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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2225391

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2225391

mardi 7 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2225391
TypeDécision
PublicationC
Formation3e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET LECAT ET ASSOCIES - CL&A (SCP)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et trois mémoires enregistrés les 7 décembre 2022, 26 janvier 2024, 7 mars 2024 et 2 décembre 2024, M. B C, représenté par Me Fabre, demande au tribunal d'annuler la décision du 22 avril 2022 par laquelle l'inspecteur du travail a autorisé son licenciement pour faute.

Il soutient que :

- la décision attaquée est illégale dès lors qu'une décision implicite de rejet était préalablement née du silence gardée par l'administration sur la demande d'autorisation de la société MGEN Solutions ;

- elle est entachée d'un vice de forme dès lors qu'elle ne vise pas ses mandats de secrétaire du CHSCT et d'élu au CSE ;

- elle n'est pas signée et ce vice ne pouvait être régularisé a posteriori ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que c'est une simple ampliation qui lui a été notifiée ;

- la procédure contradictoire préalable n'a pas été respectée ;

- le comité social et économique n'a pas été régulièrement consulté ;

- les faits sur le fondement desquels l'autorisation a été demandée étaient prescrits ;

- son comportement à l'égard de Mme D n'était pas fautif ;

- ce licenciement présente un lien avec l'exercice de ses mandats syndicaux ;

- les pièces et mémoires produits tardivement par la société MGEN Solutions, les 15 mars et 14 avril 2023, doivent être écartés.

Par quatre mémoires en défense enregistrés les 15 mars 2023, 14 avril 2023, 15 mars 2024 et 4 décembre 2024, la société MGEN Solutions, représentée par Me Liautard, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 janvier 2024, le ministre du travail, de la santé et des solidarités conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Marthinet,

- les conclusions de Mme Marcus, rapporteure publique,

- les observations de M. C et celles de Me Liautard, représentant la société MGEN Solutions.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a été recruté en qualité de juriste, par contrat à durée indéterminée, le 1er janvier 2015, par la société Istya Collectives. Son contrat a, en 2018, été transféré à la société MGEN Solutions. Par lettre du 30 avril 2020, le syndicat SACAAP-FO l'a désigné comme délégué syndical et représentant syndical au comité social et économique. Par un courrier du 21 février 2022, la société MGEN Solutions a sollicité de l'inspecteur du travail l'autorisation de licencier M. C pour faute. Par une décision du 22 avril 2022, l'inspecteur du travail a autorisé ce licenciement. M. C demande l'annulation de cette décision.

Sur la recevabilité du mémoire en défense :

2. Aux termes de l'article R. 611-1 du code de justice administrative : " () La requête, le mémoire complémentaire annoncé dans la requête et le premier mémoire de chaque défendeur sont communiqués aux parties avec les pièces jointes dans les conditions prévues aux articles R. 611-2 à R. 611-6. / Les répliques, autres mémoires et pièces sont communiqués s'ils contiennent des éléments nouveaux ". Aux termes de l'article R. 611-3 du même code : " Les notifications des requêtes et mémoires mentionnent qu'en cas d'inobservation du délai imparti pour produire en application de l'article R. 611-10 ou de l'article R. 611-17, l'instruction pourra, sans mise en demeure préalable, être close dans les conditions prévues aux articles R. 613-1 et R. 613-2 " et enfin aux termes de l'article R. 611-10 du même code : " Sous l'autorité du président de la chambre à laquelle il appartient et avec le concours du greffier de cette chambre, le rapporteur fixe, eu égard aux circonstances de l'affaire, le délai accordé aux parties pour produire leurs mémoires () ".

3. Le délai accordé à une partie pour la production d'un mémoire revêt un caractère indicatif. Par suite, le non-respect par la société MGEN Solutions du délai d'un mois qui lui a été imparti pour présenter son mémoire en défense est sans incidence sur la recevabilité de ses productions des 15 mars et 14 avril 2023, alors que l'instruction, à ces dates, était ouverte. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à demander au tribunal d'écarter ces productions.

Sur les conclusions de la requête :

4. En vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives qui bénéficient, dans l'intérêt des travailleurs qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle, ne peuvent être licenciés qu'avec l'autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, il ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale. Dans le cas où la demande est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables à son contrat de travail et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

5. Aux termes de l'article L. 1332-4 du code du travail : " Aucun fait fautif ne peut donner lieu à lui seul à l'engagement de poursuites disciplinaires au-delà d'un délai de deux mois à compter du jour où l'employeur en a eu connaissance, à moins que ce fait ait donné lieu dans le même délai à l'exercice de poursuites pénales ". Aux termes de l'article L. 2411-3 du même code : " Le licenciement d'un délégué syndical ne peut intervenir qu'après autorisation de l'inspecteur du travail () ". Aux termes de l'article L. 2411-5 du même code : " Le licenciement () d'un représentant syndical au comité social et économique, ne peut intervenir qu'après autorisation de l'inspecteur du travail () ". Aux termes de l'article L. 2421-3 du même code : " Le licenciement envisagé par l'employeur () d'un représentant syndical au comité social et économique () est soumis au comité social et économique, qui donne un avis sur le projet de licenciement dans les conditions prévues à la section 3 du chapitre II du titre Ier du livre III ". En vertu de l'article R. 2421-4 du code du travail, l'inspecteur du travail saisi d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé procède à une enquête contradictoire. Aux termes de l'article R. 2421-4 du même code : " L'inspecteur du travail procède à une enquête contradictoire () / L'inspecteur du travail prend sa décision dans un délai de deux mois. Ce délai court à compter de la réception de la demande d'autorisation de licenciement. Le silence gardé pendant plus de deux mois vaut décision de rejet ". Aux termes de l'article R. 2421-5 du même code : " La décision de l'inspecteur du travail est motivée () ". Aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci () ".

6. En premier lieu, M. C soutient que l'inspecteur du travail a omis de viser les mandats qu'il détenait, à la date de la décision, en qualité de secrétaire du comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail et de membre élu du comité social et économique ; qu'ainsi il ne ressort pas des pièces du dossier que l'inspecteur du travail ait eu connaissance de ces mandats et ait été à même d'apprécier pleinement si des motifs d'intérêt général rendaient inopportun son licenciement. Il ressort cependant des pièces du dossier que le premier de ces mandats a expiré en 2019 et que M. C a mis fin au second, en 2019 également, à la suite de sa désignation comme délégué syndical. A la date de la décision attaquée, la protection attachée à chacun de ces mandats avait, par suite, expiré et le moyen doit, dès lors, être écarté.

7. En deuxième lieu, si l'ampliation notifiée à M. C porte la simple mention " SIGNEE ", il ressort des pièces du dossier que l'original de la décision attaquée était, pour sa part, revêtu de la signature de Mme A, inspectrice du travail. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration et de ce que la signature n'aurait été apposée que tardivement sur la décision attaquée, à titre de régularisation, manquent en fait et doivent, dès lors, être écartés.

8. En troisième lieu, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 2421-3 du code du travail que tout licenciement envisagé par l'employeur d'un représentant syndical au comité social et économique est obligatoirement soumis à l'avis du comité social et économique (CSE). Il appartient à l'employeur de mettre le CSE à même d'émettre son avis, en toute connaissance de cause, sur la procédure dont fait l'objet le salarié protégé. A cette fin, il doit lui transmettre, notamment à l'occasion de la communication qui est faite aux membres du comité de l'ordre du jour de la réunion en cause, des informations précises et écrites sur l'identité du salarié visé par la procédure, sur l'intégralité des mandats détenus par ce dernier ainsi que sur les motifs du licenciement envisagé. Il appartient à l'administration saisie d'une demande d'autorisation de licenciement d'apprécier si l'avis du CSE a été régulièrement émis, et notamment si le comité a disposé des informations lui permettant de se prononcer en toute connaissance de cause. A défaut, elle ne peut légalement accorder l'autorisation demandée.

9. En l'espèce, M. C soutient que des informations mensongères auraient été communiquées au CSE, faisant état de ce qu'une enquête diligentée à son encontre en 2019 avait déjà mis en évidence des faits relevant du harcèlement sexuel. Il ressort, en effet, des pièces du dossier qu'une mention relative à cette enquête a été insérée dans la note transmise au CSE, sous l'intitulé " Faits antérieurs ", dont la rédaction maladroite et ambiguë pouvait laisser penser que cette enquête avait conclu à l'existence d'un harcèlement sexuel, alors que tel n'est pas le cas. Alors, cependant, que les débats auraient pu conduire à la levée de cette ambigüité, il résulte du compte rendu de la réunion que ce point, secondaire car sans rapport direct avec les faits pour lesquels l'avis du CSE était sollicité, n'ont suscité aucune question ni aucun éclaircissement de la part de M. C. Par suite, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette ambigüité ait, en l'espèce, été de nature à empêcher le CSE de se prononcer en toute connaissance de cause. Le moyen doit, dès lors, être écarté.

10. En quatrième lieu, M. C fait valoir que la plainte déposée par Mme D lui a été communiquée trop tardivement, à savoir le 15 avril 2022. Il ressort cependant des pièces du dossier que M. C a ainsi été mis en mesure de produire des observations en réponse dès le 20 avril suivant, soit avant que ne soit prise la décision attaquée. Il en résulte que l'enquête contradictoire prescrite par l'article R. 2421-4 du code du travail a été régulièrement menée par l'inspecteur du travail, la circonstance que la décision attaquée vise globalement " les éléments recueillis au cours de l'enquête contradictoire " sans faire aucune mention spécifique de la réponse susmentionnée étant, à cet égard, sans aucune incidence.

11. En cinquième lieu, M. C fait valoir que la demande de la société MGEN Solution a été reçue par l'inspecteur du travail le 22 février 2022 et qu'une décision implicite de rejet est, par suite, née le 22 avril suivant du silence gardé par l'administration. Il soutient qu'il était, dès lors, impossible à l'inspecteur du travail de revenir légalement sur ce rejet. La décision contestée portant autorisation de licenciement est, cependant, elle-même en date du 22 avril 2022. En tout état de cause, rien n'empêche l'administration de prendre, postérieurement à la naissance d'une décision implicite, une décision expresse qui, eu égard à son contenu, implicitement mais nécessairement retire la décision initiale et s'y substitue.

12. En sixième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme D a, le 27 octobre 2021, signalé à la société MGEN Solutions " un incident avec M. C " survenu la veille. A la suite de ce signalement, l'employeur de Mme D et de M. C a confié au cabinet " Groupe JLO " une mission d'enquête portant sur les faits ainsi dénoncés. Ce cabinet a rendu son rapport le 20 décembre 2021, date à compter de laquelle la société MGEN Solutions doit être regardée comme ayant acquis une réelle connaissance des faits en cause. Par suite, le délai de prescription de deux mois, institué par l'article L. 1332-4 précité du code du travail n'avait pas expiré le 8 février 2022, date à laquelle M. C a été convoqué à un entretien préalable à une mesure de sanction pouvant aller jusqu'au licenciement.

13. En sixième lieu, M. C soutient qu'il n'a commis, le 26 octobre 2021, aucun acte fautif à l'égard de sa collègue, Mme D. Il ressort des pièces du dossier que Mme D a fait état, dans sa plainte, de ce que M. C lui aurait fait, à l'occasion d'un repas partagé, des avances qu'elle affirme avoir expressément repoussées. L'intéressé aurait ensuite insisté pour demeurer en sa compagnie puis l'aurait agrippée par sa veste pour tenter de l'embrasser. Elle affirme s'être libérée une première fois avant que M. C ne procède à une seconde tentative. Dès le lendemain, elle a, par courriel, signalé les faits à son employeur, ajoutant qu'elle ne " saurai[t] compter le nombre de fois, depuis [s]on arrivée au sein du service, où [elle a] toujours fait en sorte de lui faire comprendre [qu'elle n'était] pas intéressée ". Elle a, dans le cadre de l'enquête réalisée par le cabinet " Groupe JLO ", fait un récit conforme à ses premières déclarations. M. C, pour sa part, affirme avoir déposé une plainte le 19 avril 2022 pour dénonciation calomnieuse, complétée par un courrier du 29 mai suivant, par lesquels il conteste les faits. Il ne produit cependant aucun accusé de réception. Une main courante a également été déposée le 23 novembre 2021 dans laquelle il est fait état de ce qu'il a, après le déjeuner, " tenté une approche plus active en l'amenant doucement par la manche pour la rapprocher de [lui] " et que Mme D avait " exprimé deux refus mais [lui]laissait paraître le contraire ". Par ailleurs, le comportement de M. C à l'égard de ses collègues féminines avait déjà conduit son employeur à solliciter, en 2019, l'assistance d'un cabinet de conseil qui avait conclu à l'absence de harcèlement mais à " une inadaptation dans les rapports sociaux avec les femmes et un défaut d'interprétation des codes sociaux qui le conduisent à se montrer décalé et insistant ". Il ressort ainsi des pièces du dossier qu'en fondant sa décision sur la circonstance que " malgré un refus explicite exprimé à plusieurs reprises par Mme D, M. C [avait] entendu mais [n'avait] pas respecté cette absence de consentement et tenté d'obtenir des relations intimes avec elle ", l'inspecteur du travail n'a commis aucune erreur de fait et ne s'est pas davantage mépris quant au caractère fautif du comportement de M. C.

14. En dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que la demande de licenciement de M. C était fondée sur son comportement à l'égard de Mme D, mentionné au point précédent. Elle apparaît ainsi dépourvue de tout lien avec ses fonctions de délégué syndical et de représentant syndical au comité social et économique.

15. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. C doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à la société MGEN Solutions et à la ministre chargée du travail et de l'emploi.

Copie en sera adressée au directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 10 décembre 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Bailly, présidente,

- M. Marthinet, premier conseiller,

- Mme Madé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 janvier 2025.

Le rapporteur,

L. Marthinet

La présidente,

P. BaillyLe greffier,

Y. Fadel

La République mande et ordonne à la ministre chargée du travail et de l'emploi, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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