titre. Il résulte toutefois de ce qui a été dit aux points 3 et 4 qu'à supposer que ces échanges aient bien eu lieu, ils auraient été sans incidence sur le choix du recours au TAVI et à une voie sous-clavière eu égard à la nécessité de permettre ensuite la réalisation de l'intervention liée à la pancréatite chronique de la patiente et à l'absence de connaissance à cette date des surrisques associés à la voie sous-clavière par comparaison avec la voie fémorale. Il suit de là que le dommage tenant au déficit sensitivo-moteur du membre supérieur gauche de la victime consécutif à l'intervention du 6 décembre 2016 ne présente pas de lien de causalité avec les fautes commises par l'AP-HP au stade pré-opératoire. Ces fautes ne sont donc pas susceptibles de justifier la condamnation de l'AP-HP à indemniser Mme A des préjudices qu'elle a subis.

En ce qui concerne le défaut d'information :

7. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent () / En cas de litige, il appartient () à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen () ".

8. Il résulte du rapport d'expertise que si Mme A a bénéficié d'une information pré-opératoire, celle-ci ne portait pas sur la voie sous-clavière mais sur la voie fémorale qui est la seule à lui avoir été présentée. Par suite, elle n'a pas été complètement informée sur les actes qui étaient envisagés au cours de l'intervention du 6 décembre 2016 et sur les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent. L'AP-HP a, dès lors, commis une faute. Toutefois, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, cette faute n'a pas fait perdre à la victime une chance de se soustraire à l'intervention et d'éviter en conséquence la survenue du dommage dès lors que les surrisques afférents à un TAVI par voie sous-clavière, qui sont au demeurant neurologiques et non cardiologiques, n'étaient alors pas connus. Il suit de là que la victime n'est pas fondée à demander l'indemnisation par l'AP-HP des préjudices se rapportant au dommage tenant au déficit sensitivo-moteur du membre supérieur gauche qu'elle a présenté à la suite de l'intervention du 6 décembre 2016. Le préjudice d'impréparation qu'elle allègue présente en revanche un lien de causalité avec la faute tenant au défaut d'information.

Sur l'évaluation des préjudices :

9. Indépendamment de la perte d'une chance de refuser l'intervention, le manquement des médecins à leur obligation d'informer le patient des risques courus ouvre pour l'intéressé, lorsque ces risques se réalisent, le droit d'obtenir réparation des troubles qu'il a subis du fait qu'il n'a pas pu se préparer à cette éventualité. S'il appartient au patient d'établir la réalité et l'ampleur des préjudices qui résultent du fait qu'il n'a pas pu prendre certaines dispositions personnelles dans l'éventualité d'un accident, la souffrance morale qu'il a endurée lorsqu'il a découvert, sans y avoir été préparé, les conséquences de l'intervention doit, quant à elle, être présumée.

10. Il sera fait une juste appréciation du préjudice d'impréparation de la victime, qui faute d'information sur la voie d'accès réelle retenue et sur les risques qui étaient afférents, ne les a découverts qu'à l'occasion de leur réalisation, en lui accordant la somme de 2 000 euros.

11. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A est seulement fondée à demander la condamnation de l'AP-HP à lui verser une somme de 2 000 euros.

Sur les intérêts :

12. Mme A demande à ce que les intérêts à taux légal soient appliqués à l'indemnisation qui lui est accordée à compter de sa demande indemnitaire. Il y a lieu d'assortir la condamnation prononcée au point précédent de ces intérêts à compter du 18 juillet 2022, date à laquelle sa demande indemnitaire a été réceptionnée par l'AP-HP.

Sur les frais liés à l'instance :

En ce qui concerne les dépens :

13. Aucun dépens n'a été exposé dans la présente instance, l'expertise ayant notamment été diligentée par la CCI d'Île-de-France. Les conclusions à ce titre doivent dès lors être rejetées.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP le versement à Mme A d'une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris est condamnée à verser à Mme A la somme de 2 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 18 juillet 2022.

Article 2 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris versera à Mme A une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris et à la mutualité sociale agricole d'Île-de-France.

Délibéré après l'audience du 6 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

Mme de Schotten, première conseillère,

M. Rezard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2024.

Le rapporteur,

A. Rezard

La présidente,

K. Weidenfeld

La greffière,

A. Cardon

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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