jeudi 10 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2307069 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 4e Section - 1re Chambre |
| Avocat requérant | HAMROUN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 mars 2023 et 6 mai 2024, M. C A, représenté en dernier lieu par Me Hamroun, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 13 mars 2023 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer l'a expulsé du territoire et a retiré son titre de séjour ;
2°) d'enjoindre au ministre de lui restituer sa carte de résident dans un délai de dix jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et de prendre toutes les mesures pour lui permettre le retour sur le territoire français sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté litigieux est entaché d'incompétence ;
- il est insuffisamment motivé ;
- il porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, ainsi qu'à sa liberté d'aller et venir et à ses droits à la sûreté résultant de l'article 5 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à la liberté d'expression et de réunion garantie par les articles 9 et 10 de la même convention, et à vivre dans un environnement " équilibré et respectueux de sa santé " ;
- il est fondé sur des faits matériellement inexacts ;
- il méconnaît l'intérêt supérieur de ses enfants protégé par l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- il méconnaît l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'erreur de droit, eu égard notamment à l'ancienneté des faits reprochés et à l'absence de toute poursuite pénale à son encontre sur leur fondement ;
- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.
Par des mémoires en défense enregistrés les 7 mai et 18 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- les moyens de légalité externe, invoqués postérieurement à l'expiration du délai de recours contentieux, sont irrecevables ;
- les moyens de légalité interne ne sont pas fondés ou sont inopérants.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. B,
- et les conclusions de M. Grandillon, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. A demande l'annulation de l'arrêté du 13 mars 2023 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer l'a expulsé du territoire et a retiré son titre de séjour.
2. En premier lieu, dès lors qu'aucun moyen de légalité externe n'a été soulevé dans le délai de recours contentieux, les moyens tirés de l'incompétence du signataire de la décision et de l'insuffisante motivation de cette dernière sont irrecevables.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction alors applicable : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'Etat, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes : / 1° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ; ".
4. Il ressort des pièces du dossier que M. A a animé et diffusé sur Internet, à partir de l'année 2021 et sous couvert du groupe informel " RED Family " puis de l'association " Les alerteurs " dont il était le visage public, de nombreux entretiens avec des personnalités tenant des propos antisémites, sous couvert de dénonciation d'un complot mondial dont le gouvernement français serait le jouet, élaboré par les " sionistes " et les " Khazars " ou les adeptes de " la Kabbale et du Talmud ", dénominations qui désignent en réalité les personnes d'origine juive ashkénaze. Il a cautionné et souvent même soutenu les propos tenus par ses interlocuteurs, voire les a tenus lui-même dans des vidéos où il apparaît seul, et mis en cause nominalement et de manière répétée des personnalités publiques dont les origines juives sont connues. Ce faisant, il a commis des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination et à la haine contre des personnes déterminées et contre les personnes d'origine juive ashkénaze. La circonstance qu'il n'ait jamais fait l'objet de poursuites ou de condamnations pénales pour ces faits est sans incidence et, contrairement à ce qu'il allègue, ils se sont prolongés au moins jusqu'au mois de septembre de l'année 2022. Si à partir de cette date, les services du renseignement territorial ont cessé d'exploiter les données relatives à M. A, il n'en résulte pas pour autant qu'il aurait par la suite mis fin à ces agissements. Dans ces conditions, les moyens tirés de l'erreur de fait et de la méconnaissance de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "
6. Il est constant que M. A est entré en France en 1984, alors qu'il était âgé de cinq ans, et qu'il y réside depuis lors de manière permanente. Il est marié et père de deux enfants, nés en 2010 et 2012. Toutefois, à la date à laquelle le bulletin d'engagement de la procédure d'expulsion lui a été notifié, il était séparé de corps d'avec son épouse et ce n'est que le 5 mars 2023, durant la procédure d'expulsion, qu'ils ont entamé une nouvelle cohabitation. Par ailleurs, si M. A soutient s'être impliqué dans l'éducation de ses enfants et avoir participé à leur entretien durant cette séparation et depuis lors, il ne l'établit pas en se bornant à produire une attestation rédigée par sa conjointe ainsi que des extraits de compte de cette dernière qui ne mentionnent, pour la période récente, que quelques virements de sa part représentant quelques dizaines d'euros par mois et dont le dernier date de juin 2022. En outre, s'il fait valoir avoir signé un contrat de travail en décembre 2022, quelques mois seulement avant l'édiction de la décision attaquée, il s'est néanmoins déclaré sans activité auprès de la CAF. Enfin, il ne verse à l'instance aucun élément au soutien de ses allégations relatives à la résidence en France de l'ensemble de ses proches parents, alors même qu'il ressort de certains des messages postés sur les réseaux sociaux, par exemple le 28 août 2022, qu'il séjourne régulièrement au Maroc, de sorte qu'il ne saurait être regardé comme étant dépourvu d'attaches dans ce pays. Dans ces conditions, et au regard des éléments rappelés au point 4, la décision litigieuse ne porte pas une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale de M. A, et n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
7. En quatrième lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. "
8. Ainsi qu'il a été dit au point 6, il ne ressort pas des pièces du dossier que, avant son expulsion, M. A ait participé à l'éducation et à l'entretien de ses enfants. Le fait qu'un de ses enfants souffre d'une uropathie malformative et ait dû subir deux interventions chirurgicales à la fin de l'année 2023 n'est pas, par lui-même, de nature à établir que la décision litigieuse soit de nature à porter atteinte à l'intérêt supérieur des enfants de M. A. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit dès lors être écarté.
9. En cinquième lieu, l'article 5 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Toute personne a droit à la liberté et à la sûreté. " Le moyen tiré de la violation de ces stipulations est inopérant à l'égard d'un arrêté d'expulsion qui n'implique pas en lui-même l'arrestation ou la détention de l'intéressé.
10. En sixième lieu, aux termes de l'article 9 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique () la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé () 2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. " et son article 10 stipule que : " 1. Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontière. () 2. L'exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l'intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l'ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d'autrui () ".
11. En l'espèce, en cherchant à mettre fin aux comportements de M. A rappelés au point 4, le ministre a pris des mesures nécessaires à la sûreté publique et à la protection des droits d'autrui au sens du point 2 des articles 9 et 10 cité ci-dessus et n'a ainsi pas méconnu la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
12. Enfin, le moyen tiré de ce que l'arrêté du 13 mars 2023 porterait atteinte au droit que détiendrait M. A à " vivre dans un environnement équilibré et respectueux de sa santé " n'est pas assorti des précisions permettant au tribunal d'en apprécier la portée.
13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. A à fin d'annulation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et tendant à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au ministre l'intérieur.
Copie pour information en sera adressée à l'association Service social familial migrants.
Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Anne Seulin, présidente,
M. Gaël Raimbault, premier conseiller,
Mme Paule Desmoulière, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.
Le rapporteur,
G. BLa présidente,
A. SeulinLa greffière,
L. Thomas
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2/4-1
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2320047
Le Tribunal administratif de Paris a rejeté la requête de la SCI Janus visant à annuler un arrêté de sursis à statuer opposé par la maire de Paris à une déclaration préalable pour un changement de destination de locaux en hébergement touristique. La juridiction a jugé que le sursis à statuer, fondé sur l'article L. 153-11 du code de l'urbanisme, était légal car le projet était susceptible de compromettre l'exécution du futur plan local d'urbanisme (PLU) en cours d'élaboration. Les moyens soulevés, notamment l'incompétence, le vice de procédure et l'erreur de droit, ont été écartés.
19/02/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2320316
Le Tribunal Administratif de Paris a été saisi par une association d'un recours pour excès de pouvoir visant à annuler un arrêté municipal de mise en demeure avec astreinte, concernant des travaux réalisés sans autorisation d'urbanisme. Le tribunal a rejeté la requête de l'association, considérant que la motivation de l'arrêté attaqué était suffisante et que la procédure suivie, notamment l'établissement d'un procès-verbal d'infraction, était régulière. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'urbanisme, en particulier celles relatives aux mises en demeure et aux astreintes.
19/02/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2520263
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de M. A... visant à annuler l'arrêté préfectoral refusant le renouvellement de son titre de séjour et ordonnant son éloignement. Le tribunal a jugé que la décision était suffisamment motivée et que le préfet avait procédé à un examen approfondi de la situation personnelle de l'intéressé, notamment au regard de son état de santé et de son intégration. Les textes appliqués incluent le code des relations entre le public et l'administration et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
19/02/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2527910
Le Tribunal administratif de Paris a annulé un arrêté préfectoral refusant le renouvellement du titre de séjour d'une ressortissante tunisienne et lui enjoignant de quitter le territoire. La juridiction a jugé que le préfet avait commis une erreur de droit en appliquant le code de l'entrée et du séjour des étrangers, alors que la situation de l'intéressée, épouse d'un Français, devait être examinée exclusivement au regard des dispositions de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988. Le tribunal a enjoint au préfet de réexaminer sa demande dans un délai de trois mois et a condamné l'État à lui verser 1 200 euros au titre des frais exposés.
19/02/2026