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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2300721

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2300721

lundi 20 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2300721
TypeDécision
PublicationC
Formation4e Section - 2e Chambre
Avocat requérantLEONEM AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 janvier 2023, l'association les Chais de Bagatelle, représentée par Me Llorens, demande au tribunal :

1°) d'annuler le titre exécutoire n° 338583 du 22 novembre 2022 par lequel la Ville de Paris a mis à sa charge la somme de 116 392, 56 euros correspondant à une indemnité d'occupation irrégulière du domaine public pour la période allant du 2 février au 1er octobre 2022 ;

2°) de prononcer la décharge de cette somme ;

3°) de mettre à la charge de la Ville de Paris la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le titre exécutoire a été pris par une autorité incompétente ;

- il ne fait pas apparaître les bases de la liquidation de la créance, les modalités de calcul n'étant pas précisées ;

- le titre exécutoire litigieux n'est pas fondé dès lors qu'elle n'a pas occupé irrégulièrement le domaine public ;

- en tout état de cause le titre exécutoire n'est pas justifié s'agissant de la période allant du 2 février au 2 mai 2022 dès lors que la Ville de Paris l'avait autorisée à occuper le domaine et que les lieux étaient libérés le 3 mai 2022 ;

- le titre est entaché d'une erreur de droit dès lors que même en cas d'occupation irrégulière du domaine public, la Ville de Paris ne peut réclamer une indemnité d'occupation forfaitairement fixée ;

- que la Ville de Paris a commis une faute de nature à l'exonérer de sa responsabilité à hauteur de 80%.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 janvier 2024, la Ville de Paris conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par l'association les Chais de Bagatelle ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 22 décembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 29 février 2024.

Un courrier daté du 12 décembre 2024, indiquant le placement en liquidation judiciaire de l'association Les Chais de Bagatelle, a été enregistré le 9 janvier 2025 au greffe du tribunal.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. Gandolfi, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le 3 novembre 2003, l'association Les Chais de Bagatelle a conclu une convention d'occupation du domaine public avec la Ville de Paris pour l'occupation de locaux situés dans le bois de Boulogne 10, route de l'entraînement, dans le 16ème arrondissement de Paris, pour une durée de 18 ans à compter de sa signature, soit jusqu'au 2 novembre 2021, afin d'y exploiter une activité viti-vinicole associée à un hébergement de type chambre d'hôte. Le 22 novembre 2022, la Ville de Paris a émis un titre exécutoire n° 338583 d'un montant de 116 392,56 euros correspondant à une indemnité d'occupation irrégulière du domaine public pour la période allant du 2 février 2022 au 1er octobre 2022. Par la présente requête, l'association Les Chais de Bagatelle demande au tribunal l'annulation de ce titre exécutoire et la décharge de l'obligation de payer la somme de 116 392,56 euros mise à sa charge.

Sur le cadre juridique du litige :

2. L'annulation d'un titre exécutoire pour un motif de régularité en la forme n'implique pas nécessairement, compte tenu de la possibilité d'une régularisation par l'administration, l'extinction de la créance litigieuse, à la différence d'une annulation prononcée pour un motif mettant en cause le bien-fondé du titre.

3. Il en résulte que, lorsque le requérant choisit de présenter, outre des conclusions tendant à l'annulation d'un titre exécutoire, des conclusions à fin de décharge de la somme correspondant à la créance de l'administration, il incombe au juge administratif d'examiner prioritairement les moyens mettant en cause le bien-fondé du titre qui seraient de nature, étant fondés, à justifier le prononcé de la décharge.

4. Dans le cas où il ne juge fondé aucun des moyens qui seraient de nature à justifier le prononcé de la décharge mais retient un moyen mettant en cause la régularité formelle du titre exécutoire, le juge n'est tenu de se prononcer explicitement que sur le moyen qu'il retient pour annuler le titre : statuant ainsi, son jugement écarte nécessairement les moyens qui assortissaient la demande de décharge de la somme litigieuse.

Sur le bien-fondé de la créance :

En ce qui concerne la période d'occupation irrégulière du domaine public :

5. Aux termes de l'article L. 2122-1 du code général de la propriété des personnes publiques : Nul ne peut, sans disposer d'un titre l'y habilitant, occuper une dépendance du domaine public d'une personne publique mentionnée à l'article L. 1 ou l'utiliser dans des limites dépassant le droit d'usage qui appartient à tous () ".

6. Il résulte de l'instruction que la convention d'occupation domaniale, conclue le 3 novembre 2003 entre l'association Les Chais de Bagatelle et la Ville de Paris pour une durée de 18 ans, expirait le 2 novembre 2021 et prévoyait en outre à l'article 29.2 une période de trois mois de " déménagement ", jusqu'au 2 février 2022. Il résulte également de l'instruction que le 4 avril 2022, la Ville de Paris a rétroactivement autorisé l'association requérante à poursuivre l'occupation du domaine du 3 février au 2 mai 2022. Par suite, l'association requérante est fondée à soutenir qu'elle ne pouvait être regardée comme occupant sans titre le domaine public entre le 3 février et le 2 mai 2022 et que, dès lors, la Ville de Paris ne pouvait mettre sa charge une indemnité d'occupation irrégulière au titre de cette période.

7. En revanche, il résulte de l'instruction que pour la période allant du 3 mai au 1er octobre 2022, la requérante ne disposait d'aucun titre d'occupation, la convention d'occupation du domaine public signée le 2 novembre 2003 et l'autorisation d'occupation délivrée le 4 avril 2022 ayant alors expiré. Si l'association Les Chais de Bagatelle fait valoir qu'elle avait quitté les lieux dès le 5 mai 2022, elle n'apporte aucun élément au soutien de ses allégations. Il résulte en outre de l'instruction, notamment de l'ordonnance du tribunal de céans n° 2307942 du 23 avril 2023 ordonnant à l'association d'évacuer sans délai le domaine et des avis de clients diffusés sur internet aux mois juin et août 2022, que l'association occupait bien le domaine public pendant la période comprise entre le 3 mai et le 1er octobre 2022. Par suite, la requérante n'est fondée à demander la décharge des sommes mises à sa charge par le titre exécutoire n° 338583 du 22 novembre 2022, que pour la seule période allant du 3 février au 2 mai 2022.

En ce qui concerne le montant de l'indemnité :

8. D'une part, aux termes de l'article L. 2125-1 du code général de la propriété des personnes publiques : " Toute occupation ou utilisation du domaine public d'une personne publique mentionnée à l'article L. 1 donne lieu au paiement d'une redevance () ". Aux termes de l'article L. 2125-3 du même code : " La redevance due pour l'occupation ou l'utilisation du domaine public tient compte des avantages de toute nature procurés au titulaire de l'autorisation ". Le gestionnaire du domaine public est fondé à réclamer à l'occupant qui utilise de manière irrégulière le domaine une indemnité compensant les revenus qu'il aurait pu percevoir d'un occupant régulier pendant cette période. A cette fin, il doit rechercher le montant des redevances qui auraient été appliquées si l'occupant avait été placé dans une situation régulière, soit par référence à un tarif existant, lequel doit tenir compte des avantages de toute nature procurés par l'occupation du domaine public, soit, à défaut de tarif applicable, par référence au revenu, tenant compte des mêmes avantages, qu'aurait pu produire l'occupation régulière de la partie concernée du domaine public. La circonstance que l'occupation en cause serait irrégulière soit du fait qu'elle serait interdite, soit du fait que l'utilisation constatée de celui-ci contreviendrait aux termes de l'autorisation délivrée, n'empêche pas le gestionnaire du domaine de fixer le montant de l'indemnité due par l'occupant irrégulier par référence au montant de la redevance exigible, selon le cas, pour un emplacement similaire ou pour une utilisation procurant des avantages similaires.

9. D'autre part, aux termes l'article 17.2 de la convention d'autorisation du domaine public du 3 novembre 2003, relative à la redevance d'occupation domaniale que " 17.2. De plus la Ville de Paris percevra une redevance minimale annuelle garantie, quel que soit le montant des produits d'exploitation, qui sera due dès l'entrée en vigueur de la présente convention, égale à : (.) 110 000 euros (valeur 2003) par an de la 14ème année à la 18ème année. : 17.3 Ces montants feront l'objet d'une réévaluation annuelle, en fonction de l'évolution de l'indice du coût de la construction publié par l'INSEE pour le 4ème trimestre de l'année civile (indice de référence 4ème trimestre 2002) ".

10. Il résulte de l'instruction, notamment du courrier adressé par la Ville de Paris à la requérante le 28 septembre 2022 que, pour déterminer l'indemnité d'occupation irrégulière du domaine public, la Ville de Paris s'est fondée sur le tarif minimal de la redevance annuelle due par l'association lors de ses dernières années d'occupation du domaine public, fixé en application de l'article 17.2 de la convention signée le 3 novembre 2003. Ainsi l'association requérante n'est pas fondée à soutenir que la somme qui lui est réclamée présente un caractère forfaitaire, décorrélée du montant des redevances qui auraient pu lui être appliquées si elle avait été placée dans une situation régulière. En outre, il ne résulte pas de l'instruction que les sommes mises à sa charge auraient dû être minorées en raison d'une faute de l'administration, dès lors qu'il appartenait à l'association de quitter les lieux au terme des autorisations qui lui avaient été délivrées. Dès lors, pour la période postérieure au 2 mai 2022, la Ville de Paris pouvait mettre à la charge de la requérante une indemnité d'occupation irrégulière du domaine public calculée sur la base de la redevance qu'elle versait en exécution de la convention signée le 3 novembre 2003.

11. Il résulte de l'instruction et des calculs mensuels non contestés de la Ville de Paris exposés dans le courrier adressé à la requérante le 28 septembre 2022, que l'indemnité d'occupation irrégulière s'élève, pour les mois de mai à septembre 2022 inclus, à un montant de 74 200,26 euros, auquel doivent être retranchés les deux premiers jours de mai au cours desquels la requérante occupait régulièrement le domaine public, soit une somme de 73 230,32 euros. Dès lors, la créance poursuivie par le titre exécutoire en litige d'un montant de 116 392, 56 euros doit être ramenée cette somme. Par suite, il y a lieu de décharger l'association Les Chais de Bagatelle de l'obligation de payer la somme de 43 162, 24 euros.

Sur la régularité du titre exécutoire :

12. L'article 24 du décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 dispose que : " Toute créance liquidée faisant l'objet () d'un ordre de recouvrer indique les bases de la liquidation () ". En vertu de ces dispositions, une personne publique ne peut mettre en recouvrement une créance sans indiquer, soit dans le titre lui-même, soit par une référence précise à un document joint à ce titre ou précédemment adressé au débiteur, les bases et les éléments de calcul sur lesquels il se fonde pour mettre les sommes en cause à la charge de ce débiteur.

13. En l'espèce, l'état exécutoire du 22 novembre 2022 porte la mention "RED OCC DOM.PUB. LES CHAIS DE BAGATELLE INDEMNITES OCCUPATION IRREGULIERE DU 2/02 AU 01 10 2022 SELON CONVENTION 2003-16/11/2022". Ces mentions permettent seulement à l'association de connaître la nature et l'objet de la somme demandée mais n'indiquent pas les bases et éléments de calcul sur lesquels la Ville de Paris se fonde pour mettre à sa charge les sommes en cause. Par ailleurs, cet état exécutoire ne fait aucune référence au courrier du 28 septembre 2022 visé aux points précédents, indiquant que l'indemnité d'occupation régulière était calculée sur la base des stipulations de l'article 17 de la convention du 3 novembre 2003 et détaillant mensuellement le calcul de cette indemnité, ni à aucun autre document dans lequel les bases de la liquidation seraient exposées et le courrier du 28 septembre 2022 n'est pas non plus annexé à l'état exécutoire en litige. Par suite, il y a lieu d'accueillir, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de régularité, le moyen tiré de ce que le titre litigieux méconnaît les dispositions précitées de l'article 24 du décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012.

14. Il résulte de tout ce qui précède que l'association Les chais de Bagatelle est fondée, d'une part, à demander l'annulation du titre exécutoire n° 338583 du 22 novembre 2022 et, d'autre part, la décharge de l'obligation de payer la somme de 43 162, 24 euros.

Sur les frais liés à l'instance :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la Ville de Paris la somme de 2000 euros à verser à l'association Les Chais de Bagatelle au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Le titre exécutoire n° 338583 du 22 novembre 2022 est annulé.

Article 2 : L'Association Les Chais de Bagatelle est déchargée de l'obligation de payer la somme de 43 162, 24 euros.

Article 3 : La Ville de Paris versera à l'association Les Chais de Bagatelle la somme de 2000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à l'association Les Chais de Bagatelle et à la Ville de Paris.

Délibéré après l'audience du 6 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Anne Seulin, présidente,

M. Jean-Baptiste Claux, premier conseiller,

Mme Sabine Rivet, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 janvier 2025.

Le rapporteur,

Signé :

J.-B. A

La présidente,

Signé :

A. Seulin

La greffière,

Signé :

L. Thomas

La République mande et ordonne au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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