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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2309393

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2309393

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2309393
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET KATO & LEFEBVRE (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 avril 2023, M. A B, représenté par la SELARL Cabinet Maceira Avocat, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) à titre principal, d'ordonner avant-dire droit une expertise afin notamment de déterminer la date de consolidation du dommage qu'il a subi et d'évaluer les différents postes de préjudice ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP) à lui verser la somme de 95 028,50 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis assortie des intérêts au taux légal à compter du 24 janvier 2020, capitalisés pour produire eux-mêmes des intérêts ;

3°) de condamner l'AP-HP aux entiers dépens de l'instance ;

4°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 3 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- une nouvelle expertise est nécessaire pour évaluer l'intégralité des préjudices qu'il a subis, son état de santé étant désormais consolidé ;

- l'AP-HP a commis des fautes, tenant aux conditions de réalisation de l'intervention du 11 juillet 2017 et à un défaut d'information, de nature à engager sa responsabilité ;

- il est fondé à obtenir les sommes de 2 121 euros au titre des dépenses de santé actuelles, de 9 620 euros au titre des frais divers, de 5 400 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, de 3 920 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, de 15 000 euros au titre des souffrances endurées, de 5 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, de 5 000 euros au titre du préjudice esthétique permanent, de 20 587,50 euros au titre de l'assistance par tierce-personne, de 15 000 euros au titre du préjudice scolaire et de l'incidence professionnelle, de 5 000 euros au titre du préjudice d'agrément, de 3 000 euros au titre du préjudice sexuel et de 10 000 euros au titre du préjudice d'impréparation.

Par un mémoire, enregistré le 15 janvier 2024, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris, représentée par la SELARL Kato et Lefebvre Associés, demande au tribunal :

1°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 10 884,41 euros en remboursement des prestations qu'elle a versées en lien avec le dommage subi par la victime, assortie des intérêts au taux légal à compter du 15 janvier 2024 ;

2°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par le code de la sécurité sociale ;

3°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle est fondée à demander le remboursement par l'AP-HP de la somme de 10 884,41 euros qu'elle a exposée au titre des dépenses de santé actuelles de la victime.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 janvier 2024, l'AP-HP conclut à ce que les conclusions du requérant et de la CPAM de Paris soient ramenées à de plus justes proportions.

Elle fait valoir que :

- elle ne conteste pas le principe de sa responsabilité ;

- il y a lieu d'appliquer un taux de perte de chance de 40 % ;

- elle a déjà versé une indemnité provisionnelle de 7 000 euros ;

- la somme demandée au titre du préjudice scolaire doit être ramenée, après application du taux de perte de chance, à 3 848 euros, celle au titre du déficit fonctionnel temporaire à 1 075 euros, celle au titre des souffrances endurées à 2 450 euros, celle au titre du préjudice esthétique temporaire à 1 450 euros, celle au titre du déficit fonctionnel permanent à 1 076 euros, celle au titre de l'assistance par tierce personne à 1 893 euros, celle au titre du préjudice d'impréparation à 2 000 euros ; la réalité du préjudice esthétique permanent n'est pas établie ;

- les sommes demandées par le requérant et la CPAM de Paris au titre des dépenses de santé actuelles peuvent être admises mais après application du taux de perte de chance ; il en va de même pour celles demandées au titre du préjudice d'agrément et du préjudice sexuel.

La clôture de l'instruction est intervenue le 19 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rezard,

- et les conclusions de Mme Pestka, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, alors âgé de 17 ans, a été reçu en consultation le 13 janvier 2017 à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, établissement relevant de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), où il lui est diagnostiqué une rétromandibulie avec occlusion en classe II. Il y a subi le 11 juillet 2017 une intervention chirurgicale d'ostéotomie maxillo-mandibulaire. Le patient ayant constaté à la suite de cette opération des difficultés à parler et déglutir, il a saisi le 12 mars 2018 le juge des référés, qui, par une ordonnance du 19 juin 2018, a confié une expertise au docteur C, chirurgien maxillofacial. Ce dernier et son sapiteur, la docteure D, chirurgienne dentaire, ont remis leurs rapports le 25 mai 2019. M. B a sur cette base sollicité une indemnité provisionnelle à l'AP-HP le 21 janvier 2020 dans l'attente de la consolidation du dommage. Par un courrier du 25 mai 2020, l'AP-HP a accepté de lui accorder une provision de 7 000 euros. L'intéressé a sollicité une indemnisation intégrale de ses préjudices par courrier du 6 février 2023, sans obtenir de réponse. M. B doit être regardé comme demandant, à titre principal, à ce qu'il soit ordonné une nouvelle expertise afin de déterminer la date de consolidation de son dommage et d'évaluer les préjudices en ayant résulté et, à titre subsidiaire, la condamnation de l'AP-HP à lui verser une somme de 95 028,50 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis. La caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris demande pour sa part la condamnation de l'AP-HP à lui verser une somme de 10 884,41 euros en remboursement des prestations versées en lien avec le dommage de la victime.

2. En premier lieu, en vertu du premier alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, les établissements de santé " dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ".

3. D'une part, il résulte des rapports de l'expert et de son sapiteur que si l'intervention chirurgicale du 11 juillet 2017 était justifiée au regard de l'état de santé du patient, elle avait vocation à faire partie d'un " plan de traitement global " dans lequel elle devait être " précédée d'une préparation orthodontique et suivie d'un complément de soins orthodontiques ". Il résulte toutefois de l'instruction que l'intervention n'a pas été réalisée en concertation avec le service d'orthodontie de l'hôpital, qui n'en a été informé que le 20 septembre 2017, de sorte que les soins orthodontiques qui étaient nécessaires au succès de la prise en charge médicale du patient, que ce soit ceux préalables à l'intervention ou ceux qui devaient y faire suite, n'ont pas pu être assurés. Dès lors, l'AP-HP a commis une première faute de nature à engager sa responsabilité.

4. D'autre part, il résulte du rapport d'expertise que le choix de l'opérateur de poser, au cours de l'intervention, du matériel d'ostéosynthèse dans les dents du patient était contraire aux règles de l'art. L'AP-HP a donc commis une deuxième faute de nature à engager sa responsabilité.

5. En second lieu, aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. () / En cas de litige, il appartient () à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé () ".

6. Il résulte du rapport d'expertise que le patient n'a pas été informé des risques inhérents à l'intervention du 11 juillet 2017. L'AP-HP, qui ne le conteste pas, n'apporte aucun élément de nature à démontrer la réalité d'une telle information. Dans ces conditions, elle a commis une troisième faute de nature à engager sa responsabilité. Le requérant est donc fondé à demander l'indemnisation des préjudices présentant un lien direct et certain avec cette faute.

7. En l'état de l'instruction, il n'est pas possible pour le tribunal de procéder à l'évaluation des préjudices subis par M. B en lien avec les fautes mentionnées aux points 3, 4 et 6 et, en l'absence d'information sur le risque de survenue du dommage en l'absence de commission de ces fautes, de déterminer s'il y a lieu d'assurer une indemnisation intégrale ou limitée à la chance perdue d'éviter la survenue du dommage. Il y a donc lieu d'ordonner une expertise aux fins d'évaluer ce risque, de déterminer les préjudices subis qui sont directement et certainement imputables aux fautes commises, d'évaluer les préjudices de la victime et de déterminer, le cas échéant, leur date de consolidation. Tous droits et moyens sur lesquels il n'a pas été expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'au terme de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur les conclusions des parties, procédé par un expert, désigné par le président du tribunal administratif, à une expertise avec mission :

1°) de prendre connaissance de l'intégralité du dossier de M. B que lui communiqueront sans délai les parties ;

2°) d'entendre les parties ;

3°) d'examiner M. B et de décrire son état de santé à la date de l'expertise ;

4°) de préciser quel était le pourcentage de risques que le patient présentât le dommage qui s'est réalisé si l'intervention chirurgicale avait été accompagnée de soins orthodontiques et n'avait pas donné lieu à la pose de matériel d'ostéosynthèse dans les dents du patient, en distinguant le cas échéant chacune de ces deux fautes si elles ont donné lieu à un dommage distinct en totalité ou en partie ;

5°) de déterminer dans quelle mesure l'intervention subie par M. B était, compte tenu de son état de santé, requise ; d'identifier et d'évaluer les risques qu'il encourait à court, moyen et long terme, en se plaçant à la date du 11 juillet 2017, s'il avait choisi d'y renoncer ; de préciser et de quantifier les risques qu'il encourait à l'inverse en choisissant une telle intervention ; de quantifier et d'expliquer quelles étaient les possibilités raisonnables, pour M. B, de la refuser ;

6°) d'évaluer, dans leur nature et leur montant, les différents préjudices subis par M. B et qui présentent un lien de causalité direct et certain avec chacune des fautes commises par l'Assistance publique - hôpitaux de Paris, en distinguant les préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux, temporaires et permanents.

Article 2 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 3 : Les frais relatifs à l'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 4 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à l'Assistance publique - hôpitaux de Paris et à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris.

Délibéré après l'audience du 28 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

M. Rezard, premier conseiller,

M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.

Le rapporteur,

A. Rezard

La présidente,

K. Weidenfeld

La greffière,

K. Bak-Piot

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2309393/6-1

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