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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2303892

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2303892

lundi 6 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2303892
TypeDécision
Formation4e Section - 2e Chambre
Avocat requérantGUERAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2201628, en date du 20 février 2023, le président de la

2ème chambre du tribunal administratif de Lyon a transmis au tribunal administratif de Paris, en application des dispositions de l'article R. 351-3 et de l'article R. 321-8 du code de justice administrative, la requête n° 2101628 et les mémoires, enregistrés les 4 mars 2022, 8 avril 2022 et 26 janvier 2023 au greffe du tribunal administratif de Lyon, présentés pour M. B, par

Me Guérault, tendant à l'annulation des décisions par lesquelles le ministre de l'intérieur a implicitement refusé d'abroger les décisions d'expulsion du 16 mars 2001 et d'assignation à résidence du 19 décembre 2016 dont il a fait l'objet, ainsi que la décision rejetant implicitement son recours gracieux.

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 21 février 2023 et le

5 septembre 2023, M. B, représenté par Me Guérault, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 5 juillet 2023, qui a retiré les décisions implicites de rejet nées du silence gardé sur ses demandes d'abrogation de l'arrêté d'expulsion et de l'arrêté d'assignation à résidence et s'est substituée auxdites décisions implicites de rejet, par laquelle le ministre de l'intérieur a refusé d'abroger l'arrêté ministériel du 16 mars 2001, ainsi que l'arrêté d'assignation à résidence en date du 19 décembre 2016 ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur d'abroger l'arrêté d'expulsion du 16 mars 2001 ainsi que l'arrêté d'assignation à résidence du 19 décembre 2016, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement sous astreinte de 100 € par jour de retard, sur le fondement des articles L 911-1 à L 911-3 du code de justice administrative.

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 300 € H.T. à verser à M. B, outre les intérêts au taux légal sur le fondement de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il n'y a pas de nécessité impérieuse de maintenir l'arrêté d'expulsion en date du

16 mars 2001 pris à son encontre, l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile a été méconnu ;

- les faits pour lesquels il a été condamné à une peine de dix ans de réclusion sont anciens, ils ont été commis en 1994 ;

- nonobstant leur gravité, ces faits ne justifient pas, du fait de leur ancienneté, une nécessité impérieuse de l'expulser du territoire français ;

- il n'a pas commis d'infraction depuis sa condamnation en 1994 ;

- il conteste la matérialité des faits, invoqués par le ministre en défense, de violence avec arme qui auraient été perpétrés par lui en 2018 et qui n'ont pas connu de suite au plan pénal ;

- son droit au respect de sa vie privée et familiale est méconnu de même que l'intérêt supérieur de ses enfants, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- les renouvellements de ses autorisations provisoires de séjour à la préfecture ont été retardées en raison de dysfonctionnements depuis 2021, l'empêchant de pouvoir travailler normalement en l'absence de titre de séjour ;

- il réside avec sa famille à la même adresse que son frère et est domicilié pour recevoir son courrier chez ses parents, à Lyon.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 février 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 6 septembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au

28 septembre 2023.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le

26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Hermann Jager,

- les conclusions de M. Gualandi, rapporteur public,

- et les observations de Me Guérault, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant turc, né le 10 mai 1976, entré en France dans le cadre du regroupement familial en 1982, à l'âge de six ans, a été condamné, en 1996, à une peine d'emprisonnement de dix ans pour des faits de viols en réunion sur une personne mineure, commis en 1994, alors qu'il était âgé de dix-huit ans. Cette peine d'emprisonnement a été assortie de la privation des droits civiques, civils et de famille. Le ministre de l'intérieur a pris à son encontre, sur le fondement de l'article 24 de l'ordonnance du 2 novembre 1945, codifié ultérieurement à l'article L. 631-2 du code de l'entrée, et du séjour des étrangers et du droit d'asile, un arrêté d'expulsion le 16 mars 2001. Cette mesure d'expulsion a été exécutée le 16 mai 2001. M. B est cependant revenu irrégulièrement en France en 2002 et s'y est maintenu depuis lors. A plusieurs reprises, à partir de 2014, M. B a demandé au ministre de l'intérieur l'abrogation de l'arrêté d'expulsion sans que ses demandes n'aboutissent à l'abrogation sollicitée. M. B a attaqué ces décisions implicites de rejet d'abrogation, qui ont été retirées successivement. Le ministre a, parallèlement, le 19 décembre 2016, pris à son encontre un arrêté d'assignation à résidence. Puis, par une décision du 5 juillet 2023, le ministre de l'intérieur a explicitement rejeté la demande d'abrogation qui lui avait été présentée par M. B, en 2021, tout en lui indiquant qu'il ne mettait pas à exécution ledit arrêté et maintenait l'arrêté d'assignation à résidence précité, à titre probatoire. M. B demande au tribunal d'annuler la décision expresse de refus d'abrogation qui s'est substituée aux précédentes décisions implicites de rejet de sa demande d'abrogation de de l'arrêté d'expulsion.

Sur le cadre du litige :

2. Aux termes de l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des dispositions des articles L. 632-3 et L. 632-4, les motifs de la décision d'expulsion donnent lieu à un réexamen tous les cinq ans à compter de sa date d'édiction. L'autorité compétente tient compte de l'évolution de la menace pour l'ordre public que constitue la présence de l'intéressé en France, des changements intervenus dans sa situation personnelle et familiale et des garanties de réinsertion professionnelle ou sociale qu'il présente, en vue de prononcer éventuellement l'abrogation de cette décision. L'étranger peut présenter des observations écrites. / A défaut de notification à l'intéressé d'une décision explicite d'abrogation dans un délai de deux mois, ce réexamen est réputé avoir conduit à une décision implicite de ne pas abroger. Cette décision est susceptible de recours. Le réexamen ne donne pas lieu à consultation de la commission mentionnée à l'article L. 632-1. ".

3. Lorsqu'une décision administrative faisant l'objet d'un recours contentieux est retirée en cours d'instance pour être remplacée par une décision ayant la même portée, le recours doit être regardé comme tendant également à l'annulation de la nouvelle décision. Lorsque le retrait a acquis un caractère définitif, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre la décision initiale, qui ont perdu leur objet. Le juge doit, en revanche, statuer sur les conclusions dirigées contre la nouvelle décision.

4. Ainsi qu'indiqué ci-dessus, par une décision du 5 juillet 2023, le ministre de l'intérieur a retiré ses décisions implicites et explicitement rejeté la demande d'abrogation qui lui avait été présentée par M. B, en 2021, tout en lui indiquant qu'il ne mettait pas à exécution ledit arrêté et maintenait l'arrêté d'assignation à résidence précité, à titre probatoire. La décision expresse de refus d'abrogation de l'arrêté d'expulsion s'étant substituée aux précédentes décisions implicites de rejet de sa demande d'abrogation de l'arrêté d'expulsion du 16 mai 2001, les conclusions de

M. B doivent être regardées comme dirigées contre cette décision expresse de rejet laquelle a par ailleurs maintenu l'arrêté d'assignation à résidence prononcé contre M. B le

19 décembre 2016.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision refusant l'abrogation de l'arrêté portant expulsion du territoire français sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens :

5. D'une part, aux termes de l'article L. 632-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision d'expulsion peut à tout moment être abrogée. ". Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, lorsqu'il est saisi d'un moyen en ce sens à l'appui d'un recours dirigé contre le refus d'abroger une mesure d'expulsion, de rechercher si les faits sur lesquels l'autorité administrative s'est fondée pour estimer que la présence en France de l'intéressé constituait toujours, à la date à laquelle elle s'est prononcée, une menace pour l'ordre public, sont de nature à justifier légalement le maintien de la mesure d'expulsion. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Pour refuser l'abrogation de l'arrêté portant expulsion du territoire français, le ministre de l'intérieur a estimé que les faits de viols sur mineure dont M. B s'est rendu coupable, à l'origine de la mesure d'expulsion prise à son encontre, ont présenté un caractère d'une extrême gravité, alors qu'âgé de dix-huit ans, l'intéressé avait conscience de ses actes. Le ministre a aussi pris en compte la circonstance que M. B s'est, de plus, rendu coupable de complicité de subornation de témoins en 1994-1995 et qu'il est revenu irrégulièrement en France, en 2002, après l'exécution de la mesure d'expulsion en 2001, et s'y est maintenu irrégulièrement, mais également qu'il s'est fait connaitre de la police pour des faits de violence avec arme en 2018, qu'il ne justifie pas d'un domicile fixe eu égard qu'il dispose de deux adresses et ne peut davantage justifier d'une activité professionnelle pérenne, ces éléments, démontrant, selon le ministre, que la nécessité impérieuse de maintenir son expulsion perdure. Il ressort cependant des pièces du dossier, alors qu'il est constant que les actes de viol qu'il a perpétrés en 1994 étaient d'une extrême gravité ayant pour conséquence qu'il a été condamné à une peine d'emprisonnement de dix ans, que M. B n'a plus été poursuivi pour aucune infraction depuis qu'il a purgé sa peine, les allégations invoquées en défense par le ministre selon lesquelles il aurait commis des violences avec armes le 20 mai 2018 n'étant corroborées par aucune pièce justificative permettant au juge d'en apprécier l'existence. Il ressort également des pièces du dossier que M. B a établi, en France, où vit l'ensemble de sa famille, le centre de sa vie privée et familiale, partageant, depuis 2002, la vie commune avec Mme C, une compatriote, titulaire d'un titre de séjour, avec laquelle il a trois enfants, nés en France en 2004, 2007 et 2016, tous scolarisés et dont deux sont devenus français. Il ressort également desdites pièces que si le ministre a noté que l'activité professionnelle de l'intéressé n'est pas continue, M. B s'est trouvé, à plusieurs reprises, dépourvu d'autorisations de séjour lui permettant de travailler régulièrement eu égard aux délais de traitement des dossiers de renouvellement de titres à la préfecture du Rhône. Il ne peut ainsi lui être reproché d'avoir eu une activité professionnelle fluctuante et discontinue, alors qu'il n'était pas autorisé à travailler du fait des délais d'obtention d'une autorisation pour ce faire. Ainsi, outre que le ministre a indiqué ne pas mettre à exécution l'arrêté d'expulsion en litige, dans sa décision du 5 juillet 2023, eu égard à l'intensité de ses attaches familiales en France, à défaut de tout élément nouveau produit par le ministre de l'intérieur permettant d'établir que le requérant constitue toujours une menace pour l'ordre public et que la nécessité impérieuse de l'éloigner perdurerait, M. B est fondé à soutenir que le ministre de l'intérieur et des outre-mer a, en méconnaissant les dispositions de l'article L. 632-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, porté une atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 5 juillet 2023 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a refusé d'abroger l'arrêté d'expulsion du 16 mars 2001.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation de la décision d'assignation à résidence :

8. Aux termes de l'article L. 731-3 du code de justice administrative : " L'autorité administrative peut autoriser l'étranger qui justifie être dans l'impossibilité de quitter le territoire français ou ne pouvoir ni regagner son pays d'origine ni se rendre dans aucun autre pays, à se maintenir provisoirement sur le territoire en l'assignant à résidence jusqu'à ce qu'existe une perspective raisonnable d'exécution de son obligation, dans les cas suivants : () -° L'étranger fait l'objet d'une décision d'expulsion () ". L'annulation par le juge de l'excès de pouvoir du refus d'abrogation de l'arrêté d'expulsion du 16 mars 2001 n'entraîne cependant pas annulation de ce dernier, lequel constitue la base légale de la décision d'assignation à résidence litigieuse. Dès lors, le moyen tiré de ce que cette dernière devrait être annulée par voie de conséquence n'est pas fondé. Il suit de là que les conclusions tendant à l'annulation de la décision du

19 décembre 2016 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Les motifs d'annulation qui précèdent impliquent qu'il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur d'abroger l'arrêté 16 mars 2001 ainsi que, par voie de conséquence, la décision d'assignation à résidence du 19 décembre 2016 prise sur son fondement, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. En revanche il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1300 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du ministre de l'intérieur en date du 5 juillet 2023 par laquelle il a refusé l'abrogation de l'arrêté du 16 mars 2001 portant expulsion de M. B du territoire français est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur d'abroger l'arrêté du 16 mars 2001 ainsi que, par voie de conséquence, la décision d'assignation à résidence du 19 décembre 2016 prise sur son fondement, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 4 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 1300 (mille trois cents) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 9 décembre 2024 , à laquelle siégeaient :

- Mme Hermann Jager, présidente rapporteure,

- M. Claux, premier conseiller,

- Mme Hombourger, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 janvier 2025.

La présidente rapporteure

V. Hermann Jager

L'assesseur le plus ancien,

J-B. Claux

La greffière,

F. Rajaobelison

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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