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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2224257

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2224257

mardi 24 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2224257
TypeDécision
PublicationC
Formation3e Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET SOULIE COSTE-FLORET & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 novembre 2022, la société anonyme (SA) Allianz IARD et la société à responsabilité limitée (SARL) Montagrues, représentées par la SCP Soulie et Coste Floret, agissant par Me Esquelisse, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à verser à la société Allianz IARD la somme totale de

347 118 euros en réparation des dommages occasionnés à une grue de chantier appartenant à la société Montagrues stationnée au 52, avenue des Champs-Elysées à Paris (75008), en marge de la manifestation des " gilets jaunes " du 24 novembre 2018 ;

2°) de condamner l'Etat à verser à la société Montagrues la somme de 9 031 euros, en remboursement de la franchise qu'elle a supportée au titre de la prise en charge, par son assureur, des dommages occasionnés à sa grue de chantier stationnée au 52 avenue des Champs-Elysées, dans le 8ème arrondissement de Paris, en marge de la manifestation des " gilets jaunes " du 24 novembre 2018 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la responsabilité de l'Etat pour attroupements et rassemblements est engagée sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, dont les conditions sont remplies ;

- la responsabilité de l'Etat est engagée pour rupture d'égalité devant les charges publiques ;

- la société Allianz IARD est en droit d'obtenir une indemnité globale d'un montant de 347 118 euros y compris les frais d'expertise ;

- la société Montagrues est en droit d'obtenir le remboursement de la somme de 9 031 euros au titre de la franchise restée à sa charge.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 juillet 2023, le préfet de police conclut, à titre principal, au rejet de la requête, et, à titre subsidiaire, à ce que le montant de l'indemnité à verser soit ramené à la somme de 194 764,98 euros.

Il soutient que :

- les conclusions présentées par la société Montagrues ne sont pas recevables en l'absence de liaison du contentieux ;

- principalement, la responsabilité de l'Etat n'est pas établie ;

- subsidiairement, la faute de la victime doit être retenue ;

- infiniment subsidiairement, le montant du préjudice allégué doit être ramené à de plus justes proportions.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code des assurances ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Merino,

- les conclusions de Mme Beugelmans-Lagane, rapporteure publique,

- et les observations de Mme A, représentant le préfet de police.

Considérant ce qui suit :

1. La société Allianz IARD, agissant en sa qualité de subrogée dans les droits de son assurée, la société Montagrues demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme globale de 347 118 euros en réparation de dommages occasionnés à une grue de chantier appartenant à la société Montagrues stationnée au 52 avenue des Champs-Elysées à Paris (75008), en marge de la manifestation des " gilets jaunes " du 24 novembre 2018. Pour sa part, la société Montagrues réclame à l'Etat le remboursement de la franchise d'un montant de 9 031 euros laissée à sa charge en lien avec ce sinistre.

Sur la fin de non-recevoir :

2. D'une part, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision () / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 127-1 du code des assurances : " Est une opération d'assurance de protection juridique toute opération consistant, moyennant le paiement d'une prime ou d'une cotisation préalablement convenue, à prendre en charge des frais de procédure ou à fournir des services découlant de la couverture d'assurance, en cas de différend ou de litige opposant l'assuré à un tiers, en vue notamment de défendre ou représenter en demande l'assuré dans une procédure civile, pénale ou administrative ou autre ou contre une réclamation dont il est l'objet ou d'obtenir réparation à l'amiable du dommage subi ". Eu égard aux termes de ces dispositions, un assureur au titre de la protection juridique peut présenter un recours administratif ou une réclamation préalable, au nom de son assuré, par l'intermédiaire de l'un de ses préposés sans être tenu de produire un mandat exprès de l'assuré ni une délégation de signature à son préposé.

4. Il ne résulte pas de l'instruction, en particulier des " dispositions particulières " du contrat d'assurance versé au dossier que la SARL Montagrues ait souscrit auprès de la société Allianz IARD une garantie de protection juridique. Cette dernière ne peut donc être regardée comme ayant reçu mandat pour former une réclamation indemnitaire au nom de son assurée en remboursement de la franchise qu'elle a supportée. Ainsi, en l'absence de liaison du contentieux, les conclusions présentées par la société Montagrues tendant à la condamnation de l'Etat à lui rembourser le montant de la franchise doivent être rejetées comme étant irrecevables et il y a dès lors lieu d'accueillir la fin de non-recevoir soulevée par le préfet de police sur ce point.

Sur le principe de la responsabilité :

5. Aux termes de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure : " L'Etat est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens. "

6. L'application de ces dispositions est subordonnée à la condition que les dommages dont l'indemnisation est demandée résultent de manière directe et certaine de crimes ou de délits déterminés, commis par des rassemblements ou attroupements précisément identifiés.

7. Il résulte de l'instruction, en particulier, d'une part, du rapport d'expertise du

9 juillet 2020, établi à la demande de la société Allianz Iard, lequel comporte un lien vers une vidéo postée en ligne, d'autre part, de celui établi le 17 juin 2019 à la demande de la préfecture de police et, enfin, du procès-verbal de dépôt de plainte dressé le 26 novembre 2018, que le

24 novembre 2018, la grue de marque Liebherr appartenant à la société Montagrues, stationnée 52, avenue des Champs-Elysées à Paris, a été vandalisée et incendiée, en marge de la manifestation dite des " Gilets Jaunes " qui s'est tenue ce jour-là dans cette commune. Il ressort du procès-verbal d'ambiance et des photographies versés au dossier qu'un feu de grue était en cours à 16h28 avenue des Champs-Elysées. Contrairement à ce que soutient le préfet de police, il ne résulte pas de l'instruction que les importantes dégradations occasionnées à cette grue de chantier auraient été commises indépendamment de cette manifestation et seraient imputables à un groupe structuré à la seule fin de les commettre. Dans ces conditions, la société Allianz Iard est fondée à demander l'engagement de la responsabilité de l'Etat pour attroupement ou rassemblement, sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure.

Sur l'existence d'une cause exonératoire de responsabilité :

8. Contrairement à ce que soutient le préfet de police, la seule circonstance que la société Montagrues ait maintenu la grue installée sur le chantier sur lequel elle intervenait en qualité de prestataire, alors que plusieurs appels publics à manifestation avaient été lancés, ne constitue pas une faute de nature à exonérer totalement ou partiellement la responsabilité de l'Etat.

Sur les préjudices :

S'agissant des frais de réparation :

9. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise produit par la société Allianz IARD, que la réparation des dommages matériels constatés sur la grue s'est élevée à

172 014 euros HT main-d'œuvre comprise, les coûts de levage, de retirement et de transfert de la grue jusque chez le constructeur s'étant élevés à la somme totale de 44 035 euros. Il y a lieu de retenir la somme globale de 216 049 euros au titre de ce poste de préjudice.

S'agissant des pertes d'exploitation :

10. La société requérante réclame la somme de 129 000 euros au titre des pertes d'exploitation résultant de l'immobilisation de la grue durant sa réparation. Toutefois, alors que la somme allouée par le juge administratif ne doit pas avoir pour effet de procurer à la victime d'un dommage une réparation supérieure au préjudice subi, il y a lieu de ne pas retenir cette somme qui n'est justifiée ni dans son principe, ni dans son montant, la société Allianz Iard n'établissant, notamment pas, que sur la période considérée, l'ensemble des grues du parc de la société Montagrues étaient utilisées de sorte que l'immobilisation de la grue de chantier en réparation aurait occasionné pour elle un manque à gagner.

S'agissant des frais d'expertise :

11. Contrairement à ce que soutient le préfet de police, il y a lieu de retenir les frais d'expertise indemnisables, d'un montant justifié et non contesté de 11 100 euros.

12. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à la société Allianz IARD d'une part, la somme de 216 049 euros au titre des frais de réparation et la somme de 11 100 euros au titre des frais d'expertise.

Sur les frais liés à l'instance :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à la société Allianz IARD au titre des frais exposés par elles et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société Allianz IARD la somme de 216 049 (deux cent seize mille quarante-neuf) euros au titre des frais de réparation et la somme de 11 100 (onze mille cents) euros au titre des frais d'expertise.

Article 2 : L'Etat versera à la société Allianz IARD une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société IARD, à la société Montagrues et au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Gracia, président,

- Mme Merino, première conseillère,

- Mme Renvoise, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 septembre 2024.

La rapporteure,

M. MERINO

Le président,

J.-Ch. GRACIALa greffière,

C. YAHIAOUI

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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