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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2224105

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2224105

mardi 17 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2224105
TypeDécision
PublicationC
Formation1re Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET PITCHER AVOCAT (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 novembre 2022 et 27 mai 2024,

Mme C D, agissant tant en son nom personnel qu'en celui de représentante légale de son fils B E, représentée par Me Pitcher, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à verser à son fils la somme de 910 euros et à lui verser la somme de 500 euros en réparation des préjudices résultant d'absences répétées de professeurs non remplacés ;

2°) d'enjoindre au recteur de l'académie de Paris de communiquer tous éléments utiles permettant d'informer le tribunal des absences de professeurs non remplacés dans la classe de son fils au titre de l'année 2021-2022 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 700 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'Etat a manqué à son obligation constitutionnelle et légale d'assurer l'enseignement de toutes les matières obligatoires inscrites aux programmes d'enseignement selon les horaires réglementairement prescrits, en n'assurant pas 91 heures de cours à son fils, scolarisé en classe de 5ème au sein du collège Marie Curie situé à Paris 18ème, qui lui étaient dues au titre son instruction durant l'année scolaire 2021-2022,

- si les preuves apportées par les familles sont lacunaires, une demande de communication d'éléments probants a été adressée au ministère qui n'a pas daigné répondre, de sorte que s'il entendait contester le nombre d'heures de cours non assurées, le recteur ne pourrait le faire qu'en produisant les statistiques officielles demandées par la requérante,

- le manquement de l'État à cette obligation a causé un préjudice, estimé à 10 euros par heure d'absence, direct et certain à son fils en lui causant un retard conséquent dans ses apprentissages,

- le manquement de l'État à cette obligation a causé un préjudice, globalement estimé à 500 euros, direct et certain à Mme D, sa mère, consistant dans le préjudice, notamment moral, résultant des frustrations et inquiétudes générées, de l'obligation de réorganiser son emploi du temps, notamment professionnel, souvent à la dernière minute, après avoir été informée de l'absence d'un professeur le matin même, pour assurer une présence auprès de son enfant, d'assurer la présence d'un professeur particulier, ou encore de s'inscrire sur une plateforme d'apprentissage en ligne afin de limiter les lacunes accumulées par l'enfant.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 3 et 18 avril 2024, le recteur de l'académie de Paris conclut au rejet de la requête.

Il soutient que:

- Mme D n'ayant pas justifié agir avec l'accord du père de son fils, les conclusions présentées en sa qualité de représentante légale de son fils sont irrecevables,

- les heures d'absence ont été de très courte durée et ont présenté un caractère perlé et imprévisible,

- le montant total des heures d'absences décomptées par la requérante est inexact,

- B s'est bien vu dispenser 90% du volume horaire d'enseignement d'éducation musicale prévu par l'arrêté du 19 mai 2015,

- l'administration a accompli toutes les diligences requises pour trouver des solutions, notamment par la publication d'annonces de recrutement de professeurs contractuels,

- il n'y a pas de lien de causalité entre les préjudices allégués et l'absence d'heures d'enseignement obligatoire,

- les préjudices allégués ne sont pas établis, en l'absence de justification d'un retard conséquent de l'enfant dans ses apprentissages,

- à supposer que la responsabilité de l'État soit engagée, il ne sera fait une juste appréciation des préjudices qu'en la limitant à une somme de 100 euros.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution,

- le code civil,

- le code de l'éducation,

- l'arrêté du 19 mai 2015 relatif à l'organisation des enseignements dans les classes de collège, dans sa version applicable au litige,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Rubiralta, greffière d'audience le 4 septembre 2024 :

- le rapport de Mme Grossholz,

- et les conclusions de M. Pertuy, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B E, fils de Mme C D, était scolarisé, durant l'année scolaire 2021-2022 en classe de 5ème au sein du collège Marie Curie situé à Paris dans le 18ème arrondissement. Par une lettre du 21 septembre 2022, reçue le 16 novembre 2022, Mme D a demandé au rectorat de l'académie de Paris, qui n'y a pas répondu, l'indemnisation des préjudices subis du fait de l'absence d'heures d'enseignement au cours des années scolaires 2021-2022. Par les requêtes susvisées, Mme D, agissant tant en son nom personnel qu'en celui de son fils, demande l'indemnisation de ces préjudices.

Sur la fin de non-recevoir opposée aux conclusions présentées par C D au nom de son fils :

2. A termes de l'article 372 du code civil : " Les père et mère exercent en commun l'autorité parentale " et aux termes de l'article 382 du même code : " L'administration légale appartient aux parents. Si l'autorité parentale est exercée en commun par les deux parents, chacun d'entre eux est administrateur légal. Dans les autres cas, l'administration légale appartient à celui des parents qui exerce l'autorité parentale ". Il résulte de ces dispositions que Mme D est recevable à agir en justice au nom de ses enfants mineurs, sans que puisse lui être utilement opposé l'article 372-2 du code civil. En tout état de cause, dès lors que cette action en justice n'a pas d'incidence particulière dans l'éducation et pour l'avenir de l'enfant, elle doit être regardée comme un acte usuel, au sens de l'article 372-2 du code civil, ne nécessitant pas l'accord des deux parents. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le recteur de l'académie de Paris, recteur de la région académique d'Ile de France, tirée de ce que l'action en justice n'a pas été exercée conjointement par les deux parents, ne saurait être accueillie.

Sur la responsabilité de l'État :

En ce qui concerne la faute :

3. A termes de l'alinéa 13 du préambule à la Constitution du 27 octobre 1946 : " La Nation garantit l'égal accès de l'enfant et de l'adulte à l'instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L'organisation de l'enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l'Etat ". A termes de l'article L.111-1 du code de l'éducation : " L'éducation est la première priorité nationale. Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l'égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales et territoriales en matière de réussite scolaire et éducative. Il reconnaît que tous les enfants partagent la capacité d'apprendre et de progresser. Il veille à la scolarisation inclusive de tous les enfants, sans aucune distinction. Il veille également à la mixité sociale des publics scolarisés au sein des établissements d'enseignement. Pour garantir la réussite de tous, l'école se construit avec la participation des parents, quelle que soit leur origine sociale. Elle s'enrichit et se conforte par le dialogue et la coopération entre tous les acteurs de la communauté éducative () ". L'article L. 211-1 du même code précise : " L'éducation est un service public national, dont l'organisation et le fonctionnement sont assurés par l'Etat, sous réserve des compétences attribuées par le présent code aux collectivités territoriales pour les associer au développement de ce service public ". A termes de l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation : " La scolarité obligatoire doit garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l'acquisition d'un socle commun de connaissances, de compétences et de culture, auquel contribue l'ensemble des enseignements dispensés au cours de la scolarité. Le socle doit permettre la poursuite d'études, la construction d'un avenir personnel et professionnel et préparer à l'exercice de la citoyenneté. () ". A termes de l'article D. 332-4 du code de l'éducation : " I.- Les enseignements obligatoires dispensés au collège se répartissent en enseignements communs à tous les élèves et en enseignements complémentaires définis par l'article L. 332-3. Les programmes des enseignements communs, le volume horaire des enseignements communs et complémentaires, ainsi que les conditions dans lesquelles ce dernier peut être modulé par les établissements, sont fixés par arrêté du ministre chargé de l'éducation. Cet arrêté fixe également le cadre des enseignements complémentaires dont le contenu est défini par chaque établissement. Cet arrêté peut prévoir d'autres enseignements pour les élèves volontaires ".

4. La mission d'intérêt général d'enseignement qui lui est confiée impose au ministre chargé de l'éducation l'obligation légale d'assurer l'enseignement de toutes les matières obligatoires inscrites aux programmes d'enseignement tels qu'ils sont définis par les dispositions législatives et réglementaires en vigueur selon les horaires réglementairement prescrits. Le manquement à cette obligation légale qui a pour effet de priver, en l'absence de toute justification tirée des nécessités de l'organisation du service, un élève de l'enseignement considéré pendant une période appréciable est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

5. D'une part, la requérante soutient que son fils ne s'est pas vu dispenser 91 heures d'enseignements obligatoires au cours de son année de 5ème au titre de l'année scolaire

2021-2022. Le recteur lui-même concède l'absence de 73 heures d'enseignement et s'abstient de contester sérieusement le nombre d'heures non assurées allégué par la requérante, notamment en produisant la moindre pièce probante qui viendrait contredire ces allégations. S'il oppose toutefois dans son mémoire complémentaire qu'une seule heure d'éducation musicale hebdomadaire est généralement obligatoire, et non deux comme programmé dans l'emploi du temps de l'enfant, il n'établit ni même n'allègue que ce dernier volume d'enseignement musical n'incomberait pas à l'Etat à titre " d'autres enseignements pour les élèves volontaires " au sens des dispositions précitées.

6. D'autre part, si le recteur oppose que les absences d'enseignants à l'origine des heures non dispensées ont eu en l'espèce un " caractère perlé et imprévisible ", il ne l'établit pas, pas plus qu'il n'établit avoir accompli toutes les diligences possibles pour assurer ces enseignements, notamment par la publication d'annonces de recrutement de professeurs remplaçants, en se bornant à produire un extrait d'un tableau de suivi des publications d'offres d'emploi d'enseignants du second degré sur le site internet de l'académie de Paris, les réseaux sociaux, auprès de Place de l'emploi public (PEP) ou encore de Pôle Emploi, au demeurant insuffisamment probant.

7. Par suite, dans les circonstances de l'espèce, au regard du nombre important d'heures d'absences en cause, l'État a commis, au titre de l'année scolaire 2021-2022, une faute dans l'organisation du service public de nature à engager sa responsabilité.

En ce qui concerne le lien de causalité, l'existence du préjudice et son évaluation :

8. Contrairement à ce que soutient le recteur, il résulte du volume élevé des heures de cours non dispensées au titre de l'année 2021-2022 à M. E que celui-ci a nécessairement accusé un retard dans ses enseignements. Par suite, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant une indemnité de 910 euros.

9. En revanche, Mme D se borne à alléguer des inquiétudes et frustrations, l'obligation de réorganiser son emploi du temps, notamment professionnel, souvent à la dernière minute, après avoir été informée de l'absence d'un professeur le matin même, pour assurer une présence auprès de son enfant, la nécessité d'assurer la présence d'un professeur particulier ou encore de s'inscrire sur une plateforme d'apprentissage en ligne afin de limiter les lacunes accumulées par son enfant. Dès lors qu'elle ne précise pas davantage ses allégations ni ne verse de pièces au soutien de ces dernières, elle n'établit pas suffisamment avoir subi un préjudice personnel du fait de la privation de son fils des heures d'enseignement précédemment mentionnées. Par suite, Mme C D ne démontre pas l'existence d'un préjudice personnel.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les conclusions aux fins d'injonction au recteur de produire tous éléments utiles à l'instance, que l'État est condamné à payer à la requérante une somme de 910 euros au titre du préjudice subi par son fils.

Sur les conclusions aux fins d'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État la somme de 700 euros au titre des frais exposés par Mme D et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser à Mme D une somme de 910 euros au titre du préjudice subi par son fils.

Article 2 : L'État versera à Mme D une somme de 700 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D et au recteur de la région académique d'Île-de-France, recteur de l'académie de Paris.

Délibéré après l'audience du 4 septembre 2024 à laquelle siégeaient :

- M. Truilhé, président,

- Mme Grossholz, première conseillère,

- Mme Ostyn, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 17 septembre 2024.

La rapporteure,

C. GROSSHOLZ

Le président,

J.-CH. TRUILHE

La greffière,

S. RUBIRALTA

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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