vendredi 18 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2301233 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 6e Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | DE MASSON D'AUTUME |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 janvier 2023 et le 8 mars 2024, M. C B, représenté par Me d'Autume, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 523 027,98 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en lien avec sa prise en charge à l'hôpital européen Georges Pompidou entre le 30 avril et le 9 mai 2018, assortie des intérêts au taux légal à compter du 14 novembre 2022, capitalisés pour produire eux-mêmes des intérêts ;
2°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 15 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en lien avec le défaut de communication d'offres provisionnelle et définitive d'indemnisations, assortie des intérêts au taux légal à compter du 14 novembre 2022, capitalisés pour produire eux-mêmes des intérêts ;
3°) de déclarer le jugement commun à la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Puy-de-Dôme ;
4°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'AP-HP a commis une faute de nature à engager sa responsabilité tenant à un retard de prise en charge opératoire et postopératoire à l'origine d'une perte de chance de 80 % d'éviter la survenue d'un syndrome de la queue de cheval séquellaire ;
- il est fondé à obtenir le versement par l'AP-HP des sommes de respectivement 2 592 euros et 49 209,76 euros au titre des dépenses de santé actuelles et futures, de 6 011,20 euros et 89 620,13 euros au titre de l'assistance par tierce personne avant et après consolidation, de 2 579,59 euros au titre des frais divers, de 4 000 euros au titre des frais de logement, de 11 932 euros et de 154 016,80 au titre des pertes de gains professionnels temporaires et futures, de 80 000 euros au titre de l'incidence professionnelle, de 6 482,50 euros et 57 384 euros au titre des déficits fonctionnels temporaire et permanent, de 2 400 euros et 4 800 euros au titre des préjudices esthétiques temporaire et permanent, de 8 000 euros au titre des souffrances endurées, de 12 000 euros au titre du préjudice d'agrément, de 16 000 euros au titre du préjudice sexuel et de 16 000 euros au titre du préjudice d'établissement ;
- il est également fondé à obtenir une somme de 15 000 euros au titre du défaut de communication d'offres d'indemnisation provisionnelle et définitive.
Par un mémoire, enregistré le 13 février 2023, la CPAM du Puy-de-Dôme, représentée par la SELARL Kato et Lefebvre Associés, demande au tribunal :
1°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 20 194,04 euros en remboursement des prestations qu'elle a versées en lien avec le dommage subi par la victime, assortie des intérêts au taux légal à compter du 13 février 2023, ainsi qu'une indemnisation correspondant aux frais futurs au fur et à mesure de leur engagement et dans la limite de 328 724,22 euros ;
2°) de condamner l'AP-HP à lui verser l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par le code de la sécurité sociale ;
3°) de condamner l'AP-HP aux entiers dépens de l'instance ;
4°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient qu'elle est fondée à demander le remboursement par l'AP-HP de la somme de 20 194,04 euros qu'elle a exposée au titre des dépenses de santé actuelles et futures de la victime et celle de 328 724,22 euros correspondant aux dépenses de santé futures à échoir.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mai 2024, l'AP-HP demande à ce que l'indemnité accordée à M. B soit ramenée à de plus justes proportions.
Elle fait valoir que :
- elle ne conteste pas la réalité des manquements qui lui sont reprochés ;
- il y a lieu de retenir un taux de perte de chance de 20 % ;
- le requérant ne justifie pas de la réalité du préjudice allégué au titre des pertes de gains professionnels actuelles et futures, des frais de logement, du préjudice esthétique permanent et du préjudice d'établissement ;
- elle ne s'oppose pas au versement des sommes demandées par le requérant, auxquelles il convient d'appliquer le taux de perte de chance de 20 %, au titre des frais divers, des souffrances endurées, du préjudice esthétique temporaire, du déficit fonctionnel permanent ;
- les sommes demandées au titre des dépenses de santé actuelles et futures doivent être ramenées respectivement à 264 euros et 4 475,87 euros, celles au titre de l'assistance par tierce personne avant et après consolidation respectivement à 1 326 euros et 19 769,15 euros, celles au titre de l'incidence professionnelle à 1 000 euros, celles au titre du déficit fonctionnel temporaire à 780,66 euros, celles au titre des souffrances endurées à 1 600 euros, celles au titre du préjudice d'agrément à 800 euros et celles au titre du préjudice sexuel à 2 000 euros.
La clôture de l'instruction est intervenue le 6 juin 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- l'arrêté du 3 janvier 2003 pris en application de l'article L. 1142-2 du code de la santé publique et relatif à l'exonération de certains établissements publics de santé de l'obligation d'assurance ;
- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Rezard, rapporteur,
- les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique,
- les observations de Me d'Autume, représentant M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. B a été reçu en consultation pour des douleurs lombalgiques aiguës à l'hôpital européen Georges Pompidou, qui relève de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), le 30 avril 2018 puis y a été hospitalisé entre le 8 et le 12 mai 2018, à l'occasion de quoi il a subi une intervention au niveau du canal lombaire L4-L5 le 9 mai 2018.
2. Présentant désormais un syndrome de la queue de cheval, le patient a saisi le 17 juillet 2020 la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) d'Île-de-France. Celle-ci a confié la réalisation d'une première expertise au docteur D, neurochirurgien, qui a remis son rapport le 14 septembre 2020, puis d'une seconde au professeur A, neurochirurgien, qui a remis le sien le 18 mai 2021. Sur la base de ces rapports, la CCI a émis le 23 septembre 2021 l'avis suivant lequel l'AP-HP avait commis une faute de nature à engager sa responsabilité et l'a invitée à présenter une offre d'indemnisation. Par un courrier du 14 février 2022, l'intéressé a saisi l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) d'une demande de substitution, en vain. M. B demande la condamnation de l'AP-HP à lui verser des indemnités de 523 027,98 euros et de 15 000 euros en réparation respectivement, d'une part, des préjudices qu'il estime avoir subis en lien avec sa prise en charge médicale et, d'autre part, du préjudice tenant au fait que l'AP-HP ne lui a pas présenté d'offre d'indemnisation provisionnelle ou définitive. La CPAM du Puy-de-Dôme demande également la condamnation de l'AP-HP à lui verser la somme de 20 194,04 euros en remboursement des prestations qu'elle a versées en lien avec le dommage subi par la victime ainsi qu'une indemnisation correspondant aux frais futurs au fur et à mesure de leur engagement et dans la limite de 328 724,22 euros.
Sur la responsabilité :
En ce qui concerne le défaut de présentation d'une offre d'indemnisation :
3. Aux termes du second alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ". Ces dispositions n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. Par suite, l'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.
4. Il résulte de l'instruction que, en dépit d'une demande de régularisation en ce sens, M. B n'a pas justifié avoir adressé une demande indemnitaire à l'AP-HP en lien avec le fait générateur distinct tenant au défaut de présentation d'une offre d'indemnisation. Dans ces conditions, les conclusions indemnitaires qu'il a présentées au titre du dommage résultant de cette absence de communication sont irrecevables et ne peuvent donc qu'être rejetées.
En ce qui concerne la prise en charge du patient :
5. En vertu du premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, les établissements de santé " dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. "
6. Il résulte de l'instruction et notamment du second rapport d'expertise que le scanner effectué le 5 avril 2018 permettait de mettre en évidence " des discopathies protrusives en L4-L5 et L5-S1 " faisant peser un risque de survenue d'un syndrome de la queue de cheval qui rendait nécessaire une " hospitalisation immédiate et intervention dans les deux heures ". Toutefois, il est constant que le patient a ensuite regagné son domicile et n'a bénéficié d'une intervention que le 9 mai 2018. L'expert relève en outre qu'après la réalisation de l'intervention, le patient n'a pas bénéficié d'une prise en charge en rééducation comme cela aurait dû être le cas. Il suit de là que l'AP-HP a commis des fautes au titre de la prise en charge tant pré-opératoire que post-opératoire de nature à engager sa responsabilité de sorte que M. B est fondé à demander sa condamnation à l'indemniser des préjudices en lien direct et certain avec les fautes commises.
7. A cet égard, si le patient faisait l'objet de fuites urinaires dès le 30 avril 2018, il ne résulte pas de l'instruction, contrairement à ce que fait valoir l'AP-HP, qu'il présentait également des troubles sphinctériens à cette date, ou alors de manière très récente et incomplète, ce qui a fait considérer à l'expert qu'en présence d'une prise en charge conforme il aurait eu " à ce moment-là au moins 65 % de chances de récupérer ". Il y a dès lors lieu de retenir, comme il le propose, que les fautes commises par l'AP-HP ont fait perdre à la victime 65 % de chances d'éviter la survenue du syndrome de la queue de cheval permanent qui s'est réalisée. La victime, qui ne remet pas davantage en cause cette évaluation par des allégations assorties de documentation médicale, est dès lors fondée à être indemnisée à hauteur de cette chance perdue de 65 %.
Sur l'évaluation des préjudices :
8. Il résulte de l'instruction que la consolidation de l'état de santé de M. B, né le 4 octobre 1976, est intervenue le 9 mai 2020, alors qu'il était âgé de quarante-trois ans.
En ce qui concerne les préjudices temporaires :
S'agissant des dépenses de santé actuelles :
9. En application des dispositions de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, dans sa rédaction résultant de la loi du 21 décembre 2006 relative au financement de la sécurité sociale, le juge saisi d'un recours de la victime d'un dommage corporel et du recours subrogatoire d'un organisme de sécurité sociale doit, pour chacun des postes de préjudice, déterminer le montant du préjudice en précisant la part qui a été réparée par des prestations de sécurité sociale et celle qui est demeurée à la charge de la victime. Il lui appartient ensuite de fixer l'indemnité mise à la charge de l'auteur du dommage au titre du poste de préjudice en tenant compte, s'il a été décidé, du partage de responsabilité avec la victime ou du fait que celle-ci n'a subi que la perte d'une chance d'éviter le dommage corporel. Le juge doit allouer cette indemnité à la victime dans la limite de la part du poste de préjudice qui n'a pas été réparée par des prestations, le solde, s'il existe, étant alloué à l'organisme de sécurité sociale.
10. D'une part, il résulte de l'instruction, et notamment de l'attestation de son médecin conseil, que la CPAM du Puy-de-Dôme a exposé des dépenses de santé en lien avec la survenue du dommage à hauteur de 9 695,19 euros, correspondant à des frais hospitaliers les 18 et 19 juillet 2018 et du 11 décembre 2018 au 11 janvier 2019, à des frais médicaux exposés le 13 mars 2020, à des frais pharmaceutiques au titre de la période comprise entre le 13 mars et le 9 mai 2020 et à des dépenses d'appareillage entre le 23 décembre 2019 et le 24 avril 2020.
11. D'autre part, si le requérant soutient avoir supporté un reste à charge de dépenses de santé correspondant à une franchise de 11,50 euros et à des frais d'acuponcture de 180 euros, il ne justifie pas du lien de causalité entre celles-ci et le dommage. Par ailleurs, s'il demande aussi le remboursement des frais d'acquisition de viagra, il ne justifie pas avoir exposé une telle dépense, dont l'AP-HP conteste la réalité, avant la date de consolidation du dommage. Ces demandes doivent par conséquent être rejetées. M. B justifie en revanche avoir supporté des frais d'hospitalisation de 15 euros ainsi que des frais, non contestés en défense, de 1 320 euros correspondant à l'achat de protections et lingettes désinfectantes en lien avec son incontinence.
12. Il suit de là que ce poste de préjudice s'établit globalement à 11 030,19 euros, ce qui correspond, après application du taux de perte de chance, à une indemnité due par l'AP-HP de 7 169,62 euros. Eu égard au droit de priorité accordé à la victime par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, il y a lieu de condamner l'AP-HP à verser au requérant la somme de 1 335 euros et à la CPAM des Hauts-de-Seine le solde de 5 834,62 euros.
S'agissant de l'assistance par tierce-personne avant consolidation :
13. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'état de santé de la victime en lien avec le dommage qu'elle a subi, rendait nécessaire une assistance par tierce personne à raison d'une heure par jour pendant le mois ayant suivi sa sortie d'hospitalisation, le 12 mai 2018, puis de quatre heures par semaine du 12 juillet 2018 à la date de consolidation du dommage, le 9 mai 2020. Par suite, en retenant un montant horaire de 20,50 euros, prenant en compte, comme il y a lieu de le faire pour ce poste de préjudice, les charges sociales et les congés et jours fériés, il convient de l'évaluer à la somme de 9 075,64 euros et de condamner en conséquence l'AP-HP, après application du taux de perte de chance de 65 %, à verser à la victime une somme de 5 899,17 euros.
S'agissant des frais divers :
14. Il résulte de l'instruction que M. B a exposé des frais en lien avec la réalisation des expertises, consistant en des honoraires de médecin-conseil, pour un montant de 3 120 euros, et des frais de transport pour se rendre aux opérations d'expertise, pour 99,20 euros, dont il justifie le montant et dont il est fondé à obtenir le remboursement intégral par l'AP-HP.
S'agissant des pertes de gains professionnels actuelles :
15. Il résulte de l'instruction que M. B, qui exerçait en dernier lieu la profession de chauffeur-livreur mais était en situation de recherche d'emploi à la date de survenue du dommage, a été inapte à toute activité professionnelle jusqu'au 1er juin 2019 puis est devenu apte à la reprise d'une activité sur un poste aménagé ne nécessitant notamment pas d'effort physique. Si le dommage lui a par conséquent fait perdre une chance sérieuse de gains professionnels, qui peuvent être estimés, afin de tenir compte du fait que jusqu'alors son activité professionnelle a été à la fois discontinue et effectuée pour partie à temps non-complet, à une fraction de 65 % d'une rémunération nette moyenne mensuelle de 700 euros, il résulte de l'instruction que l'intéressé a perçu du fait du dommage l'allocation aux adultes handicapés, qui a vocation à s'imputer sur ce poste de préjudice, pour un montant de 912 euros par mois à compter du 1er juin 2019. La somme des prestations perçues sur la période comprise entre la date de survenue du dommage et celle de sa consolidation excédant les pertes de revenus calculées selon la formule exposée plus haut, le requérant n'a dès lors pas subi de pertes de gains professionnels actuelles. La demande présentée au titre de ce poste de préjudice ne peut donc qu'être rejetée.
S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :
16. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que la victime a subi un déficit fonctionnel temporaire directement imputable au dommage à hauteur de 100 % du 8 au 12 mai 2018 et du 11 décembre 2018 au 11 janvier 2019, à hauteur de 75 % du 18 au 19 juillet 2018, à hauteur de 35 % du 15 août au 10 décembre 2018 et du 12 janvier 2019 au 8 mai 2020, à hauteur de 15 % du 13 mai au 13 juin 2018 et à hauteur de 10 % du 14 juin au 17 juillet 2018 et du 20 juillet au 14 août 2018. Par suite, en retenant une indemnité journalière de 20 euros pour un déficit fonctionnel total, il sera fait une juste évaluation de ce poste de préjudice en l'évaluant à 5 200 euros et en condamnant l'AP-HP à verser en conséquence à M. B la somme de 3 380 euros après application du taux de perte de chance retenu.
S'agissant des souffrances endurées :
17. Il résulte de l'expertise que les souffrances endurées par la victime du fait de la survenue du dommage, en lien avec la rééducation, l'apprentissage des auto-sondages ainsi que la douleur morale ressentie, peuvent être évaluées à 3 sur une échelle de 1 à 7. Il y a lieu de l'évaluer à la somme de 4 000 euros et de lui accorder en conséquence 2 600 euros.
S'agissant du préjudice esthétique temporaire :
18. Il résulte de l'instruction que la victime subit un préjudice esthétique temporaire, tenant notamment au fait qu'elle a dû se déplacer un temps en fauteuil roulant puis assistée de béquilles, évalué par l'expert à 3 sur 7, dont il sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 4 000 euros, soit après application de la perte de chance, 2 600 euros.
En ce qui concerne les préjudices permanents :
S'agissant des dépenses de santé futures :
19. D'une part, la CPAM du Puy-de-Dôme justifie, par la production de l'attestation de son médecin conseil, avoir supporté des frais de 10 498,25 euros entre le 11 juin 2020 et le 11 janvier 2022 et supporter depuis lors des dépenses, correspondant à des frais médicaux et à des frais d'appareillage, d'un montant annuel cumulé de 9 788,12 euros. Son préjudice s'établit donc, à la date de mise à disposition du jugement, à 36 841,09 euros et il correspond, pour la période postérieure, à une rente de 9 698,12 euros qui, si elle était capitalisée en prenant en compte le coefficient multiplicateur de 40,275, figurant dans le barème de capitalisation de la Gazette du Palais de septembre 2022 pour le calcul d'une rente viagère au bénéfice d'un homme de quarante-huit ans, équivaudrait à un capital de 394 216,53 euros, soit un total cumulé de 431 057,62 euros.
20. D'autre part, il est constant que le requérant supporte un reste à charge tenant aux protections et lingettes nettoyantes nécessaires à ses troubles de la miction d'un montant total de 22 379,28 euros. Il justifie par ailleurs avoir supporté des dépenses liées à l'acquisition de viagra ou de tadalafil pour remédier à ses troubles de l'érection à hauteur de 34,80 euros pendant la période de 4,44 ans entre la date de consolidation et la date de mise à disposition du jugement, soit à hauteur d'un montant rapporté sur une année de 7,83 euros par an, ce qui équivaut, après capitalisation de cette dernière somme dans les mêmes conditions qu'au point précédent, à une somme totale de 315,35 euros. La somme totale correspondant au reste à charge de la victime au titre des dépenses de santé futures s'établit donc à 22 694,63 euros.
21. Il suit de là que ce poste de préjudice s'établit globalement à 453 752,25 euros, ce qui correspond, après application du taux de perte de chance, à une indemnité maximale due par l'AP-HP de 294 938,96 euros. Eu égard au droit de priorité accordé à la victime par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, il y a lieu de condamner l'AP-HP à verser au requérant la somme de 22 694,63 euros. La CPAM du Puy-de-Dôme est fondée de son côté à obtenir un capital de 36 841,09 euros pour la période comprise entre la date de consolidation et celle de mise à disposition du jugement ainsi qu'une rente annuelle de 9 698,12 euros versée dans la limite du reliquat de la somme restant due par l'AP-HP, soit 235 403,24 euros.
S'agissant de l'assistance par tierce-personne après consolidation :
22. Il résulte de l'instruction que l'état de santé de la victime en lien avec le dommage rend nécessaire le recours à une assistance par tierce personne pour la réalisation de certains actes de la vie quotidienne, qui peut être évaluée à trois heures par semaine sans limitation de durée. Dès lors, en retenant un montant horaire, intégrant les charges sociales et les congés payés et jours fériés, de 20,5 euros, entre la date de consolidation et la date de mise à disposition du jugement, elle est fondée à obtenir le versement d'une première somme de 18 684,29 euros. Elle est ensuite en droit d'obtenir un capital correspondant au produit d'un préjudice annuel calculé sur la base d'un taux de 23 euros de l'heure, intégrant les charges sociales et les congés et jours fériés, et du coefficient multiplicateur de 40,275, figurant dans le barème de capitalisation de la Gazette du Palais de septembre 2022 pour le calcul d'une rente viagère au bénéfice d'un homme de quarante-huit ans, ce qui correspond à 145 002,95 euros. Le préjudice total de la victime s'établit donc à une somme de 163 687,24 euros. Il y a dès lors lieu de mettre à la charge de l'AP-HP le versement à son profit d'une somme de 106 396,71 euros, après application de la perte de chance.
S'agissant des frais de logement adapté :
23. Si le requérant demande la prise en charge de frais liés à la mise en place d'une douche à l'italienne, il ne justifie pas du lien de causalité entre ces frais et la survenue du dommage alors notamment que le premier rapport d'expertise avait écarté toute prise en charge de tels frais. La demande au titre des frais d'aménagement du logement doit donc être écartée.
S'agissant des pertes de gains professionnels futures :
24. Pour les mêmes raisons que celles exposées au point 15, M. B, qui était apte à une activité professionnelle sans effort physique postérieurement à la consolidation du dommage et perçoit l'allocation aux adultes handicapés ne justifie pas de la réalité d'un préjudice tenant à des pertes de gains professionnels futurs. Sa demande doit donc être rejetée.
S'agissant de l'incidence professionnelle :
25. Il résulte de l'instruction que le dommage a privé le requérant de la possibilité de reprendre une activité de chauffeur-livreur et donc de poursuivre son projet professionnel, ce qui caractérise un préjudice d'incidence professionnelle qui peut être estimé à 15 000 euros. La victime est par conséquent fondée à demander la condamnation de l'AP-HP à lui verser à ce titre une somme de 9 750 euros, après application du taux de perte de chance de 65 %.
S'agissant du déficit fonctionnel permanent :
26. Il résulte de l'instruction que M. B présente, du fait du dommage, un déficit fonctionnel permanent évalué par l'expert à 35 % tenant aux troubles de la miction et à l'engourdissement des membres inférieurs. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice, en tenant compte de ce taux, de l'âge de la victime à la date de la consolidation du dommage et de son état initial, en l'évaluant à 90 000 euros et en accordant en conséquence à la victime, après application du taux de perte de chance, une somme de 58 500 euros.
S'agissant du préjudice esthétique permanent :
27. Il résulte de l'instruction que la victime subit un préjudice esthétique permanent, tenant notamment à des troubles de l'équilibre et de la déambulation, évalué par l'expert à 2,5 sur 7, dont il sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 2 500 euros, soit après application de la perte de chance, en accordant à la victime la somme de 1 625 euros.
S'agissant du préjudice d'agrément :
28. Il résulte de l'instruction que le requérant pratiquait avant la date de survenue du dommage plusieurs activités sportives et de loisir, notamment le football, le motocross, la pêche et le camping, qu'il a depuis dû cesser en raison des séquelles douloureuses, du handicap et des souffrances psychologiques consécutifs au dommage. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice, dont la réalité est établie par les attestations qu'il a produites, en le fixant à 15 000 euros et en accordant en conséquence à la victime la somme de 9 750 euros.
S'agissant du préjudice sexuel :
29. Il résulte de l'instruction que la victime subit notamment du fait du dommage des troubles de l'érection et des troubles de la miction caractérisant un préjudice sexuel, dont il sera fait une juste appréciation en l'évaluant à 5 000 euros et en condamnant en conséquence l'AP-HP à lui verser la somme de 3 250 euros après application de la perte de chance.
S'agissant du préjudice d'établissement :
30. Il résulte de l'instruction que du fait notamment de l'incontinence consécutive au dommage ainsi qu'aux troubles de l'érection, la victime, qui est célibataire sans enfant, a subi un préjudice d'établissement tenant à la difficulté dans ces conditions à fonder une famille. Il en sera fait une juste appréciation en l'évaluant à 15 000 euros et en lui accordant en conséquence, après application du taux de perte de chance de 65 %, 9 750 euros.
32. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est fondé à demander la condamnation de l'AP-HP à lui verser une somme de 240 749,99 euros. La CPAM du Puy-de-Dôme est aussi en droit d'obtenir la condamnation de l'AP-HP à lui verser la somme de 42 675,71 euros assortie d'une rente annuelle de 9 698,12 euros versée dans la limite de 235 403,24 euros.
Sur les intérêts :
33. M. B et la CPAM du Puy-de-Dôme demandent à ce que les intérêts à taux légal soient appliquées à l'indemnisation qui leur est accordée. Il y a lieu d'assortir les condamnations prononcées au point précédent de ces intérêts à compter du 14 novembre 2022 concernant M. B, comme il le demande, et à compter du 13 février 2023 concernant la CPAM du Puy-de-Dôme, date d'enregistrement de son premier mémoire, pour la fraction du capital de 20 194,04 euros qui lui est due à raison de la période antérieure à cette date.
Sur la capitalisation des intérêts :
34. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. Dans ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. Ainsi, M. B a droit à la capitalisation des intérêts à compter du 14 novembre 2023, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur la déclaration de jugement commun :
35. Aux termes du 8e alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " L'intéressé ou ses ayants droit doivent indiquer, en tout état de la procédure, la qualité d'assuré social de la victime de l'accident ainsi que les caisses de sécurité sociale auxquelles celle-ci est ou était affiliée pour les divers risques. Ils doivent appeler ces caisses en déclaration de jugement commun ou réciproquement. A défaut du respect de l'une de ces obligations, la nullité du jugement sur le fond pourra être demandée pendant deux ans, à compter de la date à partir de laquelle ledit jugement est devenu définitif, () à la demande des caisses de sécurité sociale intéressées ou du tiers responsable, lorsque ces derniers y auront intérêt () ".
36. Les requérants sont seulement fondés à demander à ce que le jugement soit déclaré commun à la CPAM du Puy-de-Dôme, qui est intervenue dans la présente instance.
Sur les frais liés à l'instance :
En ce qui concerne les dépens :
37. Aucun dépens n'ayant été exposé dans la présente instance, les expertises ayant été diligentées par la CCI d'Île-de-France. Les conclusions présentées à ce titre doivent être rejetées.
En ce qui concerne l'indemnité forfaitaire de gestion :
38. Aux termes du 9ème alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. À compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget () ". Pour leur application, l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023 fixe respectivement à 118 euros et 1 191 euros les montants minimum et maximum de l'indemnité pouvant être recouvrée par l'organisme d'assurance maladie.
39. Il y a lieu de condamner l'AP-HP à verser à la CPAM du Puy-de-Dôme la somme de 1 191 euros, au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion instituée par ces dispositions.
En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :
40. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP le versement à M. B d'une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il n'y a, en revanche, pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme à sa charge à verser à la CPAM du Puy-de-Dôme.
D E C I D E :
Article 1er : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris est condamnée à verser à M. B la somme de 240 749,99 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 14 novembre 2022. Les intérêts échus à la date du 14 novembre 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris est condamnée à verser à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme la somme de 42 675,71 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 13 février 2023 pour la fraction de 20 194,04 euros de cette somme, ainsi qu'une rente annuelle de 9 698,12 euros versée dans la limite de 235 403,24 euros.
Article 3 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris versera à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme une indemnité forfaitaire de gestion de 1 191 euros.
Article 4 : L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris versera à M. B une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 6 : Le jugement est déclaré commun à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme.
Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris et à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme.
Délibéré après l'audience du 4 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Weidenfeld, présidente,
Mme de Schotten, première conseillère,
M. Rezard, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2024.
Le rapporteur,
A. Rezard
La présidente,
K. Weidenfeld
Le greffier,
A. Lemieux
La République mande et ordonne au ministre de la santé et de l'accès aux soins, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
2/6-1
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2411510
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la demande d'indemnisation du fils d'un tirailleur sénégalais décédé lors du massacre de Thiaroye en 1944. Le tribunal a jugé que l'action en responsabilité était prescrite, le délai de cinq ans prévu par la loi du 31 décembre 1945 étant écoulé depuis la connaissance du décès. La juridiction a ainsi fait primer les règles de prescription sur la reconnaissance historique des faits par les autorités françaises.
27/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2401235
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de Mme B... D... visant à annuler la décision du conseil départemental de l'ordre des médecins de Paris refusant de poursuivre disciplinairement un médecin. Le tribunal a jugé que la décision ordinale, relevant d'un large pouvoir d'appréciation sur l'opportunité d'engager des poursuites, n'était pas une décision administrative individuelle défavorable à l'égard de la plaignante et n'avait donc pas à être motivée. Les moyens tirés du défaut de motivation et des vices de procédure ont été écartés.
20/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2600963
Le Tribunal Administratif de Paris a annulé l'arrêté préfectoral ordonnant l'éloignement et l'interdiction de retour d'un ressortissant algérien titulaire d'un titre de séjour portugais valide. La juridiction a retenu que le préfet avait commis une erreur de fait et d'appréciation en considérant que l'intéressé séjournait irrégulièrement en France et menaçait l'ordre public. Elle a également enjoint l'administration de procéder à l'effacement du signalement Schengen dans un délai d'un mois.
20/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2527029
Le Tribunal Administratif de Paris a examiné un recours en excès de pouvoir contre un arrêté préfectoral refusant un titre de séjour à une ressortissante malienne et lui enjoignant de quitter le territoire. La juridiction a annulé la décision du préfet de police, considérant que le refus de titre de séjour au titre de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) constituait une erreur manifeste d'appréciation au regard de la durée et des conditions d'intégration de l'intéressée en France. Le tribunal a enjoint à l'administration de réexaminer la situation de la requérante dans un délai de deux mois.
20/03/2026